Temporel.fr

Accueil > à l’oeuvre > Sébastien Labrusse : prose

Sébastien Labrusse : prose

30 septembre 2009

par Sébastien Labrusse

Des ruches dans un jardin de banlieue

I

Le train part du cœur de Paris – du haut des escaliers qui descendent jusqu’au quai, je vois la rosace et les tours de Notre-Dame. Les vieux wagons s’ébranlent, ils longent le jardin des plantes où dorment les bêtes prisonnières, s’arrêtent gare d’Austerlitz, puis à la grande bibliothèque, avant de s’élancer, d’une traite, le long des banlieues. Des vitres embuées ou salies, j’aperçois les immeubles, eux, nets, de verre et d’acier brossé, les banques ou l’usine impeccable de traitement des déchets. Plus loin, à l’inverse, la vieille usine qui ressemble à celle que l’on voit à l’arrière-plan des vignettes des bandes dessinées des années 1930 : succession de toits en accent circonflexe, ponctuée de la grande cheminée. Puis, que voit-on ? Le regard se détourne de la vitre du train vers l’intérieur du wagon, où, seuls le plus souvent, parfois par petits groupes, somnolent des hommes à la fois jeunes et usés qui viennent d’Anatolie centrale, du Kurdistan, d’Afrique du Nord et d’Afrique noire. Il n’y a le plus souvent pas de femmes. Parfois on entend murmurer un lecteur du Coran. Le train roule et le voyageur peut, dans l’obscurité matinale, arracher du regard, comme un insecte prédateur, des bribes de ce monde trop vite parcouru : terrains vagues, maisons vieillottes entremêlées aux barres d’immeubles des années 1960, hangars, entrepôts, usine en tôle ondulée où l’on peut lire inscrits sur de larges bandeaux les mots : « USINE OCCUPÉE ». Ainsi, même pressé, le voyageur saisit au vol les indices des conflits sans doute interminables qui déchirent notre temps. Les noms défilent : Ivry, Vitry sur Seine, Choisy-le-Roi, Ablon, Athis-Mons.

Maintenant, nous longeons la Seine et c’est une joie. Pendant quelques instants, après un pont scintillant à cause des voitures qui s’y accumulent, des rives presque encore sauvages apparaissent, comme si le fleuve, plein de reflets et de remous et dont les eaux changent de couleur avec les saisons, interdisait que soit prolongée, sur la rive opposée, cette barre de dix étages, que rien, si ce n’est les broussailles où s’accroche une manne gelée, ne précède ni ne suit. Brève cependant est la sauvagerie du fleuve : les communes – Juvisy, Savigny-sur-Orge, Epinay, Sainte-Geneviève-des-Bois – se succèdent. Alternent pavillons et centres commerciaux encerclant d’immenses parkings, que coupent en deux la route à quatre voies, bordée de restaurants et d’hôtels, l’ensemble coiffé des gigantesques enseignes lumineuses. Chemin qui n’est pas de croix, ponctué des affiches publicitaires. Le train parti vers l’est continue vers le sud, sud-ouest. Un peu de campagne déchire le tissu de la banlieue – que des frontières, aussi nettes qu’invisibles, coupent, séparant des mondes. Des potagers jouxtent d’abord l’entrepôt des trains rouges et bleus, puis un terrain militaire. On pourrait entendre un coq et le pépiement incongru d’oiseaux dans les branches dénudées, un matin de la fin de l’hiver, le long de ces enclos que des parpaings recouverts de signes indéchiffrables, tags gris ou colorés, protègent. Plus loin, s’amoncellent les carcasses de camions. Ailleurs, ce sont des wagons qui semblent avoir été accidentés.

