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Ressemblance entre répulsion et stratégie par Guy Braun

26 septembre 2011

par Guy Braun

Ressemblance entre répulsion et stratégie

Dans le quotidien, la notion de ressemblance équivaut souvent à la reconnaissance d’une certaine forme de parenté. Cette question de la preuve par la ressemblance est surtout associée à la reconnaissance faciale. Loin d’être une réflexion triviale, la ressemblance constitue tout un champ de recherches ethnosociologiques plus ou moins structuraliste. Par souvenir, j’associais les problèmes de la ressemblance à Malinowski, car, de mes anciennes études universitaires, un texte m’était resté en mémoire. Il s’agit du refus de reconnaître chez les Trobriandais, société matrilinéaire, toute forme de ressemblance des enfants vis-à-vis du lignage maternel. Mais redonnons la parole à l’auteur pour partager cet émerveillement que procure ce qui nous est étranger et relativise nos certitudes :


« Ce n’est pas seulement un dogme domestique, pour ainsi dire, qu’un enfant ne ressemble jamais à sa mère, ni aux frères et sœurs ou tout autre parent de celle-ci, mais c’est faire preuve de mauvais goût et se rendre coupable d’une grave offense que de faire la moindre allusion à une ressemblance de ce genre. Mais il est naturel, juste et convenable qu’un homme ou une femme ressemble à son père.
J’ai été initié à cette règle de savoir-vivre [1] , comme toujours, en faisant un faux pas. Un de mes gardes du corps d’Omarakana, Moradeda, avait des traits tellement particuliers que j’en avais été frappé et fasciné au premier abord. Il présentait en effet une étrange ressemblance avec le type aborigène de l’Australie : cheveux crépus, face large, front bas, nez extrêmement large, très déprimé au milieu, bouche large aux lèvres saillantes, menton proéminent. Un jour, ayant aperçu dans une assemblée un homme qui était, pour ainsi dire, le portrait vivant de Moradeda, je lui demandai son nom et d’où il était. Ayant appris qu’il était le frère aîné de mon ami et qu’il habitait un village assez éloigné, je m’écriai : « Ah ! vraiment ! Je t’ai posé cette question, parce que tu ressembles énormément à Moradeda. » Cette remarque jeta un tel froid dans l’assemblée que j’en fus tout d’abord stupéfait. L’homme fit un demi-tour et nous quitta, tandis que quelques autres personnes présentes se détournaient, mi-embarrassées, mi-offensées, et ne tardèrent pas à se disperser. Mes informateurs confidentiels m’apprirent alors que j’avais enfreint la coutume, que j’avais commis ce qu’on appelle un tapu-taki migila, expression technique qui s’applique uniquement à cet acte et qui peut être traduite ainsi : « Souiller quelqu’un en comparant sa face à celle d’un parent de sang » (voir chapitre 13, section lV). Ce qui m’a étonné dans cette discussion, c’est que, malgré la ressemblance frappante qui existait entre les deux frères, mes informateurs se refusaient à la reconnaître. En fait, ils raisonnaient comme si c’était une chose absolument impossible qu’un homme pût jamais ressembler à son frère ou, en général, à un parent maternel. J’ai mis mes informateurs en colère et je les ai mécontentés en défendant mon point de vue et, surtout, en citant des cas de ressemblance évidente entre deux frères, comme celui de Namwana Guya’u et de Yobukwa’u. » [2]

On comprend bien que cette stratégie qui consiste à ressembler au père, mais pas au frère est un jeu social plus qu’une évidence physiologique. Le fait de ressembler ou non révèle un respect plus ou moins coercitif des normes sociales. Les nombreuses critiques formulées envers l’œuvre de Malinowski, (on pense à Annette Weiner [3] qui, en 1971, ira donner la parole aux femmes trobriandaises), ne font que renforcer cette approche de la ressemblance en termes stratégiques. Annette Weiner déplace l’explication du terrain de la lignée à celui de la défense des femmes vis-à-vis du pouvoir des hommes. Mais elle ne contredit pas l’approche stratégique associée à la ressemblance au père. On retrouve cette même défiance chez les Na (ou Mossos), société matriarcale de Chine.

