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René Char ou la fidélité à la Rencontre ? par Frédéric Le Dain

26 septembre 2010

par Frédéric Le Dain

« Reconnaissance à Georges de La Tour qui maîtrisa les ténèbres hitlériennes avec un dialogue
d’êtres humains. »
René Char, Feuillets d’Hypnos, 1943-1944, Gallimard., 1946

« La réalité pure ne se dérobe pas à qui la rencontre pour l’estimer et non pour l’insulter ou la
faire prisonnière. Là est l’unique condition que nous ne sommes pas toujours assez purs pour
remplir. »
René Char, Pauvreté et privilège, in Recherche de la base et du sommet, Gallimard, 1971


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1934, Paris, Musée de l’Orangerie. Le 24 novembre.est inaugurée une Exposition organisée autour de « Peintres de la Réalité en France au XVIIème siècle ». Claude Vignon, Simon Vouet, Claude Gellée dit Le Lorrain, Lubin Baugin, Philippe de Champaigne, Poussin… Georges de La Tour, tous là autour de ce thème, la représentation du quotidien, la « réalité ». Des personnages saisis dans leur quotidien, des natures mortes qui illustrent cette idée qu’un « courant de réalité circule à travers toute l’histoire de la peinture française, même aux époques où semble triompher un autre idéal. », comme l’écrit, un rien polémique probablement, l’un des responsables de l’Exposition, Paul Jamot (« Orangerie 1934 : les « peintres de la réalité », 22 novembre 2006-5 mars 2007, Musée de l’Orangerie, éd. Réunion des Musées nationaux, 2007, p.101, désormais « Orangerie 1934 », puis la page). Pierre Georgel, le Directeur du Musée et commissaire général de l’Exposition réalisée en 2006-2007, dans une belle Introduction au Catalogue, analyse les choix effectués et montre la fragilité d’une telle problématique retenue à l’époque.
La « réalité », qu’est-ce qui est désigné par là ? Petit inventaire éloquent : « Corbeille de prunes et panier de fraises », « Vanité », « Nature morte aux abricots », « La Charrette du boulanger », « Un chartreux (saint Bruno ?) en prières dans sa cellule », « Le Jardinier », « Les Tricheurs », « Vénus dans la forge de Vulcain », etc. La réalité du 17ème siècle ? Ou la réalité humaine ? L’Humanisme des peintres, peut-être… ou en tout cas leur sens de l’Humanité.

Parmi les spectateurs de cette Exposition, entre le 24 novembre 1934, date de l’inauguration (elle est ouverte au public le 25), et le 24 mars 1935, date de clôture, des critiques, des curieux, des amateurs, des hommes, des femmes ordinaires… Des peintres à l’œil vif, tels Pablo Picasso, Balthus ou René Magritte. Les uns comme les autres vont en effet reprendre qui un motif au nouveau venu De La Tour (Balthus, le thème des Tricheurs, voir « Orangerie 1934 », p.47), qui un autre motif à Le Nain (Picasso, explicitement, « Orangerie 1934 », p.51).
Parmi les visiteurs, également, un poète venu de l’Isle-sur-Sorgue (Provence) à Paris, après sa rencontre décisive, il y a quatre ans au moins, avec Paul Eluard, puis André Breton. Et qui vient d’éditer, chez José Corti, en juillet, aux Editions surréalistes, Le Marteau sans maître, recueil de ses poèmes de 1928 à 1933, refusés par Gallimard.
Le verbe haut, charmeur et un soupçon bagarreur, un physique de rugbyman qui ne déteste pas, parfois aussi, une certaine élégance... C’est bien lui en effet que l’on peut voir, en juillet 1934, aux côtés de Nusch et de Paul Eluard, qui viennent de se marier et à qui il a servi de témoin. C’est également lui qui rencontre, toujours en ce mois de juillet, Wassily Kandinsky, fuyant l’Allemagne nazie. Kandisnky a réalisé en effet, pour le recueil publié chez Corti, précisément, une « pointe sèche ».
Ce poète, grand séducteur prêt à en découdre contre les impudents qui osent se servir à des fins commerciales du nom de Lautréamont, appartient donc depuis 1930 au « Mouvement surréaliste », au cercle des Surréalistes… En février de cette même année 1934, il a participé avec eux à la manifestation contre les Ligues fascistes qui sont à l’origine d’émeutes, signant des pétitions pour appeler à la lutte… On imagine que ce jeune homme que l’injustice révolte et que la politique ne laisse pas indifférent n’a guère apprécié les provocations ou les ambiguïtés d’un certain Salvador Dali au sujet d’un dénommé Hitler…