Sur le mur de briques d’un hangar, cette inscription presque effacée : « COMPTOIR FRANÇAIS – ENGRAIS AZOTES ». Tout est recouvert de gelée blanche : les toits, les branches, l’herbe des talus jonchés de détritus, bouteilles, plastiques et cartons. Dans le wagon, un homme bedonnant, moustachu, dépose sur les sièges de petits papiers qui promettent, en échange d’une pièce, la protection de Dieu. Il n’y aura eu entre nous ni conversation, ni même un regard échangé. Dans le wagon, vidé de la foule silencieuse du départ, une jeune fille noire dont le regard mélancolique n’en croise aucun autre, écoute, trop forte, sa musique. A l’horizon, le clocher d’une église, des arbres qui n’ont pas perdu leurs feuilles devenues brunâtres. Parfois, le semblable succède au semblable : maisons étroites précédées du même garage, voitures alignées. A flancs de coteaux, tout un lot de maisons rigoureusement identiques. De nouveau des potagers, un pommier dont les fruits tombés depuis l’automne ont lentement pourri, et, en contrebas d’un jardin à peine plus grand que les autres, deux ruches. Il y en a eu quatre, dont les briques demeurent : petit monde des abeilles, dont le rythme est autre.

II

Qu’avais-je vu jusqu’alors ? La ville, la banlieue, des espaces ordonnés et chaotiques, l’amoncellement des ordures que l’on ramassait sur le boulevard à Paris, à l’aube, que l’on laissait s’accumuler ailleurs, les signes d’une misère – mot difficile à noter – et d’une abondance démesurée alternent : HLM délabrées, grands entrepôts, jardins ouvriers, parkings, usines, centres commerciaux articulés aux chaînes d’hôtels, de restaurants, affiches publicitaires dans les gares, le long des routes, qui vendent, dès novembre, non des biens, mais de l’argent à crédit, pour pouvoir s’offrir « un Noël de rêve ». J’avais aussi été le témoin, à l’intérieur du train, d’une grande fragilité humaine, de beaucoup de souffrances, d’abord physiques, nombreux étant les corps usés, mutilés ; beaucoup de détresse aussi – une misère qu’on ne peut taire, puisqu’elle est là, violente, à fleur de peau, et dont on ne peut parler, puisque c’est prendre le risque de sombrer dans le misérabilisme. Je traversais ce monde, où ce qui semble, à première vue, vide de sens, recèle peut-être un sens – et d’abord celui qu’il y a dans le fait même du commerce, lequel, même s’il met à mal nos corps tout autant qu’il défigure les paysages, déchirés par les hangars, les publicités, les déchets, oblige à se tourner vers autrui, à lui parler. « L’homme, écrit Emmanuel Lévinas, aura eu, par l’argent, le pouvoir d’acquérir choses et services – choses et travail humain – et d’entrer invisiblement par l’enchaînement de l’économie, par le versement des salaires, comme en possession des hommes mêmes qui travaillent ; mais à la fois, déjà dans l’événement de l’échange – où l’argent s’insère, où il commence seulement son rôle de médiateur et auquel il ne cesse pas de se référer – l’homme aura eu recours à l’autre homme dans la rencontre qui n’est ni simple adjonction d’individu à individu, ni violence d’une conquête, ni perception d’un objet s’offrant en sa vérité, mais un tout-contre-le-visage de l’autre homme précisément qui, déjà silencieusement, l’interpelle et auquel il porte réponse : déclaration de paix dans le chalom, ou vœu de bien dans le bonjour. Reconnaissance sans préalable connaissance. Salutation. Réponse, responsabilité originelle, le « s’adresser à » de tout discours. Dans l’argent ne peut jamais s’oublier cette proximité interhumaine, transcendance et socialité qui déjà la traverse, d’unique à unique, d’étranger à étranger, la transaction dont tout argent procède, que tout argent ranime. » Paroles fortes qui font apparaître quelque chose d’infiniment sensé au cœur de ces espaces voués à tous les échanges, à la divinisation de l’argent et de la marchandise. Baudelaire pensait à l’inverse que « le commerce est, par son essence, satanique. » Lévinas n’occulte pas « les cruautés et tyrannies de l’argent », « l’esclavage » qu’il produit. Mais, malgré cela qu’il est presque impossible à dire, il y a cette présence de la personne d’autrui, laquelle est, par elle-même déjà signification, parce qu’appel.

