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Robert Browning

25 avril 2009

par Anne Mounic

Robert Browning, The Ring and the Book / L’Anneau et le livre. Traduction de l’anglais et “Etude documentaire” par Georges Connes. Préface de Marc Porée. Paris : Le Bruit du Temps, 2009.

Avec L’Anneau et le livre (1868-69), Robert Browning écrit ce qu’on pourrait nommer d’après le titre, qui n’est pas de lui, donné aux nouvelles de Stendhal, une « chronique italienne ». Dans l’histoire de la littérature anglaise, on peut voir un précédent au poème épique de Browning dans la pièce de Shelley, Les Cenci (1820), histoire également contée par Henri Beyle (1837). A la façon de Geoffrey Chaucer ou d’Edmund Spenser, le poète victorien choisir de conter en vers ce fait divers qui se déroula à Rome à la fin du dix-septième siècle. Il déploie dans ce long poème la technique du monologue dramatique, faisant ainsi parler plusieurs voix autour d’une affaire somme toute assez sordide : Guido Franceschini, aristocrate arétin désargenté cherche à refaire sa fortune en épousant une fillette de douze ou treize ans, dont le père, sage et économe, a amassé pour sa fille un petit pécule. Il présente lui-même l’affaire comme un marchandage. Le gentilhomme vend son titre et sa noblesse en échange d’espèces sonnantes et trébuchantes, mais le stratagème tourne mal. Les parents, Violante et Pietro Comparini, mécontents, d’Arezzo regagnent Rome. La fillette, Pompilia, se voit livrée à un mari brutal et, se sachant enceinte, se sauve du domicile conjugal pour les rejoindre. C’est un jeune prêtre qui l’assiste dans cette entreprise qui, elle aussi, tourne plutôt mal. En effet, Guido les poursuit, les retrouve, les surprend. Un procès a lieu, qui ne contente personne et Guido, apprenant que Pompilia attend un enfant, va se faire justice lui-même. Il tue Violante et Pietro et laisse son épouse à demi-morte. Elle n’a que le temps de témoigner contre lui.

Robert Browning tire les faits et son inspiration d’un vieux livre jaune tombé sous sa main à Florence en 1860. Il hésita avant d’entreprendre ce travail, qu’il ne commença que quelque temps après la mort de son épouse, Elizabeth Barrett-Browning. L’anneau, c’est le sien, exécuté « sur le modèle de ces bagues étrusques » que l’on trouve du côté de Chiusi, mais c’est aussi l’œuvre d’art elle-même, le poème, qui se présente comme un cycle, du livre I, « L’Anneau et le livre » au Livre XII, « Le Livre et l’anneau », organisant les monologues de trois en trois, comme le remarque Bernard Brugière. Nous partons d’une vision extérieure, celle de la population de Rome, divisée en deux (comme la France lors de l’Affaire Dreyfus, note Georges Connes, le traducteur), une partie en faveur de Guido, l’autre en faveur de Pompilia. C’est le Tertium Quid qui, en bonne dialectique hégélienne, opère la synthèse des points de vue contradictoires. Viennent ensuite les trois protagonistes, le comte Guido Franceschini, Giuseppe Caponsacchi, le prêtre et Pompilia, puis les avocats des deux parties et le pape Innocent XII. A chaque fois, on assiste, à travers ces voix, à une argumentation dialectique. Guido, l’homme dans le siècle, s’oppose à Caponsacchi, l’homme éthique, tandis que Pompilia, avant de mourir, établit la vérité. Les porte-parole des parties adverses présentent chacun leur point de vue, puis le pape tente de mesurer son propre jugement à l’aune de l’Histoire. C’est ensuite Guido qui déchaîne, dans le livre XI, son aigreur et sa rébellion, avec des accents nietzschéens, contre la mort et l’Eglise qui la lui inflige par le bras séculier de la Justice, puis l’auteur qui conclut, en citant encore d’autres témoignages.

Robert Browning ne se prive pas d’une méditation sur l’art : « Tout ce temps – et comment eût-il pu en être autrement ? – la vie qui était en moi abolissait la mort des choses, l’abîme appelant l’abîme : devant moi se rejouait la pièce tragique. » (Livre I, p. 79) L’esthétique, néanmoins, sert chez lui un dessein éthique : « …c’est la gloire et le mérite de l’Art que l’Art demeure l’unique manière possible d’exprimer la vérité, au moins pour des bouches comme la mienne. » (Livre XII, p. 1267) Et là réside sans doute pour nous, à notre époque, l’intérêt majeur de cette œuvre. Au début de son ouvrage, L’univers imaginaire de Robert Browning (Klincksieck, 1979), Bernard Brugière énumère les « affinités électives » du poète ; on y trouve Blake et Nietzsche, mais aussi Kierkegaard. En songeant aux stades que décrit le philosophe danois, on peut voir en Guido l’homme du stade esthétique, un peu pareil au Néron décrit dans Ou bien… ou bien…. On trouve un autre exemple de jouissance esthétique du mal dans la lettre du Vénitien, au Livre XII : « … la Piazza n’est pas un si mauvais endroit pour y pendre et pour y décapiter – comme il était naturel, nous eûmes la jouissance, assis tous ensemble que nous étions, comme en conclave de la noblesse, ma foi ! des chatouillements que nous faisaient, de minute en minute, les bruits qui nous parvenaient sur le lent déroulement du cortège ». (C’est moi qui souligne. Livre XII, p. 1227) Caponsacchi, lui, sera l’homme éthique qui sait s’emparer de l’instant : « Pompilia avait parlé, et, immédiatement j’enregistrai, j’acceptai la chose comme me revenant en propre, mon miracle à moi, faisant autorité, et s’expliquant par lui-même : il lui plaisait de m’appeler, et de me signifier son choix. » (Livre VI, p. 585) On ira même au-delà, toujours en suivant le philosophe danois, vers le stade éthico-religieux, dépassement du général dans la foi individuelle, véritable choix de soi-même dans le paradoxe de l’instant et de l’éternel : « Messieurs, vous comprenez que ceci n’est pas de l’amour ; c’est de la foi, le sentiment que Dieu existe ; qui règne et gouverne, hors de ce bas monde ; voilà tout ; aucun mal là-dedans ! » (Livre VI, p. 601) Pompilia sait aussi se saisir de son destin. C’est en son fils à naître qu’elle prend sa décision et se fonde en son être. Ceci, d’ailleurs, lui donne des allures de Vierge Marie, ce que dénonce Guido dans le Livre XI : « Voilà la sainte qui vous plaît, hommes d’une autre espèce ! » (pp. 1199-1201)