René Char, puisque c’est de lui qu’il s’agit, est fasciné, dans cette période trouble, par un peintre qui n’est pourtant pas apparemment de la lignée de Max Ernst ou de Picasso. Il s’appelle Georges de la Tour, vient en effet tout droit du XVIIème siècle, et ses toiles, certes connues au XVIIème siècle, ont attendu deux siècles pour être vraiment reconnues et appréciées. Autant dire un « inconnu », et rien en tout cas d’un « classique », d’un académique, plutôt une météorite chue sans crier gare dans la modernité effervescente. Inconnu, à l’abri des héritages académiques, Georges de La Tour a fait son chemin dans l’ombre, si l’on peut dire, presque clandestinement dans l’Histoire, en compagnie de ses Tricheurs. Mais en honnête homme…
Le Surréalisme, René Char s’en détache ou s’en lasse, comme une maîtresse à laquelle il n’aurait plus rien à dire, mais dont il reste néanmoins proche… à travers l’amitié. C’est en tout cas dans ce passage par le Surréalisme que sa voix s’est affirmée ou affermie.
Mais qu’a été, au fait, ce « Surréalisme » qui à ses yeux s’épuise ? Il peut au moins se définir comme une « poétique de la Rencontre », dont le feu ne se déploie pas seulement dans « la rencontre, sur une table à dissection, d’une machine à coudre » … « et d’un parapluie »… selon la formule célèbre reprise par André Breton au Comte de Lautréamont, relevant les « beau comme » de l’aïeul méconnu.
Ne pourrait-on dire, d’ailleurs, que le Surréalisme est une sorte de longue célébration de la Rencontre, hasardeuse ou provoquée, comme détonateur de la poésie et de l’Art, avec ces objets-fétiches que sont les « cadavres exquis » et autres expériences plus ou moins réussies d’écriture collective ? Une sorte d’ébullition et de chaleur printanière avant les grands froids ?
Le Surréalisme, poétique de la Rencontre… Nadja, le récit d’André Breton, l’illustre à merveille… A la fois manifeste, poème en prose, pamphlet, récit autobiographique… A la représentation de Couleur du Temps, rapporte André Breton, il fait la rencontre fortuite, en compagnie de Picasso, d’un certain Paul Eluard, une femme, un soir, vient chercher un numéro de Littérature et Benjamin Péret va rencontrer André Breton, la rencontre d’une jeune femme qui s’offre pour réciter Le Dormeur du Val, une passante devient une muse et sombre dans la folie… « Suggestion », dit André Breton… Légendes pour rêves éveillés ? A peine… La grande fascination du Surréalisme est bien dans cet Autre qui semble en permanence vous délivrer des messages (rêves, expériences d’hypnose, etc.), qui « suggère » et auquel seuls la poésie, l’Art et l’amour semblent pouvoir répondre ou au moins semblent pouvoir offrir un terrain d’expression privilégié, sublimé. La Rencontre, « beauté convulsive » (André Breton) ?

Pour donner corps à cette « Poétique de la Rencontre » qu’est à mes yeux le Surréalisme, André Breton écrit dans le Second Manifeste du Surréalisme : « Tout porte à croire qu’il existe un certain point de l’esprit d’où la vie et la mort, le réel et l’imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l’incommunicable, le haut et le bas cessent d’être perçus contradictoirement. Or, c’est en vain qu’on chercherait à l’activité surréaliste un autre mobile que l’espoir de détermination de ce point » (p.77) C’est la définition qu’il valide dans son « Dictionnaire abrégé du Surréalisme »… Rencontre ici placée sous le signe de la contradiction et de l’oxymore , ou de la réconciliation des contraires, voire leur dépassement dialectique, André Breton aimait beaucoup Hegel… depuis au moins les « leçons » de Kojève, qu’il suit avec un tout jeune psychiatre féru de philosophie, Jacques Lacan.

