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Robert Misrahi

28 septembre 2008

par Anne Mounic

Robert Misrahi, Le travail de la liberté. Lormont (Gironde) : Le Bord de l’Eau, 2008.

Voici un ouvrage remarquable, bilan de la recherche d’une vie, bilan d’une pensée qui bat en brèche les certitudes – rebattues – de notre époque. Robert Misrahi oppose en effet, et c’est là sa démarche éthique, la décision du sujet à la nécessité et à toute forme de pensée de l’objectivité, qu’elle soit historique (de Hegel à Marx) ou scientiste. Comme Kierkegaard, dont il aborde la pensée dans La problématique du sujet aujourd’hui, le philosophe prône de se choisir soi-même plutôt que de se contenter de se connaître. Là se fait le départ entre la philosophie (se choisir) et la psychologie (se connaître) ; l’unité d’être s’impose contre la dualité sujet/objet.
L’auteur de cet ouvrage, qui adopte volontairement un langage abordable pour tout un chacun, sans jargon ni pose intellectuelle hermétique, après être revenu sur quelques détails autobiographiques pertinents dans la genèse de sa pensée (« J’ai commencé par me vouloir solidaire des Juifs massacrés et persécutés, sans m’être jamais senti coupable d’avoir survécu au nazisme. Ma solidarité n’est pas un acte de contrition, mais un acte de justice et de responsabilité. » p. 13), rappelle quelles sont les tâches concrètes de la philosophie, insistant sur la nécessité de la laïcité, destinée à permettre la réalisation d’un « universel concret » (p. 19). « Pour moi, la philosophie, c’est-à-dire la réflexion et l’œuvre dites ‘philosophiques’ doivent être des actes de l’existence, pour l’existence. C’est dire que, pour moi, la philosophie doit être un événement. Non pas un événement médiatique, mais un bouleversement neuf du lecteur et de l’auteur, c’est-à-dire du sujet. » (p. 32) Il s’agit d’une éthique (le choix), qui découle elle-même d’une anthropologie (la connaissance) : « L’anthropologie philosophique (ou, dit plus simplement, la philosophie) a précisément pour tâche d’établir sur un fait (l’homme tel qu’il est) la possibilité même de la liberté, c’est-à-dire de l’invention d’un avenir différent. » (p. 36)
Robert Misrahi reprend ensuite sa définition du « Sujet comme Désir » (p. 37) : « Je crois donc nécessaire d’insister sur le caractère unitaire de la réalité humaine. » La qualité réflexive du sujet ne mine pas cette unité : « Dire ‘Je suis moi’, c’est dire en même temps : ‘c’est moi qui agis et c’est moi qui décide’. » (p. 40) Il s’ensuit que la « réflexivité n’est pas un acte vide et abstrait de connaissance, elle est un Désir » (p. 48). Le sujet affirme dans son acte son unité et son choix tout à la fois. En cela réside sa liberté. De plus, le désir n’est pas un manque (p. 52), mais le « possible », la condition de la « jouissance » (p. 55). « Mais la densité est ici une intensité, l’accord avec soi-même est un mouvement dans le temps. » Toutefois, comme chez Kierkegaard, le sujet se définit selon un principe ternaire. Robert Misrahi définit ainsi cette unité à trois faces : « Le sujet n’est pas seulement réflexivité et Désir, il est aussi spécularité. En un seul acte, en un seul sentiment de soi, il est simultanément réflexivité (conscience de soi), Désir (conscience d’un but) et miroir (conscience de l’autre). » (p. 56) L’autre n’est pas abomination (comme chez Sartre), mais condition nécessaire de l’être, sa possible reconnaissance, à ne pas confondre avec la domination : « La lutte pour la reconnaissance (de moi par l’autre) ne serait qu’une lutte pour la domination (de moi sur l’autre). C’est en tout cas le sens de nombreuses conceptions contemporaines de l’histoire et de la relation à l’autre. Notre temps est hégélien et marxiste, et il projette sur la vie des individus ces conceptions guerrières de l’histoire. » (p. 57)
