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Stupidité et Poésie, par Ban’ya Natsuishi

29 avril 2012

par Ban’ya Natsuishi

Après les récentes catastrophes qui ont touché le Japon, tremblement de terre et tsunami avec pour conséquence l’explosion des réacteurs nucléaires en mars 2011, je me vois amené à réfléchir sur la condition humaine et sa stupidité ; la stupidité japonaise d’abord et, plus généralement, la stupidité de l’humanité. Je suis obsédé par l’idée de la stupidité humaine de ces derniers mois.

Après la Seconde Guerre mondiale, les Intellectuels français, tels qu’Albert Camus et Jean-Paul Sartre, considérant les dévastations et les ruines apportées à l’Europe par la férocité d’une guerre totale, ont conçu une philosophie et une littérature en accord avec l’irrationalité, la stupidité au cœur de l’humanité et de la nature. La philosophie qu’ils ont créée était l’existentialisme et la littérature le théâtre de l’absurde et le roman de l’absurde.

L‘un de mes premiers haïkus établit un parallèle avec la situation existentielle de l’absurdité de la condition humaine.

Tu dois vomir
au grand galop
dans l’oreille d’un âne. (Shinku-ritsu, 1987)

Après les désastres survenus au Japon en 2011, bien que je n’aie pas visité la région sud-est dévastée de mon pays, où de nombreux villages et villes ont été purement et simplement balayés par la fureur de la mer et du tsunami, je ne peux oublier les images fascinantes du chemin destructeur catastrophique du tsunami projetées en images noir et blanc sales à la télévision. J’ai écrit quelques haïkus basés sur ma réponse spontanée à ces évènements et à ces images.

Pas d’amour :
une langue géante de vagues
lèche tout

Hommes et femmes effacés
par le tsunami
chacun peut contempler (Ginyu,n°50 , mai 2011)

Les images que j’ai vues du tsunami confirmaient, si besoin en était, que la nature est incommensurable en étendue comparée à l’humanité, et existentiellement indifférente à l’humanité. Pour les multi-cosmos l’homme n’est même pas une fourmi. Inutile de dire, alors, que notre amour pour la nature est extrêmement déraisonnable. Il s’agit d’un amour ridicule et absurde non payé de retour.
Et la question se pose particulièrement pour les écrivains de haïkus, pouvons-nous réellement dire que la nature et belle ? Pouvons-nous aimer la nature sans hésitation ? Pouvons-nous continuer à considérer la nature comme « Mère Nature », comme nature nourricière ? On peut fournir des réponses à ces questions, mais ces réponses requerraient une refonte de nos idées médiocres et superficielles sur la nature qui ont abondé dans les haïkus pendant des siècles.

J’ai l’impression de vivre comme un fantôme dans la capitale du Japon, où les dommages physiques de la triple catastrophe de mars 2011 sont minimes. Presque tous les édifices sont intacts. Pas de pluie de verre tombée des bâtiments comme cela serait le cas après un tremblement de terre gigantesque. En fait, seule la fréquence des trains a été réduite, et quelques éclairages ont disparu des rues, qui restent plus éclairées que les rues d’Europe.
Honnêtement il ne s’est produit qu’une certaine perte d’électricité. J’ai écrit un haïku pour souligner ces faits.

Pour un château sans nuit dans l’Extrême -Orient
le tsunami est une colère
de mille ans (Ginyu n°50, mai 2011)

Concernant la radioactivité, notre situation est sans parallèle. La radioactivité éparpillée pourrait dépasser celle de Tchernobyl. Fukushima est la capitale notoire de la radioactivité. Je me sens obligé d’exprimer des excuses humbles et sincères pour ce fait incroyable et déshonorant.

Le peuple japonais a vécu l’expérience des attaques par des bombes A sur Hiroshima et Nagasaki en 1945. Sankichi Toge, un poète japonais et survivant d’ Hiroshima termine son poème « Flammes » (Honoo) par ces vers :

1945, Aug. 6

6 août 1945
minuit en plein midi
un dieu surement a été brûlé sur le bucher
par des hommes
cette nuit
feux de Hiroshima
reflétés sur le lit de la race humaine
puis l’histoire
tend une embuscade
à quelque chose comme tous les dieux. (Poèmes sur la bombe A, 2003, Japon)

Ce « quelque chose comme tous les dieux » suggère la fin du monde, au moins tel que nous l’avions compris. Le trouve-t-on aussi dans les feux nucléaires incendiaires de Fukushima ? Ces feux invisibles sont maintenant les maitres de l’histoire continuée du Japon. J’ose dire que tendre une embuscade à « quelque chose comme tous les dieux » est la stupidité du Japon qui a permis que l’installation de réacteurs nucléaires importés des Etats-Unis sur sa terre pure même après la double expérience de l’horreur indicible des attaques par la bombe A sur nos iles. Dans ce cas le Japon et à la fois responsable et victime. L’oubli git au cœur de la stupidité du Japon.

En addition à la stupidité du Japon, je ne peux exonérer la totalité de l’humanité de sa stupidité pour s’être fiée à des réacteurs nucléaires aux accidents potentiellement incontrôlables et sans recours, et décisivement à un armement nucléaire.

Que peut faire un seul homme en face de cette stupidité, de cette absence de peur devant cette menace redoutable ? Poète de haïku, j’ai écrit ce haïku comme une réponse :

Stupidité :
le tsunami se dirige vers
un monstre sur le rivage (Ginyu n°50, mai 2011)

Je me demande si les Japonais ne sont pas les seuls mais qu’aussi tous les êtres humains sont ouverts à cette stupidité ? Je peux répondre oui ou non, en fonction des possibilités de la sagesse humaine.

