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Robert Misrahi

21 septembre 2016

par Anne Mounic

Robert Misrahi, Intensités : Lumières sur les petits bonheurs de la vie quotidienne et des loisirs. Lormont : Le Bord de l’Eau, 2016.

Les voies de l’accomplissement : Itinéraire pour l’existence dans la littérature et la philosophie. Paris : Belles Lettres, Encre marine, 2016.

Paraissent simultanément deux livres importants de Robert Misrahi, qui se complètent tout en suivant chacun un axe différent. Ni l’un ni l’autre ne s’écartent des fondements de la pensée philosophique de leur auteur, mais chacun développe une direction déjà présente, qui trouve ici un épanouissement.

Comme son titre l’indique, Intensités : Lumières sur les petits bonheurs de la vie quotidienne et des loisirs, se propose un cheminement philosophique à travers différents aspects de la vie quotidienne. Le terme « Intensités », toutefois, apporte à ce voyage un éclairage poétique. Robert Misrahi se propose de mettre en valeur l’existence quotidienne dans ses « temps forts » (p. 8). On pourrait lui reprocher d’établir une dichotomie entre le terne de la routine et la couleur du divertissement, mais il n’en est rien, car la « conscience capable de se redoubler » (p 8), qui sait percevoir l’intensité du moment, éclaire la vie tout entière en la portant à sa splendeur. « La joie qui pourrait en résulter serait alors comme une seconde innocence. » (p. 11). Il en résulte « une existence quotidienne faite de splendeurs et d’éclats, et peut-être même une existence substantielle qui serait la libre joie » (p. 11).

L’ouvrage se compose de vingt-deux chapitres, partant du « métier et sa joie » pour aboutir à un « spectacle de danse flamenca ». Le point de vue personnel (toutes ces expériences furent éprouvées par l’auteur) prend un tour impersonnel. Le « Je » s’attache à décrire des expériences à partager. Il désigne le sujet réflexif, le « sujet universel concret » (p. 15). La réflexion éthique, hautement désirable, car elle s’oppose à toute forme de déterminisme ou de fatalité, n’est pas la pensée qui prime à l’heure actuelle. Elle implique, par rapport à l’inertie conformiste, un renversement de perspective : « Mais il faut bien admettre que toute réflexion politique devrait commencer par déterminer ses buts et par dire clairement au service de quelles valeurs elle met son déploiement et la réalisation de son programme. » (p. 13) De même, la contemplation esthétique tient de la création active ; elle s’enracine dans le sujet : « Je vois l’être devant moi, le fleuve clair et calme est bien là, présent, mais, paradoxalement, c’est de moi qu’il reçoit cette nature d’être qu’il réfléchit vers moi. » (p. 24) Robert Misrahi nomme la merveille le « tout autre » (p. 26), « c’est-à-dire ce qui est absolument différent du monde habituel ». Cette conscience de soi et du monde, atteinte d’un même élan, tient de la « conversion », qui est « décision » et « acte libre » (p. 37), et induit une relation de réciprocité, « Je-Tu » (p. 38), comme l’avait compris Martin Buber dans son célèbre ouvrage de 1923. Ainsi la relation humaine est-elle « miroir dynamique » (p. 42), puis non plus seulement « réversibilité », mais surtout « réciprocité » (p. 45). Le philosophe introduit ces concepts grâce à des analogies avec le ski, puis le ping-pong. Rétablissant le sujet dans son choix éthique, il renverse la pensée couramment admise de la prépondérance des choses sur nos existences : « Puisque c’est moi et non le monde qui constitue le sens des choses et le contenu de mes décisions, alors je puis poser de nouveaux principes d’action, de nouvelles grilles d’interprétation. Je puis construire mon autonomie. » (p. 48) Le philosophe progresse ainsi vers sa conception de la liberté, qui implique relation, présence et conversation. Notre représentation du temps s’en trouve modifiée, non plus poussée destructrice qui nous entraîne, mais « substance savoureuse » (p. 61) pétrie par nos actes, car « le passé et le futur ne sont que des modalités de notre attention au présent » (p. 60). Ainsi s’accordent illumination, commencement et plénitude, car le désir est aspiration positive et non marque d’un manque. Cette capacité de métamorphose de l’existence est transcendance créatrice.