Le philosophe introduit la notion de réciprocité (dialogue), à distinguer de la réversibilité de la violence : « Dans son sens existentiel, l’amour est le déploiement de la réciprocité. » (p. 61) Cette dernière fonde la « joie du sens » (p. 63). Cette éthique du choix s’oppose à toute forme de « passivité » (p. 65), « passivité devant les événements, confusion entre les pseudo-sources du déterminisme (lois physiques ou sociales, volonté de Dieu ou Karma) et les détenteurs réels de l’autorité et du pouvoir (prêtres, financiers et dictateurs). » (p. 67) De la passivité au dogme il n’y a qu’un pas, et quel confort ! « Le sujet passif se réfugie derrière des certitudes dogmatiques invérifiables, et il en tire à la fois la justification de ses revendications et la justification de son inertie. » (p. 69)
Robert Misrahi revient ensuite sur sa conception de la conversion, qui est justement ce qui bat en brèche la passivité : « Elle est un acte, un travail de l’esprit réfléchi et non pas la réceptivité d’une sensibilité. Elle « réagit », puis elle « agit », elle construit par ses propres moyens. » (p. 73) Comme « mouvement du sujet vers le monde » (p. 77), elle « est un renversement ou une inversion » (p. 77). Elle manifeste « l’autonomie créatrice du sujet » (p. 79).
Dans sa conception du rapport à l’autre, l’auteur de cet ouvrage se distingue d’Emmanuel Levinas. Il ne s’agit pas pour lui de « se faire l’ ‘otage’ de l’autre et [de] se supprimer comme sujet, valeur et liberté » (p. 85), mais de « construire une relation symétrique de réciprocité véritable ».
Robert Misrahi définit la conversion comme « sagesse » (p. 89), ou « renversement total de la pensée et de la vie ». La dimension du sujet s’y étoffe : « Ce sujet n’est plus simplement l’individu libre et conscient qui déploie spontanément son Désir. Il est sujet en sa signification extrême : libre et réfléchi, libre et souverain. Il n’est pas seulement autonome, il est aussi indépendant. Il est l’antithèse de l’individu contemporain qui, lui, est libre mais dépendant (des ‘forces sociales’), concret mais ‘impulsif’ (‘soumis’ à des ‘pulsions’). » (p. 90)
Dans cette perspective, connaissance et culture se définissent comme des « actes » (p. 93), ouvrant l’accès à la joie : « L’individu se sentira dès lors capable d’accéder à la modalité existentielle de l’extrême qui est la plénitude. » (p. 96) Le philosophe parle de « la joie de se fonder soi-même » (p. 100), dont l’amour est une composante essentielle, à laquelle participe, dans l’unité, aussi bien le plaisir érotique (p. 105) que la parole (p. 113). L’amour est décrit en termes très poétiques : « La joie d’amour, ici, porte à son plus haut degré l’incandescence de la joie d’être. » L’auteur évoque le Cantique des cantiques (p. 114) et consacre quelques pages à « l’acte poétique », qui est émerveillement (p. 117) : « L’acte poétique n’est pas un aveuglement ou une mauvaise foi, mais une sélection, une décision et une re-création. » (p. 118) Cette joie contribue à « l’enchantement du monde », œuvre proprement humaine. Art et poésie oeuvrent à la consécration de la « jouissance stable » (p. 129) que le philosophe nomme « Demeure ». Et l’on revient à la notion de « château » évoquée dans Construction d’un château (voir http://temporel.fr/Robert-Misrahi) : « La Demeure, comme source de joie et comme expérience de la plénitude d’exister, devient, est la Maison. Elle est le véritable Château, le symbole réel de la plénitude rêvée puis vécue par le sujet de la joie. » (p. 130)
Le travail, comme « activité » et éventuellement comme « action », contribue à cette plénitude. Reste à déterminer les valeurs présidant à l’existence heureuse. La notion de « Préférable » (p. 145) se dégage ici : « J’appelle Préférable la manière d’être et de vivre qui correspond à une existence libre et heureuse, ayant choisi sa propre voie et ayant accédé à la plénitude et à la joie. »