III

Il est, cependant, bien difficile de se débarrasser du sentiment d’un monde dévasté, et il est très probable qu’il y ait un lien entre les deux crises de notre temps : celle qui affecte le monde naturel environnant, dont certains prédisent non pas la dégradation mais bien la destruction, et celle qui affecte les personnes, « l’Individu », au sens où, parlant de lui-même, l’entendait Soeren Kierkegaard. Il y aurait, il semble qu’il y a, au cœur de la culture dite occidentale, ce que la philosophie appelle, avec ses mots trop larges, « une crise de la subjectivité ». Que cela peut bien vouloir dire ? Chacun de nous serait, plus ou moins, privé de lui-même, dépossédé d’une langue, car nos mots sont comme minés de l’intérieur, comme le sont les mots : « beauté », « amour », « Noël », ou encore « jonquille », mots qu’on ne peut plus, me dit un ami, écrire aujourd’hui, de même que, certainement, le mot « abeille ». (Et ce serait vrai aussi par exemple des mots « amandiers en fleurs » – alors même que, lors d’un autre voyage fin février, c’est la vue de ces arbres, le long de l’autoroute, qui donne le sentiment que là, ou dans de semblables fragments de la nature, se trouve l’origine de ce qui pourrait être vécu, ou rêvé, comme un salut, ou le début d’une guérison). Pourquoi cela ? Que valent ces choses – abeilles, amandiers, jonquilles – qui séduisent d’autant plus que, irrémédiablement séparées de nous, elles se tiennent à la limite de l’innommable ?

Ce qui peut ici se vivre et s’observer résulte de ce qui s’est produit à l’ère industrielle, et s’est, par la suite, transformé lors des années qui ont vu se mettre en place cette société de consommation, laquelle suscite l’envie, à l’évidence légitime, de ces pays, l’Inde, la Chine, le Brésil, que l’on nomme émergents, pour éviter de souligner qu’ils sont plus pauvres que nous. Mais qu’en sera-t-il de cette terre quand se réalisera l’utopie cauchemardesque, quand tous les êtres humains produiront et consommeront exactement comme nous, les bienheureux, nous consommons – de l’eau, du pétrole, des plastiques ? Je voyais donc ce monde d’autoroutes, de trains, de publicités, de signes, de marchandises, ce monde dont on ne parvient pas à savoir ce qu’il est, réalité ou virtualité, car bien que contenant des choses, que par nos sens nous pouvons saisir, il semble que ce monde – ou plutôt ces espaces – soient constitués d’idées, d’images, de désirs fantasmés. Sentiment de la perte de tout sens du fait de la saturation des signes. Surcharge. Il y a de l’indéchiffrable – des espaces opaques les uns aux autres que recouvrent nos langages.

IV

C’est à ce moment-là qu’il y a eu, j’étais déjà loin de Paris, dans un jardin, ces deux ruches, qui ont capté mon regard. Elles étaient là en contrebas dans l’herbe, sous des buissons. Pourquoi me suis-je étonné de leur présence ? J’éprouve cet étonnement – moment de respiration plus vaste – et c’est alors que j’ouvre le livre des Poésies de Federico Garcia Lorca, d’abord pour y retrouver ce poème qui est une chanson pour enfant, « Coquillage », et qui commence ainsi : « On m’a offert un coquillage » Mais c’est à une autre page que, par hasard, j’ouvre le livre, et lis ce poème, « Le Cantique du miel » :

Le miel est la parole du Christ.
L’or fondu de son amour.
L’au-delà du Nectar.
La momie de la lumière du paradis.

La ruche est une chaste étoile
Un puits d’ambre alimenté au rythme
Des abeilles. Le sein des campagnes
Tremblant d’arômes et de bourdonnements [1].


