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Sean Wilder, par Frédéric Le Dain

25 avril 2009

par Frédéric Le Dain

L’analyste, le mystique et le poète, figures possibles du « sujet sans moi » ?

A lire l’essai de Sean Wilder intitulé Un sujet sans moi, publié aux éditions Epel (collection « essais », 2008) l’on pourrait penser qu’il n’est là question, comme l’indique précisément le sous-titre, que de « psychanalyse et expérience mystique » : « L’essai qui suit est le fruit d’une interrogation personnelle persistante sur les rapports que peuvent entretenir la psychanalyse et la mystique non religieuse, dite « sauvage » ou « spontanée », et plus précisément sur la possibilité pour la psychanalyse de dire sur la mystique quelque chose qui ne soit pas teinté de théologie. » (p.5) Pourtant, cet essai d’apparence modeste –une centaine de pages- est riche d’enseignements divers et de vues profondes que je voudrais essayer de dégager.

Cette « interrogation personnelle persistante », Sean Wilder commence par la préciser : « Je suis en cela motivé par un intérêt pour des textes de la tradition ch’an et zen, dont certains m’accompagnent depuis l’adolescence. A cette époque, j’ai vécu quelque chose qui a donné résonance à ces textes et que plus tard j’ai consenti à qualifier d’ « expérience religieuse », bien que cette étiquette me gênât. » (p.5) Voilà pour la partie « mystique ». Et pour la partie « psychanalyse » : « Que l’analyse soit un lieu où aborder, interroger, enfin comprendre l’expérience mystique telle que je l’avais vécue me semblait évident au moment où je l’ai entreprise. Mais elle m’a apporté –j’y ai trouvé- si peu de réponses que j’ai fini par renoncer à les y chercher. Un heureux hasard m’a fait rencontrer François Balmès, dont un propos lâché dans son séminaire à Montpellier a réveillé mon espoir et m’a incité à essayer à nouveau d’aborder le sujet avec son appui. » (p.6)

L’intérêt n’est pas pour nous seulement ici « autobiographique »… Mais c’est bien là l’esprit de la démarche de Sean Wilder, fidèle à l’esprit freudien : de ce que j’ai vécu, de ce que j’ai senti, puis-je espérer en connaître quelque chose ? Bref, du « moi », puis-je faire « un sujet » ?

A partir de cet ancrage personnel, autobiographique, existentiel, Sean Wilder va relire avec précision et rigueur - lire « (…) Freud attentivement, avec le souci de tester le consistance de ses concepts » (p.43), la formule est précise - notamment, Malaise dans la civilisation (1930), dont l’auteur nous rappelle (p.15) que Freud hésita, pour le titre, entre Das Glück und die Kultur (« Le bonheur et la culture ») et Das Unglück in der Kultur (« Le malheur dans la culture »), avant de lui donner son titre définitif (voir l’édition « Quadrige », PUF , 2007, p.2-3). Ni bonheur, ni malheur : malaise… pourquoi une telle hésitation ?
Sean Wilder se propose donc, entre Freud et Lacan, mais aussi Winnicott, une « réévaluation post-freudienne » de l’essai freudien, et l’on peut dire que cette lecture critique du texte freudien constitue le fil conducteur de l’essai. L’auteur choisit donc de conserver le cadre conceptuel de la deuxième topique freudienne (note 7, p.12) jamais réfuté explicitement par Lacan, pour examiner de près le débat entre Romain Rolland et Freud, autour du « sentiment océanique » (« das ozeanisches Gefühl »), en proposant une approche de ce qu’il appelle, d’un terme emprunté à William James, « expérient océanique » (p.19, note 3, puis 23-24)
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Le débat avec Freud est âpre et sans concession, en même temps que toujours nuancé et loyal, et la démonstration de l’auteur est à vrai dire convaincante, en tout cas stimulante, ponctuée, loin de tout dogmatisme, par des interventions de l’énonciateur (« Je ne partage pas tout à fait cette vue », p.28 ; ou encore « Je trouve étrange que Freud se limite à envisager le cas où la menace de mort viendrait de l’extérieur », p.34), conformément au genre ouvert et libre de l’essai, particulièrement adapté au champ psychanalytique –comme Freud l’a bien senti.
Cette démonstration rigoureuse et dense, jamais délayée -dont je ne peux ici que donner une idée, renvoyant le lecteur à la lecture de l’essai- se fait en plusieurs étapes :