Le débat éthique se situe, et ceci me paraît terriblement d’actualité, autour de la valeur accordée à la personne. On pourrait ainsi dire que Guido représente le parfait utilitariste, pour lequel la fin, dans l’immédiat du monde fini, justifie les moyens, la personne devant dès lors se contenter, en deçà des choses et des biens, du statut d’instrument en vue de la réalisation d’une ambition matérielle : « Sottises ! on en aurait trop long à dire ! Je me contenterai de dire que la loi est la loi, qu’en prenant une épouse je m’attends à trouver tout ce qui fait une épouse, comme quand j’achète un arbre, gros bois et ramée, j’achète le chant du rossignol qu’il y a dedans. » (Livre V, p. 449) Guido parlait plus haut de la « transaction » (Livre V, p. 441) que son frère Paolo, ecclésiastique de son état, lui conseillait de conclure.
Pompilia, l’épouse, s’avère donc, dès le départ, monnaie d’échange. Il est clair que Guido ne s’est jamais soucié de choix éthique, ni même d’amour (sentiment qui, selon Kierkegaard, ouvre l’infini). Sa rébellion finale en apporte la certitude. Arguant du fait qu’il est noble, et donc justifié dans son crime selon le code de l’honneur (tant dénoncé, au seizième siècle en Espagne, par les premiers auteurs de romans picaresques), il se rebelle contre le loi qu’il opposait à Pompilia quand son intérêt l’y portait, et se révolte contre cette mort mécanique à laquelle le promet la Mannia, premier modèle, expérimental, de guillotine. D’ailleurs, les détails anatomiques qu’il donne (Livre XI, p. 1097) évoquent les « rêveries » de Villiers de l’Isle-Adam sur la décapitation dans « Le secret de l’échafaud » (1883).

En bon protestant – et de nombreux auteurs de romans gothiques avaient agi de même –, Robert Browning expose toutes les turpitudes du catholicisme, la corruption des classes dirigeantes de Rome (on nous dépeint un monde où règnent la torture, la peine capitale et le crime impuni) et les arrangements de tout un chacun avec la vérité. Celle-ci, d’ailleurs, le poète ne prétend pas la détenir, mais, faisant entendre en ses monologues dramatiques, toutes ces voix individuelles, permettre qu’elle se révèle. Cet accès à l’universel par le truchement de l’individu est propre à Kierkegaard, critique de Hegel, et annonce également Proust, qui affirme, dans Contre Sainte-Beuve : « Pour moi, la réalité est individuelle ». Là aussi, ce concert de voix, et cette « méthode oblique » (Livre XII, p. 1269) d’accès à la vérité, donnent au poème, en notre époque d’individualisme exacerbé, une actualité digne d’intérêt. Chacun parle à sa façon. Marc Porée, dans sa belle préface riche de multiples références, et pas seulement au domaine littéraire anglais, rappelle deux exemples en prose de ce genre de technique narrative, La Femme en blanc et La Pierre de lune de Wilkie Collins.

Ce bel ouvrage, publié par Antoine Jaccottet dans sa nouvelle maison d’édition, Le Bruit du Temps, est bilingue. La traduction de Georges Connes date de 1945 et fut difficile à publier en son temps ; il fallut au traducteur attendre 1959 pour qu’elle paraisse enfin, chez Gallimard. L’appareil critique est imposant. Outre la préface mentionnée ci-dessus, le traducteur lui-même a élaboré toute une étude documentaire qui figure en fin de volume et oriente comme il le faut le lecteur dans cette œuvre touffue. Toutefois, pour aller encore un peu plus loin dans la compréhension de l’œuvre de Browning, on ne peut se dispenser de l’ouvrage de Bernard Brugière indiqué plus haut.
A noter que la traduction, en prose, est vive, enlevée, rythmée. On peut relever, ici ou là, quelques choix discutables : par exemple (Livre VII, pp. 682-83), « sly » est traduit par « rusé », dans « the priest / With sly face » (vers 487-8), « le prêtre au visage rusé », alors que l’adjectif « sournois », me semble-t-il, serait bien plus approprié. L’ensemble est d’une lecture agréable. Les éditions Le Bruit du Temps, grâce à cette décision courageuse de publication, rendent à nouveau disponible un classique de la littérature victorienne. Dans cette édition bilingue, l’ouvrage convient aussi aux anglicistes.

Chalifert, 26-27 mars 2009


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