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Sur Infiniment à venir, d’Henri Meschonnic

26 avril 2014

par Anne Mounic

Infiniment à venir, d’Henri Meschonnic : lecture commentée

A la suite d’une visite à l’Historial de la Grande Guerre, à Péronne dans la Somme, Henri Meschonnic écrivit une suite de poèmes qu’il intitula Infiniment à venir, considérant tout particulièrement la salle centrale du Musée, dite Salle des portraits. Le poète, dès l’abord, se situe dans le récit, de sorte que le pronom « je » excède les limites du moi, devenant non pas universel, mais singulier, si l’on considère que le singulier est l’individualité en partage, entre voix et écoute, « je » et « tu » créant le sujet dans sa pleine résonance.

j’ai eu combien d’enfances
j’ai vécu combien de fois
je suis mort combien de fois
mais je continue de naître [1]

A la vigueur du pronom s’oppose l’inertie des pierres et de l’absence : « et tant et tant / sont fondus / dans les pierres » (p. 14). Nommant l’histoire et sa douleur, Henri Meschonnic utilise le pronom « nous » pour une double transcendance, celle du temps passé et celle de la collectivité :

c’est toute cette douleur
qui fait notre histoire
et notre histoire
nous mène
pas nous (p. 15)

Le nom exilé de son instant et de sa chair perd d’un même mouvement sa substance singulière et son lien au récit :

vides de moi
vides de toi
un champ où se cultive
l’oubli (p. 18)

Le point de vue historique, qui dénombre les victimes, faisant des noms de simples « chiffres » (p. 17), leur ôte ce qu’ils retenaient de vigueur en mémoire :

même les noms
ce qui les tue une deuxième fois
c’est leur nombre (p. 19)

Malgré le déracinement de l’instant : « on a aussi enterré / le bruit / et les éclats de la lumière » (p. 20), le pronom de la première personne, en tant que sujet, restaure le pouvoir subjectif d’autrui :

je me regarde
maintenant
avec les yeux
des autres
maintenant je suis
tous les autres (p. 21)

Le récit rassemble les singularités dans le regard singulier de l’instant :

chaque instant
est un nouveau visage
et se vide
l’instant après (p. 22)

La démarche est proustienne (l’écrivain, en tant que sujet, donne au récit ses multiples visages, les suscitant à nouveau, les rassemblant), mais l’Histoire résiste « puisqu’il n’y a plus de langage » (p. 23). Le tragique rompt le lien de continuité entre les êtres.

toute cette absence
n’est pas seulement
en nous
c’est l’absence aussi
de nous (p. 25)

Cette brisure de la communauté humaine, et de son récit, suscite une aliénation : « je ne suis plus seulement / là où je suis / mais avec eux avec eux / invisiblement » (p. 26). Le langage perd son ancrage subjectif ; le devenir se disloque, au sens propre du terme, se démettre, sortir de son lieu :

quand
était il y a longtemps

aussi se perd mais où
on ne sait plus ce qu’ils disent
c’était
l’air était une fête
maintenant
s’est arrêté (p. 27)

Et, selon le mot d’Hamlet, le temps lui-même est sorti de ses gonds :

un alphabet de visages
sur de vieilles lettres
celles que nous venons d’écrire
pour la poste de demain (p. 32)

La rupture tragique ouvre la faille pour l’inhumain :

oui c’est nous que nous venons
voir au musée
sous toutes ces apparences
des parts
de nous
l’absent c’est nous
nous le monstre (p. 33)

Au moment où, à nouveau, le « je » parvient à s’incarner, alors s’esquisse à nouveau la possibilité de l’avenir :

je ne peux plus compter mes visages
je pose pour demain
je suis infiniment à venir
toute une famille de regards
se serre dans mes yeux (p. 35)

Le sentiment, tactile, de la vie se confond dans l’instant avec le langage et le devenir.

laisser respirer une douceur
juste murmurée
qui vient de si loin
c’est elle qu’on sent
par toute la peau
par elle
nous sommes là (p. 37)

Notes

[1Henri Meschonnic, Infiniment à venir. Liancourt : Dumerchez, 2004, p. 13.


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