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Selma Meerbaum, poèmes. Traduction de Marc Sagnol

23 septembre 2015

par Selma Meerbaum-Eisinger

Poèmes d’amour et de guerre

Née en 1924 à Czernowitz (en Bucovine, province longtemps autrichienne, devenue roumaine en 1920, aujourd’hui en Ukraine), Selma Meerbaum-Eisinger, lointaine cousine de Paul Celan, a composé un unique recueil de 57 poèmes avant d’être déportée et exterminée à l’âge de 18 ans dans le camp de Mikhaïlovka, en Ukraine occupée par les Allemands, en 1942, le même camp où furent déportés les parents de Celan. Son recueil, dédié à son amoureux, a été découvert et publié 40 ans après sa mort. La jeune Selma Meerbaum compte parmi les grands poètes de langue allemande du XXème siècle.

Chanson

Aujourd’hui, que tu m’as fait mal.
Il n’y avait que le silence tout autour,
Que le silence et la neige pâle.
Le ciel était... non bleu d’azur,
Mais bleu quand même et plein d’étoiles.
Le chant du vent bruissait dans les lointaines voiles.

Aujourd’hui, tu as été ma douleur.
Les maisons étaient là, dans la blancheur
De leur manteau d’hiver.
Un accord en basse tierce
Résonnait dans le son de nos pas.
Les sirènes des trains hurlaient longuement…

Aujourd’hui, tout était magnifique.
Beau comme les hauteurs enneigées,
Dans la braise du soir plongées.

Aujourd’hui, que tu m’as fait mal.
Aujourd’hui, tu m’as dit : pars !
et… m’en suis allée.

25 décembre 1939

Chant de désir

Doucement, tu entonnes dans ton chant une musique
Et tu as l’impression qu’il manque quelque chose.
Et confusément tu cherches auprès de chaque note
Si par hasard elle pourrait te dire
Où l’on peut la trouver, où, quand, comment…
Mais la première est bien trop pâle
Et la seconde trop voluptueuse
Et la troisième trop pleine de lointain…
Bien trop pleine.

Longtemps tu cherches : bémol, dièse, bémol
Deviennent vivants sous tes doigts.
Et soudain tu frappes une touche
Mais il n’en sort aucun son.
Et le silence est comme un sarcasme assourdi,
Car tu le sais tout d’un coup :
C’est cette note qui te manque. Si tes doigts la trouvaient,
Alors s’évanouirait le sort de ta chanson,
Et la fin ne serait plus si vide, si grise.

Et tu frappes alors, frappes encore la touche,
Tu te demandes bien d’où vient ce coup d’arrêt,
Et tu cherches si ce n’est pas la moiteur de tes mains.
Tes yeux mendient, pleins de désir.
Aucune note ne vient, seule la solitude s’invite
Dans la chanson, qui te semble si lourde et a si bien mûri.

À cause de cette note non jouée tu auras éternellement peur,
Peur du bonheur qui ne t’a qu’à peine touché
Dans les nuits douces, lorsque la lune te berce
Et que le silence ne comprend pas tes larmes.

9 janvier 1941

Ô toi, sais-tu comment crie un corbeau ?

Ô toi, sais-tu comment crie un corbeau ?
Et comment la nuit, blême, effrayée,
Ne sait plus par où s’enfuir ?
Sais-tu comment, anxieuse, elle ne sait plus
Si c’est son règne ou si ce n’est plus son règne,
Si elle appartient au vent ou si c’est lui qui lui appartient ?
Et les loups, avec leur voracité,
Ne sont-ils pas prêts à nous déchirer ?

Ô toi, sais-tu comment le vent hurle aujourd’hui
Et comment la forêt, blême, effrayée,
Ne sait plus par où s’enfuir ?
Sais-tu comment, anxieux, il ne sait plus
Si c’est son règne ou si ce n’est pas son règne,
S’il appartient à la pluie ou à la nuit ?
Et la mort, qui rit lugubrement
N’est-elle pas son maître suprême ?

Ô toi, sais-tu comment pleure la pluie ?
Et comment je m’en vais, blême, effrayée,
Sans savoir par où m’enfuir ?
Et sais-tu comment, anxieuse, je ne sais plus
Si c’est mon règne ou si ce n’est pas mon règne,
Si la nuit m’appartient ou si c’est moi qui lui appartiens ?
Et n’est-ce pas ma lèvre, si pâle, si confuse,
Celle qui vraiment pleure ?

4 mars 1941

Berceuse

Des coups de feu, écoute, là-bas, dans la nuit,
Ah, ton père peut-être est-il déjà tombé ?
Il est mort et tu ne verras plus quand il rit,
Ne verras même plus comme il te menaçait.