Bernard Vernier considère que « la théorie des ressemblances semble avoir pour fonction de contrecarrer les effets dysfonctionnels de l’attribution de chacun des enfants et surtout des aînés à un parent déterminé ou, pour le dire autrement, de créer les conditions d’une bonne collaboration entre les parents » [4] Ainsi la ressemblance permettrait d’assouplir les règles formelles des codes sociaux. Il donne comme exemple contemporain, le cas de l’île grecque de Karpathos : l’aîné masculin hérite du père et porte le prénom du grand-père paternel ; l’aînée féminine suit la même logique en termes de lignage : elle hérite de la mère et porte donc le prénom de la grand-mère maternelle. La ressemblance assouplit ces règles en affirmant que le garçon ressemble à sa mère et la fille à son père.

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Qui est le père ? la solution est sur la page de la note 5

Si vous vous promenez sur le net, vous pourrez lire les conclusions du centre de recherche de l’Institut des Sciences de l’Evolution de Montpellier [5]à la question : « Auquel de ses deux parents l’enfant ressemble-t-il le plus ? » L’expérience consiste à mesurer la ressemblance phénotypique à chacun de leurs parents d’enfants âgés de 0 à 6 ans. Une sorte de test à l’aveugle est réalisé pour un enfant : on propose trois portraits de père, puis trois portraits de mère. « Les résultats des expériences sont clairs. A la naissance, le nouveau-né ressemble plus à ses parents qu’à d’autres adultes de la population. Mais qu’il soit fille ou garçon, il ressemble beaucoup plus à sa mère… L’attribution de la ressemblance au père par la mère serait donc une manipulation sociale. Par ailleurs, la ressemblance évolue avec l’âge et le sexe. Entre 0 et 6 ans, les filles ressemblent toujours davantage à leur mère qu’à leur père. Pour les garçons, en revanche, une inversion se produit vers l’âge de 1 an, où ils commencent à davantage ressembler à leur père. ». L’étude semble donc confirmer ce qui précède : c’est la paternité qui pose problème. Il existerait alors une certaine forme de corrélation entre le degré de ressemblance au père et l’investissement paternel. Par conséquent, si l’on affirme la ressemblance, on peut s’attendre à plus d’investissement [6]

Maintenant il ne vous reste plus qu’à faire un petit tour sur les forums de discussion (féminins majoritairement) et trouver confirmation du poids social de la ressemblance. Un exemple parmi tant d’autres : « Si votre enfant vous ressemble moins, comment le ressentez vous ?
Ça a parfois été difficile surtout quand elle était petite, il y a eu des réflexions difficiles à entendre quand tu viens de passer 1 mois à l’hôpital avec ton bébé, que tu es épuisée et pas encore remise Quand la santé est revenue, le moral aussi, donc les réflexions ne me touchaient plus. Je m’en fiche qu’elle ne me ressemble pas sauf quand j’entends "qu’est-ce qu’elle est belle" suivi de "elle ne te ressemble pas"...je dois le prendre comment ? » [7]

Physiologique ou sociologique, la ressemblance ? Enjeu stratégique en tout cas.

Notes

[1En français dans le texte

[2La vie sexuelle des sauvages du nord-ouest de la Mélanésie,(1929). Paris : Petite Bibliothèque Payot, 1970, pp 153-154

[3La richesse des femmes, ou comment l’esprit vient aux hommes, Paris : Seuil, 1983.

[4Bernard Vernier, Le visage et le nom. Contribution à l’étude des systèmes de parenté Paris, PUF, 1999, 179 p., annexe, bibl., index (« Ethnologies-Controverses »)..


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