Examen précis de la réfutation par Freud du « sentiment océanique », avec cette conclusion renversante : « Les théories proposées par Freud et par Rolland ne sont donc pas absolument opposées, comme le présente Freud, mais complémentaires, chacune éclairant un type ou aspect différent de l’expérience religieuse ou spirituelle. » (p.26) Sean Wilder le rappelle, à partir de Paul-Laurent Assoun : « (…) pour Freud, la mystique n’est pas une question marginale pour la psychanalyse, car elle pose, comme la cure, la question de la communication entre instances de la personnalité psychique (…) »

Réfutation au passage du caractère « morbide » ou pathologique de ce « sentiment océanique »… Le réexamen des conceptions qui lient « le moi » et « le Tout » (ou le monde comme cosmos) permet, l’air de rien, une approche en finesse de la relation de tout être avec le monde : « Certes, cette corrélation d’un individu avec l’environnement n’est pas l’objet d’un « sentiment immédiat », mais le résultat d’observations et d’analyses raffinées (dont on peut d’ailleurs contester la validité). N’empêche que l’idée exprimée d’une interrelation et même d’une interdépendance du sujet avec le Tout correspond remarquablement à ce que perçoit l’experient océanique. » (p.23-24). Que faire, alors, de cette perception ?

Ce réexamen permet alors des avancées très intéressantes : « Le moment océanique, dirais-je, est un temps de suspension (ou « dépassement ») de la primauté de mes repères dans le registre du social, et donc de la primauté du moi en tant que fonction orientée avant tout par le social. »(p.31)

Réfutation de la conception freudienne de l’amour. Freud reconnaît en effet dans « l’état amoureux » que « Au comble de l’état amoureux, la frontière entre moi et objet menace de s’effacer. » Malaise dans la culture (trad. P. Cotet, R. Lainé et J.Stute-Cadiot, PUF « Quadrige », 2007, p.7), comme dans le « sentiment océanique ». Mais, en même temps, écrit Sean Wilder : « En laissant entendre que l’amour universel d’un saint François ne serait que l’effet d’un narcissisme illimité, Freud révèle une des apories de sa conception de l’amour. » (p.29

C’est cette impasse freudienne – une conception narcissique de l’amour – que Sean Wilder choisit d’ouvrir, après Lacan. Et c’est bien à partir d’elle qu’il va pouvoir repenser le « sentiment océanique » comme avatar, en quelque sorte, du « pur amour » fénelonien, revu par Lacan : « Lacan présente ainsi une théorie de l’amour affranchie de la question de la clôture narcissique. » (p.60) Le thème même du « sujet sans moi », que pointe le titre de l’essai, trouve ici son ancrage…

Sean Wilder, qui prend bien soin de dissocier « mystique » et « religion », le signale au tout début de son essai (p.7) : c’est à partir d’un article du philosophe et psychanalyste François Balmès, Le pur amour au temps de la mort de Dieu – texte d’une conférence sur le livre de Jacques Le Brun Le pur amour de Platon à Lacan, que lui-même essaye (c’est bien le propre de l’essai) de rendre compte de son « expérience océanique ». Ce texte de François Balmès se trouve –sous une forme un peu différente de celle que l’auteur a consultée (p7, note 2).dans Dieu, le sexe et la vérité, éd. Erès, coll. « Scripta », 2007, pages 163-214.

De quoi s’agit-il ? Au XVIIème siècle, Fénelon et Madame Guyon furent condamnés pour avoir émis cette hypothèse d’un « amour pur », amour mystique, qui n’attend de son objet (Dieu) rien en particulier, et qui est même prêt à endurer « par amour », les peines infernales. Un amour dépouillé de tout attachement narcissique à l’objet (que Freud pense comme « injuste envers l’objet », argument d’ailleurs réfuté par l’exemple d’Etty Hillesum, p.48, note 75).

On ne simplifiera pas ces questions – il faut lire notamment le livre de Jacques Le Brun, Le pur amour de Platon à Lacan, Seuil, 2002, et aussi Catherine Millot, La vie parfaite, Gallimard, 2006- mais voilà bien un des points de la démonstration de Sean Wilder : réévaluer le discours que Freud tient sur la mystique, c’est réévaluer le discours tenu sur l’amour – et Lacan là-dessus a, pour le moins, approfondi les choses.