L’Europe, elle, en 1934, semble préférer une autre peinture, les monochromes, et surtout la couleur brune… après une « mauvaise rencontre », du côté de Berlin. Qui a nom Adolf Hitler. La question de l’hitlérisme se pose en effet en Europe de façon aiguë depuis au moins un an. D’ailleurs, en ce même mois de novembre 1934, qui voit s’ouvrir l’Exposition des « peintres de la réalité » qui séduit des esprits « surréalistes », un jeune philosophe de vingt-huit ans, Emmanuel Levinas, à peine plus âgé que René Char, dans la livraison de la revue Esprit, n°26, développe « Quelques réflexions sur la philosophie de l’hitlérisme », et s’inquiète, sept ou huit ans avant Auschwitz ou Maïdanek, de voir mis « en question les principes même de la civilisation » (éd. Rivages/poche, 1997, p.8), repérant déjà le gouffre d’une raison tout entière livrée à elle-même, sans principe transcendant, et remettant en cause, dès lors, le fondement de la Déclaration des droits de l’homme héritée du XVIIIème siècle : « Que reste-t-il du matérialisme quand la matière est toute pénétrée de raison ? » (p.12) L’analyse, sous les apparences modestes d’un article dont le titre pourrait aujourd’hui nous faire frémir, est lucide. Comment, désormais, traverser la Nuit qui s’annonce ?
Georges de La Tour, le « peintre de la réalité », venu du Siècle de l’honnête homme, aîné de Kant, l’homme des Lumières, est-il si loin des préoccupations d’Emmanuel Levinas exprimées dans cet article ? Quelle réalité attend donc ces protagonistes d’un drame futur qui semble pour nous déjà écrit ?


Photographie de Guy Braun.

Chez le jeune Poète de vingt-sept ans qu’est René Char, c’est donc bien cela qui semble, à mes yeux, se produire, concernant Georges de La Tour et sa peinture… Une Rencontre décisive. Majuscule. Mais de quel éclat brille donc, aux yeux de ce poète « surréaliste », le « peintre de la réalité » Georges de La Tour, pour l’impressionner durablement, au point, on va le voir, de voisiner avec Héraclite ? A ma connaissance, et dans l’état actuel de ce qui est publié, il n’y a pas de témoignage direct, immédiat. Quelque chose se passe, un « je-ne-sais-quoi »… L’éclat est peut-être obscur… Il est peut-être hasardeux de penser que « La connaissance productive du réel » dont le recueil « Moulin premier » (1935-1936), fait l’éloge est une résonance de cette Rencontre… Mais qui sait ? Nous sommes, après tout, ici, dans l’invisible…

1937. René Char écrit ses premiers textes explicites sur des peintres, notamment Corot et Courbet (considéré comme « réaliste »). « Une Italienne de Corot » ou « Les casseurs de cailloux » figurent dans le recueil publié en 1938, Dehors la nuit est gouvernée. Le dialogue, pour l’instant apparemment secret, de René Char avec Georges de la Tour, dont nous traçons ici quelques pointillés, serait bien sûr à situer dans un plus vaste ensemble, des « dialogues du peintre et du poète ».

1944. Dix ans ont passé depuis cette fameuse Exposition sur « Les peintres de la réalité au XVIIème siècle ». L’Europe est en guerre, le fascisme n’est plus une inquiétude, un nuage noir-brun à l’horizon, c’est une tempête qui s’est désormais abattue sur l’Europe. Le jeune poète, qui a trente-sept ans, a laissé de côté, depuis Dehors la nuit est gouvernée, en 1938, la publication de recueils, pour s’engager finalement, après sa démobilisation, dans le combat contre l’Allemagne nazie et tous ceux qui servent la Nuit. Ce sont donc les publications d’après la Deuxième guerre mondiale qui vont éclairer le parcours intérieur du poète juste avant et pendant le conflit mondial. Pour l’extérieur, René Char est devenu, à cette date repère de 1944, « le capitaine Alexandre »… Il continue, bien sûr, d’écrire. Prenons donc les périodes que couvrent les recueils publiés au-delà de 1944 pour y saisir quelque chose de la Rencontre avec un « peintre de la réalité ».

1938-1944. René Char écrit, publiés dans Seuls demeurent, en 1945, un ensemble d’aphorismes qui portent pour titre « Partage formel ». Georges de La Tour y devient, au côté d’Héraclite, un « maître ». Le mot n’est pas prononcé, et peut-être vaudrait-il mieux dire, selon la formule connue de René Char, un « allié substantiel ». Ou un « ascendant ».
Le fragment IX de Partage formel a un titre singulier qui est un hommage explicite : « A deux mérites ». Poème énigmatique, qui dit le sens profond des choses et de la vie que ces deux « présences » (quasiment surnaturelles), Héraclite et Georges de La Tour, ont permis de maintenir. Le Poète s’adresse directement à ses « ascendants » : « (…) je vous sais gré d’avoir de longs moments poussé dehors de chaque pli de mon corps singulier ce leurre : la condition humaine incohérente (…) d’avoir dépensé vos forces à la couronne de cette conséquence sans mesure de la lumière absolument impérative : l’action contre le réel (…) » (Œuvres complètes , La Pléiade, Gallimard, 1983, p.157, désormais OC)
Deux idées forces, vécues, intégrées, souffertes : la « condition humaine », son sens, et « l’action contre le réel », dans ces « deux mérites ». Les associer, en un geste que l’on peut qualifier de « surréaliste », au sens de la Rencontre, le présocratique venu de la Grèce ancienne et l’homme passé inconnu dans le 17ème siècle.