Robert Misrahi termine son ouvrage par des réflexions politiques, cette éthique de la responsabilité ne pouvant ignorer ce domaine essentiel de notre vie. Le livre s’achève par un glossaire, où se définit par exemple le mot « voyage » : « L’existence humaine n’acquiert sa plus haute signification, le Désir n’accède à son plus haut degré de plénitude et d’accomplissement que si le sujet construit sa vie comme un voyage de l’être. » (p. 240) Il m’est difficile ici de ne pas penser au Voyage du Pèlerin de Bunyan, célèbre allégorie du salut (voir http://temporel.fr/John-Bunyan). Une bibliographie des travaux de l’auteur, établie par deux de ses amis, Maurice Barbot et Marc Haffen, clôt l’ouvrage.

Cette pensée du sujet, axe de la philosophie de Robert Misrahi, s’impose comme un véritable bienfait dans un monde où règnent déterminisme et passivité et où la nécessité sert d’argument et de paravent à la domination. Là, justement, dans le domaine politique, considérant la situation du moment, la tâche de l’individu me paraît insurmontable. Le philosophe parle d’ailleurs à juste titre d’utopie. Sa philosophie de la joie, inspirée, comme chacun le sait par l’éthique de Spinoza, fait figure d’une sorte de messianisme chaque jour actif et possible en des moments privilégiés d’accomplissement, comme le décrit Giorgio Agamben dans Le temps qui reste. Le « temps messianique » est en effet « le temps que nous sommes nous-mêmes » (Rivages poche, p. 120) et, dans les termes de Walter Benjamin, la « petite porte par laquelle entre le messie » (Rivages poche, p. 126).
Toutefois, et ce sera peut-être là mon objection, ce parcours, lisse et souhaitable, de la conversion et de la joie, me paraît laisser de côté deux éléments de trouble liés l’un à l’autre : l’inquiétude existentielle et le travail, taraudant, du négatif. A ce titre, bien sûr, l’œuvre de la conversion ne peut jamais être définitive. Robert Misrahi le dit, d’ailleurs : cet acte de l’esprit se situe dans le temps. Ce que décrit le philosophe me paraît être plutôt une recommandation d’être, la définition d’un effort désirable, d’une tension vers un état meilleur, que la description, absolue, de la Jérusalem céleste comme salut éternel. Il s’agit bien d’utopie, dans ce non-lieu de l’esprit, mais d’utopie proprement humaine et réalisable dans les moments où, au mieux de nos facultés, s’ouvre la « petite porte » dont parle Walter Benjamin, car, me semble-t-il, la plénitude n’est jamais durable et le sujet doit aussi affronter des souffrances dont il n’est pas responsable. Le monde humain se trouve en permanence débordé par cette vie qui l’anime et outrepasse sa sagesse, ce qui ne justifie aucunement la passivité, bien au contraire, mais fait partie intégrante de la conscience et de son dépassement, permanent, dans le devenir. Aucune création ne serait possible si l’être avait pleine maîtrise de son existence. Le temps ne devient nôtre que parce sans cesse nous découvrons ce dont auparavant nous n’avions pas idée. Sans cesse, le Je et le Tu de la réciprocité effleure, ou heurte, ces troisièmes personnes qui échappent à sa main mise. L’œuvre de la joie me paraît être une lutte permanente.