Ces ruches, aperçues depuis la vitre du train en mouvement, deux petites choses, étaient elles aussi comme un signe – mais tellement autre ! – venu d’un monde et d’un temps qui rompaient avec tout ce à quoi, jusqu’alors, j’avais été confronté. Il n’y en a désormais que deux, il y en avait eu quatre, comme le laissaient supposer les supports de briques laissés dans l’herbe. Que s’était-il passé ? Comment ne pas attribuer la disparition – la mort – de ces deux ruches aux effets de l’urbanisation et des insecticides ? Mais deux ruches, dans l’ombre d’un recoin, c’était bien toute une vie animale, le monde si particulier des abeilles, le bourdonnement des essaims, la perfection des alvéoles, les rayons, la cire, la propolis, le miel. Parfaites abeilles qui butinent, construisent et sans lesquelles stérile serait la terre. Nous leur devons la pollinisation, nous pressentons que la nature est constituée d’une chaîne de vivants et qu’en toucher un maillon, c’est tout bouleverser. Il y a, disait Leibniz – avec et après beaucoup d’autres – une « chaîne des êtres », autrement dit une plénitude du monde : point de rupture dans la Création de Dieu. Des abeilles provient aussi l’idée de perfection animale – qui est une limite – et d’imperfection humaine qu’exprime, parmi tant d’autres, Pascal : « Les ruches des abeilles étaient aussi bien mesurées il y a mille ans qu’aujourd’hui, et chacune d’elles forme cet hexagone aussi exactement la première fois que la dernière. » [2]
Ces mots charment ne serait-ce que par leurs sonorités : ruches, abeilles, cire, miel, qui sont tout ensemble riches, secrets, lumineux (par le rapprochement sonore avec le mot soleil.) Très ancienne est la fascination pour les abeilles. Le paysage biblique n’est pas décrit. Son nom est celui de ses nourritures : lait, miel, amandes. [3]

Les ruches que Federico Garcia Lorca voyait devaient encore être ces vieilles ruches rondes et surmontées d’un toit dont la pointe pouvait évoquer un sein. Ces ruches, dans ce jardin, ressemblent à de petits chalets, aux maisons que dessinent les enfants. Deux petits foyers. « Une chaste étoile. » Elles brillaient dans le coin obscur où on les avait installées. Deux seins d’une très jeune fille ? Non. Si à leur place il y avait eu une tombe, mon regard n’aurait-il pas été tout autant attiré ? Parmi les choses, certaines semblent réconcilier des contraires, l’eau du puits et l’étoile, le fermé et l’ouvert. Là, c’étaient des ruches endormies par l’hiver. Dans son poème, qui est long, enflammé, Lorca écrit cette strophe, entre parenthèses :

(Et le miel de l’homme est la poésie
Qui coule de son cœur endolori,
Rayon dont la cire est le souvenir
Façonnée par l’abeille la plus intime.)

Que d’idées se pressent ! Le miel serait la parole du Christ ! Les paroles humaines souffrantes, un miel, une cire façonnée par l’abeille intérieure qui veille en nous ! A quelle parole du Christ songe Lorca ? Lisant ce vers, j’entends indistinctement une musique, peut-être celle de Haydn, Les sept paroles du Christ en croix. Mais Lorca venait d’Andalousie. La musique espagnole du Siècle d’or s’accorde certainement mieux avec ses ruches si heureusement féminines, dont les abeilles, tout à la fois essaiment, font un miel qui chante la douleur, nous sont intimes. Joie et larmes que disent ces vers limpides et mystérieux d’Emily Dickinson :

« Where every bird is bold to go
And bees abaschless play,
The foreigner before he knocks
Must thrust the tears away. »

Claire Malroux traduit ainsi :

Où chaque oiseau a licence d’aller
Et les abeilles jouent sans honte
L’étranger avant de frapper
Doit essuyer ses larmes.

L’abeille, associée à la fleur, est une figure constante de la poésie d’Emily Dickinson. Elle désigne autre chose que cet insecte butineur, qui amasse les trésors recelés dans les fleurs. L’abeille est symbole. C’est pourquoi il serait possible de constituer une très grosse anthologie de la poésie (Virgile…) – et de la peinture ! – consacrées aux abeilles, aux ruches, au miel. Lu, oublié, relu grâce à un ami, ce poème d’Ossip Mandelstam pourrait compter parmi les plus émouvants de ceux qui disent tout l’espoir venu des abeilles – autant de « baisers velus » :

Prends dans mes paumes, pour ta joie,
Un peu de soleil et un peu de miel,
Les abeilles de Perséphone nous l’enjoignent.

