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Richard Wilbur, traduit par Jean Migrenne

26 septembre 2011

par Jean Migrenne

Entre peinture et poème : Richard Wilbur

Magazine et magasinier

Le magasinier, bon cancre sur son échelle
Haut-perché, s’absorbe d’un air fort érudit
Dans une certaine page qui l’éblouit :
Tel Archimède jadis, les courbes l’appellent.

Il se nourrit, parfois, mais sans perdre une miette.
Sa main gauche, mère attentive, lui apporte
La becquée d’un sandwich que vite elle remporte :
La poussière d’un rayon reprend la rillette.

Que contemple-t-il ainsi ? Le décor pompier
De l’alcôve bonbon où semble être venue
Tout à trac amerrir la belle fille nue
Au milieu des fourrures et des oreillers ?

Genoux pliés, gracieuse, elle y tient la pose
Appuyée sur une main. De l’autre elle semble,
Coupe levée boire à la santé de la table
Où s’est épanoui le soleil d’une rose

Jaillie de la tige d’un vase cristallin
Posé sur une nappe à houppes vermillon
À vous faire griller le moindre papillon.
Rêve-t-il devant la perfection de ses seins ?

Il ne manque rien de son galbe ; l’éclairage
Coule sur sa peau chaude, souligne ses formes
Et la moule comme un curieux uniforme.
Mais voici qu’il s’interroge sur son visage :

Comment l’image a-t-elle bien pu s’arrêter
Sur l’instant du sourire où s’envole la flamme
Tendrement fragile et volage de son âme
Prête à se plier à ses quatre volontés ?

Titre de l’original : Playboy, 1969, Walking to Sleep, New Poems and Translations .Harcourt Brace Jovanovitch

Cimaises

Gris, ces braves gardiens de l’art
En semelles de crêpe parcourent les salles.
Se méfieraient-ils du Toulouse
Sous couvert de leur protection impartiale ?

Voyez celui-ci sur sa chaise,
Comme un mort exposé, dormant contre le mur :
Degas pose la pirouette
D’une danseuse sur la raie de sa coiffure.

Voyez-la tourner sur ses pointes :
Qu’elle est gracieuse, mais quel effort aussi !
Degas aimait rendre l’effet
De la beauté qui se combine à l’énergie.

Edgar Degas avait acquis
Un beau Gréco qu’il exposait à son chevet
Pour y pendre son pantalon ;
La nuit, contre le mur, il servait de valet.

Titre de l’original : Museum Piece : Ceremony and Other Poems, 1950, Harcourt Brace Jovanovitch.

L’étoile

(Degas, 1876)

Des notes en volée s’emparent de ses pas
Que voici enlevés, jetés dans la clarté.
L’étoile aveuglée fait ses pointes sur les planches,
Tendue, tout un instant, vers sa danse emportée.

La lumière se fait crue là où elle aspire
Mais les notes s’estompent, passent, avalées,
Tandis que dans l’ombre au-delà de l’arabesque,
On voit pointer les pieds du maître de ballet.

Demi-tour, et départ sous de hautes poutrelles
Vers quelque duègne sans âge qui desserre
Le corset qui la sangle ; alors l’étoile baille :
Son visage n’est plus qu’un petit rien de chair.

Titre de l’original : Star, New and Collected Poems, 1987, Harcourt Brace Jovanovitch.


Ceremony and Other Poems, 1950, Harcourt Brace Jovanovitch.

A W.H. Auden

Je sais mieux, aujourd’hui, où ils s’en allaient tous :
Le serre-frein qui court sur son train de wagon en wagon ;
Les jeunes beautés faisant des signes sur leur hors-bord
Déjaugé qui étale ses sillons sur la mer labourée ;

Ces enfants en uniforme qu’emmène une bonne sœur
Dans le brouhaha d’un hall de gare ; l’érudit féru de savoir
Sur la spirale de fonte d’une bibliothèque, les mains pleines de notes ;
Les Indiens à deux par couverture, qui passent dans la pénombre ;

Et aussi le prisonnier allemand tout couvert de poussière
Tournant la tête au retour de flamme d’un camion qui démarre ;
Tous ces êtres cueillis comme ça au fil des jours et mis en mémoire
Je sais maintenant à coup sûr, qu’ils allaient à la mort

Puisque toi, gardien de la langue civilisée
Dans l’explosion du siècle, poète de toutes nos cités,
Tu es malgré ta subtile différence, sorti sans bruit
––On pouvait te faire confiance–– par notre porte à tous.

Titre de l’original : For W.H. Auden : New and Collected Poems, 1987, Harcourt Brace Jovanovitch.

Les mesureurs d’ombre

En avril, il y a treize cents ans,
Bède le Vénérable ensoutané
Mesurait à Jarrow, pied à pied,
Une silhouette à la tête sombre,
Mémoire de l’univers chrétien,
Et, tenant compte du lieu, de l’instant,
Découvrait qu’un homme portait une ombre
De onze pieds à tierce le matin.

Aujourd’hui, ses tables en main, voici
Qu’un pied devant l’autre au Massachusetts,
Je tente une imitation parfaite
Et qu’au soleil d’avril j’atteins de même
Le mur où il voit mon ombre aboutir
Dans ce monde pourtant bien obscurci,
Pour, conforté par les siècles, venir
Me coiffer de l’or de son diadème.

Titre de l’original : Gnomons, New and Collected Poems, 1987 Harcourt Brace Jovanovitch.

Publié dans L’Avant Livre, Amiot Langaney, 1990, hors commerce.

Edgar Degas.


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