Dans le domaine politique, le bonheur, patent à notre époque, qu’éprouve l’individu à se confier à l’objectivité en créant ainsi, sciemment, une réalité qui lui échappe, est tel que l’espoir me paraît faible de tisser de véritables relations de dialogue, souhaitables au plus haut point, bien sûr, mais je ne peux m’empêcher de penser au combat de David contre Goliath. Comme l’exprimait Robert Graves, quand il affrontait dans les tranchées la barbarie d’une certaine modernité, de nos jours, Goliath triomphe. Il n’est qu’à entendre le discours politique pour s’en convaincre. Comme le dit d’ailleurs le philosophe, le respect des « grands équilibres » justifie officiellement l’inaction. On faisait, il y a quelques années, référence au personnel enseignant de l’Education nationale, en employant le terme de « stock », ce qui est, me semble-t-il, une négation radicale du sujet et de l’éthique. Maintenant, on justifie la « précarité » par le recours à des considérations existentielles : la condition humaine ne l’est-elle pas, tout d’abord ? Et pire que tout, l’ « individualisation » dans le travail n’est qu’un moyen de contrôle accru des salariés et de mise au pas dans une perspective de rentabilité tout utilitariste (voir http://temporel.fr/Christophe-Dejours-Entretien). Avec tous les défauts qu’ils peuvent avoir (discours répétitif, négligence des besoins de l’individu, activité réactive plutôt que créatrice), il vaut mieux tout de même qu’il existe des syndicats pour, à l’heure où le cynisme de la puissance matérielle vise à modifier en sa faveur les règles du jeu, défendre les salariés et leur permettre de continuer, peut-être, à s’affirmer comme individus. Comme le dit Robert Castel, les lois sociales sont l’unique richesse de ceux qui n’ont rien. Pour élaborer un dialogue, il vaut mieux que les interlocuteurs se tiennent sur un pied d’égalité, ce qui est loin d’être le cas de nos jours, et c’est sans doute là le piège d’un monde dont la perspective se réduit au socio-économique : un salarié n’a voix au chapitre qu’en proportion inverse du chef d’entreprise, qui a tous les arguments du chantage existentiel. En cela, la critique de Robert Misrahi est tout à fait juste. Je ne parlerais toutefois pas des « privilèges » d’un cheminot quand, dans une autre sphère d’existence, inimaginable pour les humbles salariés que nous sommes, un individu peut posséder à lui seul un yacht et quantité de biens, jusqu’à l’excès..., et peut-être même jusqu’à l’indécence, si l’on adopte un point de vue bêtement moral. Nous voulons donc suivre le philosophe de la joie sur les chemins de l’utopie, non point « système politique fictif, inventé et imaginé de toutes pièces » (p. 238), non point « imagination de l’impossible », mais « invention du possible et du réalisable » : « Au contraire, on constate que ce sont en fait les utopies qui créent et font avancer l’histoire. C’est ce que démontre bien Ernst Bloch dans son livre Le Principe Espérance. La création culturelle et politique provient toujours de l’imagination et du désir d’un ‘monde meilleur’. Et fort souvent elles sont des anticipations. » A l’heure de Reine Nécessité, cette terrible Némésis qui transcendait même la volonté de Zeus, nous avons fort à faire pour penser et transformer un monde où la réalité de l’individu est soumise à une impersonnalité mécanique et à l’abstraction de concepts généralisateurs et dogmatiques, comme le disait déjà Blake en son temps, lui qui faisait de l’imagination le principe de régénération du temps :

« Et ils conversaient ensemble en formes Visionnaires du drame qui, éclatantes,
Jaillissaient de leur langue en orageuse majesté, en Visions
De nouvelle ampleur, créant des modèles de mémoire et d’intellect
Créant l’espace, créant le temps, selon les merveilles divines
De l’imagination humaine parcourant les trois Régions immenses
De l’enfance, de l’âge adulte et de la vieillesse. » (Jérusalem, Planche 98, 28-33)

L’imagination et la pensée, armes pacifiques de David face à la force monstrueuse du géant Goliath… Ne nous décourageons pas, et pourtant… !


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