L’expérience que fait le mystique n’est donc pas une expérience « narcissique » et reposante : « On comprend : le bonheur que l’on peut atteindre par cette voie est celle du repos. Contre le monde extérieur redouté, on ne peut se défendre autrement qu’en s’en détournant d’une façon d’une façon ou d’une autre, si l’on veut à soi seul résoudre cette tâche. », écrit Freud (Malaise…, op. cit., p.20)

Pour autant, « la mystique », nous l’avons dit, n’est pas l’apanage du « religieux », et le propos de Sean Wilder, à travers un passage par l’œuvre de Winnicott, va s’enrichir en défaisant le caractère extraordinaire de l’extase mystique, pensée par Winnicott comme « orgasme du moi » (p.78) : « Ayant ainsi mis en valeur la détente et la non-intégration, Winnicott arrive à ce qui nous intéresse plus particulièrement, une théorie de l’extase qui, sans se référer explicitement à l’expérience océanique, la convoque implicitement et en suggère une autre interprétation et surtout une autre évaluation que celles de Freud. » (p.86)

Au bout du compte, en effet, il s’agit bien de valider l’idée que la mystique peut se conjuguer avec l’expérience analytique, indépendante des religions constituées, même si Sean Wilder, pour les raisons qu’il indique au début de son essai, renvoie à l’expérience bouddhiste (il renvoie précisément à l’ouvrage de Jean-François Billeter, Leçons sur Tchouang-Tseu, éd. Allia, 2006) sans la nommer ainsi : « Peut-on renforcer le pont qui relie, côté mystique, l’expérience océanique et l’expérience du vide avec, côté psychanalyse, l’expérience de l’informe et celle du chaos telles que Winnicott les présente dans les passages qui précèdent ? » (p.91)

Ce n’est donc pas seulement « la question de l’amour », de l’amour mystique, que Sean Wilder choisit de mettre en avant, mais une expérience plus « existentielle », et peut-être moins flatteuse pour le narcissisme, en tout cas moins « reposante », qui est celle de l’angoisse. Et la mystique est alors perçue, non plus seulement comme sortie de la « clôture du narcissisme » dans l’amour, mais comme sortie de l’angoisse dans la jouissance (p.62).

Le terminus de cet essai d’une grande densité est riche d’enseignements pour le psychanalyste. Evoquant un passage de L’atelier d’Alberto Giacometti, de Jean Genet, Sean Wilder va conclure : « La douleur que Genet souligne, nous pouvons la comprendre comme un effet de la violence faite à ses préférences affectives, à son moi, dans ce moment où un mouvement d’amour comparable à un « éveil » l’en a dépouillé. Or, le même genre d’expérience peut survenir dans la vie d’un analysant et même évoluer vers une expérience océanique ou mystique. Il serait mal venu que l’analyste le considère comme une manifestation de pathologie morbide ! » (p.118-119) Et il ajoute : « ( ...) une telle expérience mérite d’être considérée comme le summum bonum de ce que l’être humain peut connaître. » (p.119)

« Un sujet sans moi »… disait le titre. Formule énigmatique – et peut-être inquiétante pour le profane – qui condense l’idéal de l’analyste selon Jacques Lacan : « Si on forme des analystes, c’est pour qu’il y ait des sujets tels que chez eux le moi soit absent. C’est l’idéal de l’analyse, qui, bien entendu, reste virtuel. » (p.10), écrit Sean Wilder, faisant référence au Séminaire II : « analystes (…) sujets tels que chez eux le moi soit absent. » (cité p.118 par S.W.)

Mais le chemin tracé par Sean Wilder –parti de son expérience d’adolescent- à travers la culture est également riche d’enseignements pour la poésie elle-même , et l’écriture : n’est-elle, ou ne serait-elle, qu’une expérience narcissique (l’écrivain en son miroir) destinée à embellir l’ego ?

Outre que l’essai de Sean Wilder nous fait penser à certains haïkus japonais : quelques vers d’une grande clarté posés sur une page dont on a, croit-on, fait le tour en un clin d’œil ; et pourtant une consistance énigmatique qui vous donne l’impression que l’on n’en aura jamais fini, qu’il faudra y revenir pour creuser encore, explorer ce qui a été énoncé en quelques mots, soudain plus opaques qu’il n’y paraissait au premier abord, il y a ces références, l’une à Michaux (p. 6, puis longuement, en écho à J.-F. Billeter, p.102-104 et suivantes pour les commentaires), l’autre aux Aphorismes de Kafka – mis en parallèle avec Tchouang-tseu- sans compter les références à Catherine Millot, qui nous font poser cette question : l’écrivain, le poète, ne seraient-ils pas, dans une époque devenue outrancière dans la mise en spectacle du narcissisme, eux aussi, paradoxalement, des « sujets sans moi » ? Du « pur amour » (XVIIème siècle) de Fénelon à Michaux, en passant par Freud et Lacan l’on aurait juste souhaité qu’une petite place soit faite à Pascal qui, sur tous les sujets évoqués, pouvait également « résonner ». En mystique et en écrivain.


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