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Robert Misrahi

22 avril 2011

par Anne Mounic

Robert Misrahi, Le bonheur : Essai sur la joie (1994). Nantes : Cécile Defaut, 2011.

Cet ouvrage, réédition de l’essai paru en 1994, mais actualisé par un avant-propos de l’auteur et préfacé par Patrick Lang, offre une synthèse très claire de la pensée philosophique de Robert Misrahi. « Nous n’avons rien à changer à notre analyse ni à notre vision des choses », écrit-il en 2011 (p. 15). Et il ajoute : « Nous proposons, par cette référence détaillée à ce qu’est le bonheur en lui-même, de rompre avec le manque d’imagination, et de renouer avec l’esprit de vie intense et la vision poétique du monde. » (p. 23)

L’essai se compose de trois chapitres : I. La signification existentielle de l’éthique ; II. Le désir et sa conversion ; III. Les contenus de la joie et l’existence heureuse. Dans l’Introduction, le philosophe s’interroge sur « Le bonheur aujourd’hui », situant sa propre démarche dans la philosophie contemporaine : « philosophie de l’angoisse » chez Heidegger, Sartre et, auparavant, Schopenhauer. Même Nietzsche adhère davantage au tragique qu’à la joie. Pour la philosophie idéaliste, que ce soit chez Platon ou chez Kant, le bonheur est « différé », voire « inaccessible ».

A côté de ces philosophes, Robert Misrahi distingue un « second courant » qui va « d’Aristote à Ernest Bloch, en passant par Spinoza » (p. 28). Pour Aristote, le bonheur, « souverain bien », constitue « la possibilité la plus achevée de l’homme et sa plus haute vertu » (p. 29). Dans la même perspective eudémoniste, se situe Thomas More avec son Utopie.

Robert Misrahi, spécialiste de Spinoza, parle à son propos de « sagesse heureuse » (p. 29) et retrace la philosophie de l’auteur de l’Ethique. Toutefois, même s’il s’inspire du philosophe du dix-septième siècle, l’auteur de cet ouvrage présente une pensée plus ancrée « dans la ‘modernité’ » (p. 33). « La liberté heureuse, dont nous souhaitons examiner les conditions et les contenus, ne saurait s’accommoder, comme chez Spinoza, d’une conception déterministe qui, réduisant les événements psychiques et matériels à des séries infinies de causes et d’effets, nierait jusqu’à la possibilité même d’un acte de conscience qui soit un acte de commencement et d’instauration. » (p. 33) Au déterminisme, qui implique une prépondérance du passé, s’oppose le « dynamisme créateur » (p. 35) de la philosophie d’espérance d’Ernst Bloch qui « s’efforce de comprendre l’avenir comme l’œuvre créatrice des individus et des groupes » (p. 34). On met ici en valeur l’imagination comme faculté d’envisager et de réaliser ce futur (p. 37). Ernst Bloch est aussi un philosophe de la joie : « Contre le dogmatisme déterministe et chosiste, il relie bien l’action historique et l’action en général à leur racine individuelle : le souhait, le désir et l’espérance. L’action s’invente à partir de l’imagination d’un monde meilleur et, par conséquent, à partir de l’avenir. » (p. 42)
Quand il définit l’éthique, au premier chapitre de son livre, Robert Misrahi opère une distinction entre cette dernière et la morale, qui « n’est qu’un cas particulier d’une interrogation plus vaste » (p. 47). L’éthique concerne en effet un « questionnement plus originel, plus concret et plus vaste sur le sens – l’orientation et la signification – à donner à notre existence » (p. 48). Elle pose la question du sujet et de son « choix préférentiel » (p. 48), qui tend à définir pour lui les conditions d’une « vie substantielle » (p. 50). La joie, dans cette perspective, donne au bonheur son assise. Elle implique la liberté. Or, il existe deux niveaux de liberté, celle de la « spontanéité de la conscience » ou « liberté première » et celle qui se caractérise par « l’indépendance et l’autonomie », enveloppant « la joie et l’adhésion positive à elle-même » : « En vérité, cette liberté seconde est la liberté même dans la plénitude de son sens. » (p. 63) Elle permet au sujet de s’arracher à la « condition malheureuse » et de sortir de la « crise » en reconstruisant sa vie. « L’éthique est précisément cet effort pour reconstruire la vie à la lumière du Préférable. » (p. 67)

Robert Misrahi parle, pour ce faire, de « conversion », au moyen de la conscience réflexive. Le sujet, dès lors, comme le dit Kierkegaard en décrivant le « choix éthique », trouve son centre en lui-même. « L’individu devient sujet par l’acte même du recommencement. » (p. 85) En d’autres termes, il devient actif et maître de son temps. Il perçoit dans le devenir la continuité de son identité.

