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Stephen Cushman : poèmes

30 septembre 2009

par Stephen Cushman

Grandfather, 1944
 
Clumps of dried peppers, onions, corn
dangle from rafters blackened by smoke.
In one corner stands a hand-carved chest.
Against the wall a double bed
twitches with fleas. Remains
of pigmeat, crackers, red wine
mix with maps in light from a can
of burning gasoline.
 
Outside the farmhouse,
burnt, golden fields of Tunisia,
dry, starry nights in Sicily,
vanish into November in Italy,
into a cold of flooded roads and fields
emerald green with winter wheat.
 
Does Ohio give a holy God
damn about Anzio, or an eight-year-old
girl care that her father’s revered
by wet, shivering, unshaven men
still alive to take his orders ?
 
She includes him in her prayers,
he includes her in his letter
home in June, finished the night
German shells smash this scene
 
and the two years of his absence
set out to age with her
aging, to give her voice
its fluted tone, her moods
their silver shade, as she chooses to marry
a man not at all like him and mothers
a son who sucks loss with her milk.
Grand-père, 1944
 
Des cordes de piments séchés, des oignons, du maïs
suspendus aux chevrons noircis par la fumée.
Dans un coin, un coffre sculpté à la main.
Contre le mur un grand lit
grouille de puces. Des restes
de porc, de crackers, du vin rouge
et des cartes à la lumière
du pétrole qui brûle dans une boîte.
 
Devant la ferme,
champs dorés, brûlés de Tunisie,
nuits étoilées, sèches, en Sicile,
deviennent novembre en Italie,
le froid de routes inondées et de champs
vert émeraude sous le blé d’hiver.
 
Qu’importe Anzio pour l’Ohio bon Dieu
Qu’importe à une petite fille de huit ans
que son père soit vénéré
par des hommes mouillés, grelottants, mal rasés,
encore en vie pour recevoir ses ordres ?
 
Elle parle de lui dans ses prières ;
Il parle d’elle dans sa lettre
Au pays en juin, finie la nuit
les obus allemands pulvérisent la scène
 
et les deux ans de son absence
destinés à vieillir avec elle
vieillissant, à donner à sa voix
son intonation flûtée, à ses humeurs
leur teinte argentée, et elle choisit d’épouser
un homme pas du tout comme lui et enfante
un fils qui tête le deuil avec son lait.
Gardenia
 
No longer the smell of a flower but the smell
of light seeping through blinds
onto the page my father is reading. For him,
it may be the smell of the page or the spiced
smell of the words themselves, read at the foot
of the bed. For my sister at the head,
it may be the smell of her page or the jasmine
smell of her own hair, as she dreams
about China and someone to give flowers.
 
Someone has sent flowers. Outside,
it’s February in the tough part of town,
and someone has sent flowers to fill the small room
with the smell of the bandage that wraps
half the head, of the iodine stain by the bridge
of the nose, of the blue, blue eye she no longer has.
 
No longer the smell of a flower but the smell
of her sleeping as, the other two reading,
one tear depends from the widowed eye’s lash,
heavy with light and the smell of some Asia
where a shined tear still drops, she wakes,
and I feel the long squeeze of her hand.
Gardénia
 
Ce n’est plus l’odeur d’une fleur mais l’odeur
de la lumière qui se glisse à travers les stores
sur la page que mon père lit. Pour lui,
c’est peut-être l’odeur de la page ou l’odeur
épicée des mots eux-mêmes, lus au pied
du lit. Pour ma sœur, à l’autre bout,
c’est peut-être l’odeur de sa page ou l’odeur
de jasmin de ses cheveux à elle tandis qu’elle rêve
de Chine et de quelqu’un à qui donner des fleurs.
 
Quelqu’un a envoyé des fleurs. Dehors
c’est février dans les quartiers durs de la ville,
et quelqu’un a envoyé des fleurs pour emplir la petite chambre
De leur odeur avec celle du pansement qui enveloppe
la moitié de la tête, de la tache d’iode près de l’arête
du nez, de cet œil bleu, si bleu, qu’elle n’a plus.
 
Ce n’est plus l’odeur d’une fleur mais l’odeur
de son sommeil, et les deux autres lisent,
et une larme seule perle au cil de l’œil veuf,
lourde de lumière et de l’odeur d’un Orient
où une larme nacrée est prête à tomber, elle s’éveille,
et sa main me serre longuement.
Errand in a Stationery Store
 
Whoever invented Mother’s Day
never thought of mine, every few years
the second Sunday in May lighting on
that anniversary. Infant mortality.
What a phrase. How the Latin pacifies
a fussy runt into abstraction
with fat linguistic nipples speakers
of English can suck themselves stupid on,
lost in thoughtless bliss unnicked by pictures
of my mother, wounded at twenty-two,
too much to drink, straying out through
Ohio cornfields, a midwestern Ophelia
dwarfed by the stalks, chanting back
at blackbirds as the family hunted.
 
What card should I send from the racks
of saccharine pap and clever drivel
commemoration can be reduced to ?
No greeting voices the feeling
a cold spring leaks into the temperate
lake of my life each time I float
over this day or speaks of the space
that gapes between me and the later
sister who lived ; no message makes
family attachments half as attractive
as monastic withdrawal, one more temptation
the fear of losing leads us into, or says
that she showed me how to give up
a father, child, eye and still defy.
À la papeterie
 
L’inventeur de la fête des Mères
n’a jamais pensé à la mienne, toutes les rares années où
le deuxième dimanche du mois tombe
sur cet anniversaire. Mortalité infantile.
Quelle expression. Comme le latin sait calmer
un avorton exigeant, avec ses abstractions
aux gros tétons linguistiques que les locuteurs
de l’anglais peuvent sucer jusqu’à en devenir stupides,
perdus dans une indifférence béate inentamés par les images
de ma mère, à vingt-deux ans, blessée,
trop d’alcool, errant par
les champs de maïs de l’Ohio, une Ophélie du Midwest
toute naine au milieu des tiges, répondant
au chant des carouges, pendant que la famille poursuivait sa battue.
 
Quelle carte choisir sur ces présentoirs,
dégoulinant d’astucieuses niaiseries sucrées,
auxquelles se réduit cette commémoration ?
Aucune formule n’exprime ce sentiment
une source froide coule dans le lac tempéré
de ma vie chaque fois que mon esprit
flotte sur ce jour, ou n’évoque l’espace
béant qui me sépare de la cadette
qui a vécu ; aucun message ne rend
les liens familiaux aussi attirants
qu’une retraite monastique, encore une tentation
où nous conduit la peur de la perte, ou ne dit
qu’elle m’a montré comment renoncer
à un père, un enfant, un œil, et toujours défier.

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