Deux remarques sur cet ouvrage : au chapitre 6, « Les heures flamboyantes de la relation », Robert Misrahi évoque le « flamboiement » (p. 49) « dû à la présence intense de l’autre vécue par chacun », et ajoute qu’elle est « peu évoquée dans sa spécificité par la poésie ». J’ai l’impression du contraire et oserai dire que c’est bien là le sujet du poème. Prenons, par exemple, la fin de « L’invitation au voyage » en prose, de Baudelaire. Le poète assimile ses pensées aux navires qui voguent sur les fleuves et les canaux : « ‒ et quand, fatigués par la houle et gorgés des produits de l’Orient, ils rentrent au port natal, ce sont encore mes pensées enrichies qui reviennent de l’Infini vers toi. » (Le Spleen de Paris. Le Livre de Poche, 1969, p. 55) S’associent, dans ce retour à l’origine, réflexivité, réciprocité et élan vers l’avenir ou l’inconnu, qui ne contredisent guère les valeurs que met en relief le philosophe.

La seconde remarque a trait à Kierkegaard. Robert Misrahi définit avec une grande précision ce qu’il nomme le « concept de répétition » (p. 69), ou « renouvellement perpétuel de l’action du sujet affirmant sa liberté en la référant à l’avenir et au dépassement de l’existence empirique vers l’existence spirituelle ». Il s’agit donc plutôt de « reprise », comme l’a suggéré Nelly Viallaneix dans sa nouvelle traduction (Garnier-Flammarion, 1990), en la qualifiant de « mouvement ‘en avant’ ».

