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Shizué Ogawa : poèmes

1er mai 2008

par Shizue Ogawa

Poèmes traduits de l’anglais par Michèle Duclos.

Nuit

Je marchais la nuit tenant un bouquet de roses.
Nous marchions tous les deux sur le sentier sombre.
Tu étais devant moi et tu te retournas.
Tes yeux pleuraient en regardant les roses.
« Ah, ton cœur que je ne peux comprendre »,
semblaient dire tes larmes.

C’était moi qui tenais les roses.
Tes yeux pleuraient dans mon sein.
« Je te donne
ces roses rouges,
mes roses préférées » as-tu dit.

Ah ! mon cœur que je ne puis comprendre !
C’est ma main qui essuie les larmes que tu versais sur les roses.
C’est ma main qui maintenant tient ce bouquet de regret,
la main qui autrefois t’avait frappé.

Marche plus lentement, veux-tu ?
S’il te plait plonge ton regard dans mes yeux.
Je marche sur un sentier sombre la nuit
Tenant tes roses préférées si près sur mon sein.
Maintenant, je puis te rendre ton sourire.

***


Pénombre

Une boîte vide roule en zigzaguant
dans le train tout le long de l’allée.
Les passagers serrent les lèvres, comme en colère.
Les poignées de cuir oscillent en cadence.

Quand le train aborde une courbe,
la boite revient en zigzaguant
là d’où elle est partie.
Le vieil homme près de moi frotte la paume et le dos de sa main
et regarde au loin.
Lentement la pénombre
se répand dans le train.

Les passagers ruminent sur leur triste passé
pour tuer le temps.
L’étiquette sur un sac à dos dans le filet au-dessus des têtes
oscille dans la même direction que les poignées.

Je vais rencontrer quelqu’un.
Tard dans la journée j’ai quitté la maison que j’aime
pour rendre visite dans une ville inconnue
à une personne que j’ai rencontrée récemment.
Le train traverse la plaine d’Ohmi
et la pénombre entre dans la nuit
où lac et horizon se rencontrent.

***

Mon nom sur le toit

Ma maison n’a pas de porte d’entrée.
Je descends du ciel
et entre par une fente sous l’avant-toit.

Jadis ma maison avait une porte d’entrée.
Mais à cause de la maladie
Et de la pauvreté
Et parce que je me suis querellée avec beaucoup de gens,
J’ai été condamnée,
Et on l’a emmenée.
Ce qui est
L’une des punitions les plus tristes, les plus sévères.

Mais au moins je veux remettre une plaque sur la maison.
Je graverai mon nom dans une tuile
Pour l’attacher au toit.
Peut-être les passants ne la verront-ils pas depuis la route.
Mais quand le rouge-gorge volera vers le toit,
il inclinera la tête
pour regarder la tuile.
La fumée lorsqu’elle sort de la cheminée de la cuisine
la dépassera en pensant,
« Qu’il est mal commode d’entrer par le ciel ! »

Avoir une porte qui donne sur la rue
est une très bonne chose.
Aussi je vous en prie, appréciez la vôtre.

***

Une Rose

Un jour de pluie
Un vendeur des rues m’a donné une rose.
La variété est Rote Rose.
Comme je montais la côte vers ma maison,
le vent a arraché mon parapluie
et une épine m’a piqué le doigt.

Le parapluie a descendu la pente
en tournoyant comme un soleil.
J’ai sucé le sang qui sortait de mon doigt
avec même couleur que la rose,
même goût
et toucher de velours.

La rose unique est épanouie,
ses épines rouges
braquées
vers le bruit de la pluie sur le toit.

Les dents noirâtres et les ongles en deuil
de l’homme à l’étal
se remettent à bouger
dans la maison solitaire.
La variété est Rote Rose.

***

Le Corneille

Une corneille
entre directement dans ma bouche depuis le ciel
et joue du bec contre mon cœur.
Les muscles saignent.
Mes poumons s’emplissent d’écume.

Dans l’obscurité l’oiseau humide garde les yeux ouverts.
Mes bras s’agitent
et battant l’air des pieds, je croasse.
Le son est monosyllabique, sec.
Une question se répète.

***


Le Ciseau

L’homme qui nettoyait le studio toussait.
La sciure lui était entrée dans la gorge.
Lorsqu’il balayait la pièce,
il savait d’instinct où le maître sculptait, même le dos tourné.
Les yeux du sculpteur
semblaient regarder son ciseau, mais ce n’était pas le cas.

Le maître caressa la surface du bois
et reprit le ciseau.
Au bruit que faisait son maillet,
il jugeait de la dureté du bois.
Le martèlement résonnait jusque dans les mortaises des poutres
réverbérant des échos qui se chevauchaient.

« Veux-tu sculpter un Bouddha ?
lui avait-on un jour demandé.
Il fit non de la tête.
Quand le sculpteur creusa les yeux de la statue,
il les plaça dans un angle subtil
tournés légèrement vers l’homme qui balayait.

***


Traces

C’était un jour froid et venté.
Nous portions écharpe de laine
et chapeau de velours.
Un vent encore plus glacial
Soufflait à travers la véranda.
Tu lisais quelque chose de Romain Rolland,
tenant les pages des deux mains.
Parfois le vent noyait ta voix.
« Peux-tu relire s’il te plait ? »
C’était l’histoire de l’amour triste
entre Pierre et Luce en temps de guerre.

Soudain le vent mourut.
Il se mit à neiger.
« Si on allait chercher des traces de lapins ? »
J’enfonçai encore plus mon chapeau.
A la brune
le ciel et la terre se fondaient en une unique couleur –
la couleur que tu aimes revoir
quand tu te sens triste et délaissé.
Nous nous tenions par la main.
Le vent souffla plus fort
et étouffa nos voix.

Nous trouvâmes les traces.
« On les suit ? »
Dans nos ébats sur la neige
nous aussi laissions des traces derrière nous.
Ici et là le long du sentier, nous nous accroupissions
pour laisser des dessins compliqués sur les congères.
« Je me demande si quelqu’un nous suivra. »
Nous fîmes des boules de neige que nous nous lancions.
Quand nos chapeaux s’envolèrent,
nous courûmes à leur poursuite.
Puis, prétendant tomber, nous fîmes de grandes et nombreuses formes humaines dans la neige.

« Je me demande si ce sont vraiment celles d’un lapin ? »
Les traces coupaient à travers la plaine et continuaient dans la forêt.
Dans une clairière il y avait des marques là où les animaux avaient joué.
La neige poudreuse se transforma petit à petit en de larges flocons humides.
Nous les entendions tomber.
« C’est vraiment très solitaire ici, non ? »
Les branches blanches des arbres m’écoutaient.
Mon compagnon ôta son chapeau.
De la buée montait de sa tête.
Il prit mes mains engourdies et souffla sur elles.
« Je te lirai la suite du récit plus tard. »


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