Le philosophe décrit dans le dernier chapitre les contenus de la joie et du bonheur – plénitude d’être, « événement intégrateur de la conscience » (p. 102), « acte substantiel » (p. 103), ou la façon par laquelle le sujet pose lui-même ses valeurs, devenant dès lors à lui-même « la source et l’origine du sens » (p. 104). Cette transcendance au sein de l’immanence nous permet d’accéder à une « dimension intemporelle » (p. 107) au sein du moment présent. La conscience réflexive se prolonge dans la relation de réciprocité, qui est reconnaissance de l’autre et de ses prérogatives. Robert Misrahi se réfère en note à Martin Buber (Je et Tu). C’est en son activité que l’individu réalise sa « substance temporelle » (p. 119). Action et contemplation s’interpénètrent. « Au niveau de réflexion où nous nous situons, elles sont les deux modalités alternées et complémentaires du déploiement temporel de la conscience. » (p. 125) Recherche et création participent d’une activité porteuse de valeurs.

En conclusion, Robert Misrahi nous invite à franchir les « Portes d’or », car, à la différence de la porte de la loi défendue par le gardien chez Kafka, elles nous sont destinées : « … il faut simplement que le sujet s’avise de sa liberté véritable » (p. 137).

Je ne saurais trop recommander la lecture de cet essai tout simplement parce que, tout d’abord, il anime espoir et souffle en célébrant la liberté plutôt que la nécessité ou l’inéluctable, arguments choyés par ceux qui désirent asservir autrui à leur volonté. Le philosophe renverse l’argument en affirmant que nous construisons à la fois notre destin et le sens de notre existence. En ce sens, le point de vue philosophique est infiniment préférable à l’approche psychologique puisque la psychologie fait de l’individu un objet de connaissance, instaurant une dualité qui, érigée en principe, comme elle l’est dans la psychanalyse si l’on considère l’opposition irréductible du conscient et de l’inconscient, scelle une conception aliénée du sujet. Robert Misrahi, étayant le bonheur des valeurs de la conscience réflexive, se situe au-delà d’un épicurisme livré à l’immédiat – ce que Kierkegaard nomme stade esthétique – et justifie pleinement l’œuvre, manifestation de la vie et non tributaire, dans le dualisme de l’objet esthétique en son inertie, d’une quelconque pulsion de mort. Toutefois, peut-être certains ne voudront pas entendre que le sujet « fait son malheur ou sa joie ; lui-même, entièrement libre et responsable, décide de son mouvement et de son repos, de son inertie ou bien de son dynamisme » (p. 137). Tout le monde ne désire pas puiser en soi sa propre vigueur. Tout comme Walter Benjamin, dans un article de 1930 écrit à propos d’un ouvrage publié la même année sous la direction d’Ernst Jünger, Guerre et Guerriers, combat l’idéologie de l’héroïsme guerrier en montrant que les enjeux de la vie en tant de paix possèdent une noblesse inexplorée par les tenants de l’Idée (« Et que savez-vous de la paix ? Vous êtes-vous jamais heurtés à la paix – dans un enfant, un arbre, un animal – comme vous vous êtes heurtés sur le champ de bataille à un avant-poste ennemi ? » [1]), Robert Misrahi nous incite dans son œuvre au courage de la joie – renversement net de la pensée occidentale qui, pour une part, déifie la mort en sa clôture tragique.

Notes

[1Walter Benjamin, « Théories du fascisme allemand », Œuvres II. Traduit de l’allemand par Maurice de Gandillac, Pierre Rusch et Rainer Rochlitz. Paris : Gallimard Folio, 2002, p. 207.


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