On retrouve Kierkegaard au premier chapitre des Voies de l’accomplissement : Itinéraire pour l’existence dans la littérature et la philosophie, « La Nuit et ses tourments », mais c’est pour une lecture sartrienne, mettant l’accent sur l’angoisse et le tragique. Dans les sept chapitres de cet ouvrage, Robert Misrahi associe écrivains, poètes et philosophes dans la quête de ce qu’il nomme, avec majuscule, au chapitre 6, « Accomplissement ». Il reprend les étapes et les concepts de sa philosophie, la Nuit et la lumière, les « Deux Libertés », la « Conversion » et le « Tout Autre ». Philosophe de la joie, il se réfère à Spinoza. Revenant sur la philosophie de Sartre, sur celles de Schopenhauer et de Heidegger, et leur associant Cioran, il récuse la conception tragique, dominante à notre époque, qui nie toute possibilité de commencement et de renouvellement, et « écrit longuement sur l’impossibilité d’écrire », comme il le dit de Blanchot (p. 38). La tristesse de Novalis témoignait par contre d’un « étonnant pouvoir de renaissance » (p. 33) et la « nuit de la conscience » (p. 29) chez La Rochefoucauld, induit la nécessité éthique du passage « au jour de la pleine conscience ». La Nuit, c’est aussi, ainsi que le dit le titre du livre d’Elie Wiesel, « cette immense folie antisémite des nazis ».
Le sujet conscient de sa liberté se tourne vers l’avenir. Robert Misrahi lie Spinoza et Novalis, qui « se rejoignent pour témoigner de l’objet même de l’extrême Désir : l’accès au dépassement du temps et à la joie suprême par l’amour » (p. 44). Dans ce chapitre 2, « La Quête et le grand Désir », il cite René Char, dans Commune présence (1978), « A la santé du serpent » (originellement paru dans Le Poème pulvérisé, en 1947, puis dans Fureur et mystère en 1948) : « Si nous habitons un éclair, il est le cœur de l’éternel. » (XXIV, Fureur et mystère, Gallimard Poésie, 1982, p. 198) Je ne puis m’empêcher ici de songer à ce que Kierkegaard nomme « l’atout d’un orage » dans La Reprise (1843), et le choix éthique me paraît sous-jacent à cet autre fragment cité (XXVI, Fureur et mystère, p. 19) : « Poésie, la vie future à l’intérieur de l’homme requalifié. » De même, la « plénitude de l’instant » proclamée par Ernst Bloch, cité p. 51, et préférée à « l’attente d’un lointain avenir », constitue la réponse, dans la joie, à l’angoisse, ou « vertige de la liberté » (voir « Le lis des champs et l’oiseau du ciel » (1849) : « La joie, c’est le temps présent, tout l’accent étant mis sur : le temps présent. » Œuvres complètes 16. Editions de l’Orante, 1971, p. 325). Le philosophe existentiel, comme le poète, surmonte le tragique dans cette réalité éthique singulière, seule certitude et plénitude, qui se défie du possible, perçu intellectuellement dans son extériorité. Kierkegaard dépasse le tragique par la légitimation de l’intériorité éthique, qui s’oppose à la transcendance désincarnée, tout intellectuelle, de l’universel. Albert Camus, que Robert Misrahi place, avec Jean Grenier, en exergue d’Intensités, disait d’ailleurs de L’Etre et le Néant  : « Etrange erreur sur nos vies parce que nous essayons d’éprouver nos vies de l’extérieur. » (Carnets II, Gallimard Folio, 29013, p. 121) Ainsi le « renversement » qu’opère Spinoza, cité p. 80, dans la traduction de l’auteur : « Il ressort donc de tout cela que nous ne nous efforçons pas vers quelque objet, nous ne le voulons, ne le poursuivons, ni ne le désirons pas parce que nous jugeons qu’il est un bien, mais au contraire nous ne jugeons qu’un objet est un bien que parce que nous nous efforçons vers lui, parce que nous le voulons, le poursuivons et le désirons. », éclaire, me semble-t-il, ce que dit Kierkegaard du choix éthique, qui récuse toute morale transcendante : « Le bien existe parce que je le veux, sinon il n’existe pas. » (ou bien... ou bien..., Gallimard Tel, 1984, p. 513)
Jules Lequier, que cite Robert Misrahi (p. 69), a bien montré, comme il le précise lui-même, que la liberté du sujet se trouve à la source et qu’elle est préalable à la connaissance. Elle est une certitude première qui échappe au doute méthodique et à la raison elle-même, si cette dernière se ferme sur le seul dualisme logique. L’optique de Kierkegaard me paraît « irrationnelle » (Intensités, p. 69) dans ce sens. Goethe, et le démonique, aurait pu être cité. Gustave Roud, lui, l’est, ce qui témoigne d’un intérêt véritable pour le poème, puisque Gustave Roud organise, dans le rythme de la marche, son paradis autour de la réflexivité, de la réciprocité et de la plénitude de l’instant.
Ces deux ouvrages de Robert Misrahi témoignent, pour le premier, d’une pensée en accord avec l’existence concrète ; pour le second, d’une réflexion qui se nourrit aux sources singulières. Il existe toutefois une différence entre poésie et philosophie. En effet, le « sujet universel concret » (Intensités, p. 15) n’existe guère pour le poète qui ne se situe pas dans la perspective du classicisme. Le poète existentiel, pourrions-nous le nommer, transforme au contraire, à mon sens, l’individuel en singulier, conçu comme mise en communication des individualités, en créant l’intime dans la parole, puisque celle-ci se tourne à la fois, et d’un même élan, vers autrui et vers l’avenir.

Dernière minute : nous recevons aujourd’hui, 22 septembre, l’ouvrage suivant :

Robert Misrahi, Le grand Désir : Eléments pour une éthique et une politique de accomplissement. Lormont : Le Bord de l’Eau, 2016.


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