Au Japon, juste maintenant, nous connaissons une nouvelle forme de stupidité qui implique la télévision et les journaux. La couverture japonaise des désastres de mars 2011, en particulier la panne du réacteur nucléaire de Fukushima, a donné lieu à une désinformation du public. Cela peut arriver à des mas media dans n’importe quel autre pays, mais depuis le 11 mars 2011, la couverture médiatique au Japon s’est engagée dans de graves excès pour cacher la vérité, réitérant incessamment qu’ « il n’y a pas de problèmes ». Ce mensonge répété au peuple constitue un autre exemple inexcusable de stupidité.

La conséquence de ce mensonge répété à la population sur la situation du réacteur à Fukushima a été une perte totale de crédibilité dans les informations. De gens sans informations sont comme des fantômes, privés de substance. Contrairement à la situation actuelle, la poésie japonaise a toujours cru dans la puissance et la vérité des mots. Au début du XX ème siècle, un poète japonais de tankas, Tsurayuki Kino, ouvre la préface d’une anthologie de tankas compilée sur commende impériale, Kokin-waka-shu, avec une phrase tout à fait assurée et suggestive sur la nature du langage :

La signification de la citation ci-dessus est que le cœur humain est le germe de la poésie japonaise du tanka, et que de lui poussent de nombreuses feuilles ; chaque créature dotée de vie ne compose-t-elle pas un poème ?

Tsurayuki exprime ici une poétique animiste tout à fait similaire à sa manière aux croyances précolombiennes d’Amérique du sud. Pour les Japonais, animaux, plantes et humains sont à égalité des poètes créatifs et vitaux depuis la naissance. La poésie japonaise est étroitement connectée à tous les pouvoirs vivifiants du monde nature depuis ses commencements. La poésie japonaise en tant qu’expression de la vérité du monde a toujours été considérée comme l’un des aspects importants du cosmos.

L’essence de la poésie japonaise est le haïku. Son plus grand chef d’œuvre fut accompli en 1689 par Matsuo Basho, qui dans le poème ci-dessous célèbre un triangle dynamique de la nature :

Mer agitée
sur l’ile de
s’étend la Voie Lactée

Ce poème ne décrit pas seulement un paysage. Il crée une nébuleuse verbale composée de trois éléments : mer, ile, et Voie Lactée. Des hommes résident sur l’ile. Pour Basho, la nature incluant les hommes est la source de puissance poétique et vitale, même si la nature ne manifeste envers l’homme aucune hospitalité. Basho n’était pas un simple écologiste ; il était un animiste doté d’une compréhension profonde du cosmos instable et dynamique.

Il est très facile aujourd’hui de dire que la stupidité actuelle du Japon résulte d’une perte de la conscience de son arrière-plan animiste. Cette perte qui met en relief la nature humaine au dépens de la nature elle-même, abaisse en réalité l’activité humaine et la laisse dénuée de substance et privée de relation.

Par ailleurs quelle est la raison de la stupidité de la totalité de l’humanité ? égocentrisme humain ? Avidité humaine ? Jalousie humaine ? Simple ignorance ?

Après avoir assisté à plusieurs festivals internationaux de poésie, j’ai trouvé que la civilisation soi-disant-humaine et les nations développées ont perdu leur besoin de la poésie et de son pouvoir. Inutile de dire que je ne prends pas la défense du communisme comme alternative, car il est si souvent lié à la suppression et au mensonge.

Mais, dans les pays « libres » soi-disant civilisés et développés, les gens semblent être séparés de la totalité et de la plénitude de la nature, à la fois humaine et non- humaine.

A l’occasion de conférences données à l’université Meiji à Tokyo en 2007, l’un de mes meilleurs amis étranger invité, et l’un des meilleurs poètes lituaniens, Kornelijus Platelis, a fait une remarque des plus intéressantes. Il dit que pendant l’occupation soviétique de la Lituanie, la poésie était tout pour des gens qui devaient supporter l’occupation. Bien sûr la poésie était beaucoup de choses pour les gens : c’était la poésie, c’était le journalisme, c’était la joie, c’était le défi, c’était les larmes. La poésie se vendait bien alors.

Après l’indépendance de son pays de la domination soviétique, cette indépendance qui a déclenché l’effondrement de l’Union soviétique, la poésie a perdu de son importance ; elle est considérée comme elle l’est à l’Ouest en général.

L’exemple ci-dessus nous montre que la poésie est au cœur d’une culture, et que l’occidentalisation et le capitalisme la minorent et la rendent secondaire dans la culture.

Platelis a écrit un haïku qui est très instructif à cet égard :

Une forêt s’et effondrée sur elle-même
tandis que sous une glace épaisse
coule un filet d’eau. (Ginyu n° 31 Juillet 2006)

La poésie, bien sûr, peut être « un filet d’eau » sous « la glace épaisse ». Nos stupidités : personnelle, régionale, internationale, sont « la glace épaisse ». La poésie ne peut résoudre nos stupidités mais continue à vivre néanmoins.
Même un poète d’excellence pourrait ne pas échapper à ces stupidités, mais il ou elle peut donner naissance à une poésie comparable à une nappe phréatique ; qui pourrait s’assécher, mais continue à couler, même si le sol devient un désert.

Dans ma jeunesse, quand j’avais un bel avenir devant moi, j’ai écrit le haïku suivant :

Du futur
un vent arrive
qui éparpille la cascade (Métropolitique, 1985, Japon).

La poésie, de nappe phréatique peut devenir une cascade cosmique.

Traduit de l’anglais par Michèle Duclos.