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Roger Munier, par Nelly Carnet

22 septembre 2013

par Nelly Carnet

Roger Munier, Vision. Paris : Arfuyen, 2012.

L’éditeur annonce que l’écriture de ce recueil de pensées composé de trois parties distinctes Néant, Vision et Amen, a pris fin deux mois avant que l’auteur ne disparaisse.

Au seuil de sa vie, Roger Munier tient une dernière fois « le néant » au bout de sa plume dans une pensée qu’il développe sous l’influence d’Heidegger dont il fut le traducteur. On le reconnaîtra au détour de ce fragment : « L’être est ce qui permet l’étant de se dresser, un temps au moins, face au néant. C’est le néant lui-même qui permet. L’être, oui n’est rien d’étant, a procuration du néant. »

Ce néant est le Rien Absolu. L’auteur en a parfois fait l’expérience lorsque, soudain, un vide immense se présente en lui et qu’il nomme « béance ». Celle-ci peut également révéler « l’émerveillement de vivre » car, « dans sa stupeur », il y a « comme un néant ».
Concentré à l’extrême sur sa pensée – le rythme des phrases nous fait sentir cette tension – Roger Munier se retourne sur le processus et sur ce vide même qui occupe l’espace physique du penseur : « Les yeux qui pensent ne regardent rien. Le regard qui pense est un regard vide. Il regarde pourtant, il est même fixe. Il est bien orienté, mais vers rien. » La pensée est cernée par le néant tant en aval qu’en amont. L’homme pensant qui est voué à la mort comme toute chose au monde, mort réelle ou imaginée, fait écrire à l’auteur que l’avenir « improbable, insaisissable, inconnu, n’est pas loin du néant, comme avenir. Car il n’est plus l’avenir, quand il advient. » C’est la vie qui bouge dans l’être qui torture l’être humain. Elle est sa part « terrible  » lorsque la conscience de son éphémère envahi soudain la pensée.

Lecteur du recueil Vision, il faut tendre entièrement l’oreille pour espérer suivre les méandres du dernier souffle de son auteur. La partie éponyme est d’ailleurs la plus ardue. Elle s’inscrit dans la lignée directe du Sein et Dasein de Heidegger. Roger Munier poursuit sa réflexion en philosophe tout en s’appuyant sur les célèbres tableaux que Cézanne peignit autour du sujet de la pomme. La rose est elle aussi un autre motif de réflexion. A partir du « rien » qui est « le pur, en attente, le temps originel », l’on glisse – car il s’agit bien d’une pensée du glissement – au mot « vision » qui suppose voir en une chose son fini et, de surcroît, son éclat. C’est à ce moment que le poète reprend ses droits sur le penseur car il perçoit l’éphémère émerveillant ce qui est regardé ou traversé, pourrait-on dire. Une chose qui brille par sa présence, brille dans le même temps par son absence. « Dans une chose, la vision voit l’éclosion et le déclin ensemble. » La vision serait alors la perception poétique du monde, « la vision du négatif du rien apparaissant. »

Pour un dernier salut au monde et à sa pensée, Roger Munier revient sur la notion de « néant » avec la dernière partie intitulée Amen achevée le 7 juin 2010, deux mois avant sa mort. Mais ce n’est là que la continuité de ce qui précède et fut écrit quelques années auparavant. C’est pourquoi l’auteur a lui-même décidé de réunir les trois écrits dans la cohérence d’un livre. Que nous dit l’auteur à l’aube de mourir ? « Le néant n’est que l’excès du réel. » Ou encore « C’est la lumière qui nous tient en réveil. Mais l’appel de l’obscur est plus fort, qui terrasse dans le sommeil. » Il tourne autour du néant, de cet irreprésentable puisqu’il n’existe pas. Nous sommes dans son ignorance. Il est « l’inverse de l’être ». On pourrait se demander ce que Roger Munier aurait pu penser avant de chuter. Une réponse est esquissée en fin de volume : « Le néant est absent du monde, d’une même absence que celle de Dieu. »


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