Regarde bien l’horreur là-bas dans la forêt,
Peut-être que ton père est en train de mourir !
Peut-être seras-tu bientôt une orpheline,
Et que son corps sera bientôt déchiqueté…

Déchiquetées ses lèvres, en lambeaux ses cheveux,
Et tout cela arrive après juste une année,
Déchiquetées ses mains et excavés ses yeux
Tandis que le bonheur s’évapore en fumée…

Ne vois-tu les Arabes, au loin, en blanc manteau,
Arriver par derrière pour se faufiler,
Mettre le feu aux tentes et bientôt aux berceaux,
Bientôt on entendra les malades crier.

Mais non : ton père est là, et beaucoup avec lui
Protègent ton bonheur.
N’hésitant pas, pour toi, à sacrifier leur vie
Et leur dernier regard.

Ils combattent de jour la charrue à la main
Veillent la nuit jusqu’au matin.
Ils combattent de jour dans la boue, dans le sable
La nuit, debout, montent la garde.

Janvier 1941

Août

Il fait si froid,
Tel un fantôme
Je suis là.
Pleure la pluie
A moi unie,
Près et loin.
 
Le désir pointe
Si familier
Et si proche
Il est en moi
Pointe vers toi
Comme un sort.
 
Si lourd de larmes
Vide spectral
Mon regard
Te dévisage
Tel un présage
Sans retard.

30 juin 1941

Automne

La pluie se tisse
Sa chanson grise
De langueur
Et de douleur.

Aveuglée de songes
De solitude lasse
Je suis un chien
Et - je m’en vais.

L’or mat s’éteint
Le rêve mort
D’amour se balance
Regarde en silence.

Scintillante l’écume
M’enveloppe m’embrume
Le désir grince
De son violon.

L’automne est là
M’envoie ses larmes
De ses yeux
Délavés.

Je le sais, il a vu
Le bonheur se figer
Me coincer le genou
Et – s’en aller

30 juin 1941

Chanson 2

Prends ma chanson,
Elle n’est pas gaie,
La pluie ne cesse de pleurer.
Et qui la voit
Comprend sans heurt
Que pleure le bonheur.

Il n’est plus là
Le temps jadis
Qui nous enseignait le rire
Il s’est scindé,
S’est fissuré
Même si le monde s’en défend.

Reviendra-t-il ?
Je ne sais pas.
Peut-être le sait-il, le vent ?
Il connaît le bonheur,
S’il ne se brise pas,
Bientôt il nous le dira.

Mais regarde, le vent
Se cache encore -
Il n’est même pas là.
Comme un enfant
Il croit encore :
Qu’il est le seul à tout savoir.

Pluie automnale

Je fixe le vide au-delà du mur
Et je vois - je saisis ! -
La tristesse en pleine figure.
Non, tu ne peux pas voir la pluie
Comme moi je la vois.

Elle est pour moi comme des pleurs
qui me bercent nuit après nuit
Et même la vapeur
Est aussi blême
Que me rend ton image.

30 juin 1941

Le bonheur

J’ai fort sommeil
Le vent me berce,
Et le chant de la nostalgie m’endort.
Je veux pleurer
Déjà les fleurs
Me chuchotent doucement des larmes.

Regarde les feuilles
Scintiller dans le vent :
Elles me font miroiter des rêves.
Oui, et après -
Un enfant rit
Et quelque part un fou espère.

Je me languis
Peut-être du bonheur ?
Oui, du bonheur.
J’aimerais savoir :
Quand reviendra ?
Ne reviendra.

18 août 1941

Rêves

Mes nuits sont tressées de rêves
Doux comme le vin nouveau
J’ai rêvé que les fleurs des arbres tombaient
M’enveloppaient, me recouvraient.

Et toutes ces fleurs devenaient des baisers
Brûlants comme le vin rouge
Et tristes comme des papillons de nuit qui savent
Qu’ils devront s’éteindre dans le faux-semblant de la mort

Mes nuits sont tressées de rêves
Lourds comme le sable fatigué
J’ai rêvé que, des arbres mourants,
Les feuilles tombaient dans ma main.

Et toutes ces feuilles devenaient des mains
Qui caressaient comme un sable mouvant
Et étaient fatiguées comme des papillons qui savent
Qu’ils finiront avant le rayon du soleil

Mes nuits sont tressées de rêves
Bleus comme le mal d’amour
J’ai rêvé que de tous les arbres tombaient
Des flocons de neige qui tintinabulaient

Et tous ces flocons devenaient des larmes
Que j’ai pleurées chaudement –
Comprends mes rêves, mon amant,
Ils sont tous pleins de désir pour toi.
8 novembre 1941

Traduit de l’allemand par Marc Sagnol


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