On ne peut détacher la barque non amarrée,
Ni entendre l’ombre chaussée de fourrure,
Ni vaincre, dans la vie épaisse, la peur.

Il ne nous reste plus que ces baisers
Velus comme les petites abeilles
Qui meurent à la porte de la ruche.

Elles bruissent dans les fourrés limpides de la nuit,
Leur patrie est l’épaisse forêt du Taygète,
Leur aliment : le temps, la bourrache, la menthe.

Prends pour ta joie mon sauvage présent,
Ce pauvre collier sec d’abeilles mortes
Qui ont transformé le miel en soleil. [4]

V

Pour se garder de l’idée selon laquelle un sens serait donné par ces réalités si riches, si chatoyantes, que sont ruches, abeilles, cire et miel, ces Fragments de Pierre-Albert Jourdan (dont on attendrait qu’il les célèbre) ne sont pas inutiles :

Il n’y a plus d’ombre. Une seule larme où tremble un monde.

Si peu de miel à cette heure que les ruches s’emplissent de cris absurdes.

(Une toute autre référence, La Fable des abeilles de Bernard de Mandeville – mais peut-être vaut-il mieux moins citer – prémunit contre la tentation de faire de ces ruches le symbole d’un monde qui aurait préservé son unité et serait l’antithèse des parkings et supermarchés environnants, qui peuvent être vus comme la forme humaine de l’incessante activité des abeilles.)

Pourquoi cependant ces ruches ont-elles capté mon regard ? N’est-ce pas tout de même parce que les réalités de la ruche sont – ou semblent être, même si c’est illusion – les plus immédiatement sensées que Descartes a décidé de prendre pour exemple un morceau de cire, « qui retient encore quelque chose de l’odeur des fleurs dont il a été recueilli » [5], afin de démontrer que tout corps a l’étendue pour essence, et, par conséquent, ne peut être connu que par « la seule inspection de l’esprit » ? Les qualités sensibles de la cire sont si nombreuses ! Encore faut-il, pour les supprimer, les nommer ! Les abeilles ne sont pas autre chose que des insectes, de petites machines volantes, dont tout l’être s’explique par les lois de la mécanique. Et pourtant nous avons pensé, peut-être encore dans ces années 1640 qui n’étaient guère éloignées de la Renaissance, que les abeilles étaient des messagers divins et le miel le nectar des dieux – comme c’était peut-être le cas de Poussin quand il peignait La nourriture de Jupiter  ? (J’observe tout un vol d’oiseaux dans un ciel à peine rougeoyant, qui ne sont pour nous d’aucun sens.) Le monde de la science, qui nous rend « comme maîtres et possesseurs de la nature », a pour condition d’effacer toute pensée symbolique, d’imposer le silence à « l’abeille la plus intime ». Les ruches aperçues rapidement ne sont pas des symboles. Elles n’ont par elles-mêmes pas davantage de sens que les voitures sur le parking, si ce n’est qu’elles sont l’alliance de cet artifice qu’est cette petite maison de bois et de l’animal. Il se trouve qu’il y a des abeilles et des fleurs : ces deux réalités existent sur la terre et existent l’une par l’autre, et non par l’effet de la volonté et de l’industrie humaines. Nous devons l’existence des unes et des autres au hasard de l’évolution biologique. Mais si les abeilles et les fleurs n’existaient pas, il n’y aurait ni oiseaux, ni fruits, ni sans doute aucun être vivant. Pourquoi y a-t-il de l’herbe ? « Mais pourquoi, pourquoi – se demandait Alberto Giacometti – les fleurs nous semblent-elles merveilleuses ? »

