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Robert Misrahi

25 avril 2015

par Anne Mounic

Robert Misrahi, La Liberté ou Le Pouvoir de créer. Paris : Autrement, 2015.

Dans ce livre à la fois très beau et très éclairant, dont certains chapitres reprennent des articles publiés pour la première fois dans Peut-être, revue de l’Association des Amis de l’Œuvre de Claude Vigée, Robert Misrahi se demande pourquoi « l’idée au moins vague et générale d’une liberté à la fois certaine, malheureuse d’abord, et créatrice potentielle de sa joie et de son indépendance ensuite ne [fait] pas encore partie intégrante de la culture contemporaine » (p. 16). Comme raison principale, il voit « la portée subversive de cette pensée par elle-même » (p. 17). Effectivement, le sentiment de liberté, qui va de pair avec celui de responsabilité, n’est pas seulement subversif du point de vue du pouvoir collectif, mais aussi pour l’individu lui-même qui, éthiquement fondé, ne peut plus alléguer d’un insurpassable déterminisme pour esquiver l’effort de l’accomplissement.
Le philosophe reprend de façon très claire et rigoureuse les fondements de sa théorie, liberté première, sans laquelle on ne pourrait envisager de chercher à se libérer, et liberté seconde, réfléchie, créatrice, à laquelle on aboutit par une « conversion », non pas religieuse, établissant une « rupture » (p. 108), mais « acte du désir éclairé par sa propre réflexion et se déterminant soi-même à son propre dépassement » (p. 108). Nous sommes déjà des sujets, dans un premier temps, ce qui signifie « simple conscience de soi, conscience de soi en première personne : et c’est cette conscience de soi-même qui est déjà libre. Non pas encore heureuse et souveraine, mais libre au sens précis où elle est capable d’une initiative imprévisible par quelqu’un d’autre qu’elle-même » (p. 101). Puis, prenant conscience de nous-mêmes, nous vivons notre liberté comme « une indépendance heureuse qui aura tracé elle-même les voies de son accomplissement comme libre désir et joie » (p. 109).

Robert Misrahi développe dans cet ouvrage une pensée du temps, perçu comme devenir et perpétuel accomplissement, ce qui, du point de vue collectif, permet de dépasser la rigidité du principe de la fin justifiant les moyens : « Le progrès ne se dirige pas vers un but préétabli, l’homme l’invente en cours de route, le réalise et l’enrichit, ou bien le méconnaît et le saccage. » (p. 111) Cette éthique de la liberté et de la joie pose le sujet comme créateur, « l’acte de création » étant « toujours un acte de dépassement, et cet acte repose sur le pouvoir de commencer que possède toute conscience » (p. 117). Le philosophe nomme « sujet hors monde » ce pouvoir créateur, « l’implicite du sujet », ou sa « richesse intérieure, et sa puissance fondatrice » (p. 130). Il est non seulement créateur d’une œuvre, mais aussi du temps lui-même : « L’expérience du temps est un acte. » (p. 73) On dépasse ainsi la fatalité de la durée destructrice : « C’est la conscience qui pose et affirme qu’elle attend et anticipe, ou bien qu’elle rappelle. » (p. 74) Robert Misrahi se porte, au-delà du tragique, dans le possible, qu’affirme l’imagination, et, « par son rapport au possible, le sujet donne à sa propre existence temporelle non seulement une direction (comme vecteur), mais encore un sens (comme accroissement et comme raison d’être : justification) » (p. 80). Le philosophe rappelle en introduction comment il a affronté le tragique à Paris durant l’Occupation. Nous prenons pleinement la mesure de son refus d’y acquiescer tout en saisissant le danger de toute forme d’assentiment à ce qui se couvre du masque de la nécessité. Citant Ernst Bloch, il propose une conception de l’histoire comme « avenir possible » : « ... c’est la création de l’histoire qui fait l’histoire, la création active impliquant une attitude positive à l’égard du possible » (p. 87). L’utopie n’est donc pas la fantaisie d’un avenir préconçu et invraisemblable, mais l’effort opiniâtre du « sujet hors monde » et « constituant » à forger, selon son goût de la vie, la réalité dans laquelle il souhaite « persévérer dans son être », selon l’expression de Spinoza. Robert Misrahi nomme également, principalement, Sartre et Husserl, mettant en relief le concept d’intentionnalité, qui « est implicite » (p. 34).

A lire ce livre, qui renverse le mode de penser dominant, on saisit la portée éthique du concept de joie, le sujet s’assumant comme « dynamisme qualitatif » (p. 77) : « ... le temps de la conscience et de la vie est une invention toujours active, toujours en acte. Ce qu’il est possible de faire dans l’avenir n’est pas déjà inscrit dans ce qui, pourtant présent, n’est pas encore fait, ni abouti, ni accompli. » (p. 66) L’éthique devient ainsi une « ouverture du temps » (p. 62), une affirmation du possible épique en dépit de la fatalité tragique. « ... un dogme est une affirmation ne pouvant jamais faire l’objet d’une vérification logique, existentielle et expérimentale » (p. 37). Un livre qui donne à son lecteur l’envie de persévérer dans son œuvre est un bienfait, une joie dynamique.


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