Était-ce bête d’avoir aimé apercevoir, de loin, à travers une vitre, ces ruches ? Si elles ont retenu mon attention, n’est-ce pas parce que, simplement, elles interrompent le rythme de notre vie ? Gardons-nous de toute illusion : ces ruches sont encore des images, ni plus ni moins que les affiches publicitaires. Pires : des clichés. Et pourtant, dès qu’entre aperçues, elles m’ont fait lever les yeux, regarder, puis je les ai attendues, à chaque trajet ; ces choses-images, si conventionnelles, désencombrent le regard quand tant de signes l’obstruent. Elles manifestent un temps qui est patience. Elles nous donnent l’attention qu’elles nécessitent. Images du même ordre que ces fruits – pêches du premier été ou grenades automnales – posés sur une assiette, vers lesquels, chaque matin, le peintre lève ses yeux. Du même ordre encore que le nid bâti dans l’arbre, ou l’arbre lui-même, hivernal, mais dont la sève, fin janvier, commence à monter et à nourrir les bourgeons, tel que le vent qui l’agite me le fait voir. Ces « choses », abeilles autour de leurs ruches, fruits, nids, arbres, oiseaux, fleurs, contrairement à l’impression que peut donner une réflexion incomplète, ne sont pas que des signes, des images, de faibles clichés poétiques, mais ce ne sont pas non plus des choses, de l’inerte ; ce sont, ces plantes et animaux, des êtres, qui sont, comme nous qui les admirons, vivants. Qu’est-ce qui nous rattache, nous, aux bêtes et aux plantes, aux moindres des insectes, araignées, coccinelles, abeilles, fourmis ? Rien n’est plus mystérieux que ce lien, qui n’est pourtant autre que celui de la Vie. Montaigne écrit : « il y a un certain respect qui nous attache, et un general devoir d’humanité, non aux bestes seulement qui ont vie et sentiment, mais aux arbres mesmes et aux plantes. Nous devons la justice aux hommes, et la grace et la benignité aux autres creatures qui en peuvent estre capables. » [6] Un lien d’obligation nous rattache aux plus fragiles des vivants, nous le sentons, et ne savons pas bien pourquoi. Une grâce leur est due qui nous est donnée.

Notes

[1La miel es la palabra de Cristo.
El oro derretido de su amor.
El más allá del néctar.
La momia de la luz del paraíso.

La colmena es una estrella casta,
pozo de ámbar que alimenta el ritmo
de las abejas. Seno de los campos
tembloroso de aromas y zumbidos.

[2Blaise Pascal, Préface sur le traité du vide, in Œuvres complètes, Paris, éd. du Seuil, 1963, p. 231.

[3« Que le Livre des Livres est sobre dans ses descriptions de la nature ! – « Pays où coulent le miel et le lait. » – Le paysage se dit en termes alimentaires. » (Emmanuel Lévinas, Difficile liberté, biblio/essais, p. 326.) La poétique de Claude Vigée est en ce sens biblique lorsqu’il écrit par exemple dans « L’amandier sous la lune » : « La semence nocturne a mûri dans ma tête, / dans mon nom j’ai scellé l’inconnu sans visage. / croyant saisir le fruit, l’insecte, l’arc-en-ciel, / et sucer dans le roc l’huile vierge et le miel, / j’ai glissé vers la nuit sur le miroir des sons […]. » (Apprendre la nuit, in Mon heure sur la terre, poésies complètes 1936-2008, Galaade éditions, p. 689.) L’abeille, le miel sont des réalités éminemment significatives dans la poésie de Claude Vigée.

[4Traduction Philippe Jaccottet, parue in Simple promesse, Genève, La Dogana, 1994, p. 40.

[5« Sumamus, exempli causâ, hanc ceram : nuperrime ex favis fuit educta ; nondum amisit omnem saporem sui mellis ; nonnihil retinet odoris florum ex quibus collecta est ; ejus color, figura, magnitudo, manifesta sunt. »

[6Montaigne, Les Essais, livre II, ch. XI « De la cruauté », Paris, P.U.F., p. 435.


temporel nous contacter | sommaire | rédaction | haut de page