Le nom d’Héraclite va revenir dans Partage formel, en des termes qui peuvent rappeler, d’ailleurs, les formules d’André Breton : « Héraclite met l’accent sur l’exaltante alliance des contraires. » (fragment XVII) Ces contraires, le fragment va les identifier : « poésie » et « vérité ». La « connaissance productive du réel » ? Non plus le goût des formules, mais le goût de la vérité, de la vérité humaine ?
Partage formel, c’est l’élaboration continuée d’une poétique et d’une éthique : définir le territoire de la Poésie, bien au-delà des récitations et caricatures, des ritournelles, plutôt du côté de l’éclair héraclitéen.

En 1948, dans un texte que nous pouvons lire comme « Préface » à la traduction d’Yves Battistini de Trois présocratiques (Gallimard, 1968, coll. « Tel », ici). René Char creuse la Dette qui est la sienne : « Héraclite est ce génie fier, stable et anxieux qui traverse les temps mobiles qu’il a formulés, affermis et aussitôt oubliés pour courir en avant d’eux, tandis qu’au passage il respire dans l’un ou l’autre de nous. » (p.10).
Héraclite respire. Inspire ? Et Georges de La Tour ?

1943-1944. Toujours engagé dans le même combat, qui va trouver enfin sa lumière, René Char écrit ses Feuillets d’Hypnos que publiera Albert Camus dans la collection « Espoir », en 1946, et qui est désormais associé au précédent recueil sous le titre Fureur et Mystère.
Ces Feuillets contiennent un fragment développé qui concerne uniquement Georges de La Tour, et qui fait écho au fragment IX de Partage formel. C’est ici le fragment 178, qui s’inscrit dans une réalité précise, celle du poète réfugié à Céreste : « La reproduction en couleur du Prisonnier de Georges de la Tour que j’ai piquée sur le mur de chaux de la pièce où je travaille, semble, avec le temps, réfléchir son sens dans notre condition. Elle serre le cœur mais combien désaltère ! Depuis deux ans, pas un réfractaire qui n’ait, passant la porte, brûlé ses yeux aux preuves de cette chandelle. La femme explique, l’emmuré écoute. Les mots qui tombent de cette terrestre silhouette d’ange rouge sont des mots essentiels, des mots qui portent immédiatement secours. Au fond du cachot, les minutes de suif de la clarté tirent et diluent les traits de l’homme assis. (…) Le Verbe de la femme donne naissance à l’inespéré mieux que n’importe quelle aurore. »
Héraclite respire, Georges de La Tour réfléchit

Ce tableau de Georges de la Tour, qu’il nomme Le Prisonnier, René Char l’entend (et le lexique de la parole est ici très présent) comme une conversation, certes, mais aussi comme une célébration du « visage », de l’altérité, et René Char est bien en effet, avec d’autres (je pense à Claude Vigée), un « poète du Visage », « Visage nuptial ». C’est ici, dans ce texte sur la toile de Georges de la Tour, un dialogue d’êtres humains dans lequel le féminin, le visage féminin, vient donner tout son sens à « l’emmuré ». René Char, à partir de son titre, comprend que cette femme est venue visiter cet homme « emmuré », et c’est bien l’allégorie qui domine dans la lecture que fait ici le poète. Le poète opère dans l’allégorie vivante.
La chute du poème est pour le moins surprenante : « Reconnaissance à Georges de La Tour qui maîtrisa les ténèbres hitlériennes avec un dialogue d’êtres humains. » Rien de moins. Si ce n’était sous la plume d’un poète résistant, on pourrait pointer l’hommage hyperbolique. C’est, pourtant, la réalité vécue du poète en armes qui s’exprime ici. A son ami Gilbert Lely, René Char offrira une reproduction de ce tableau, avec cette variante : « Georges de La Tour, je vous sais gré d’avoir interrompu les ténèbres hitlériennes avec un simple dialogue d’êtres humains. » (René Char, catalogue de l’Exposition 2007, éd. BNF/ Gallimard, p.74-75)

Ce tableau accompagne concrètement, quotidiennement, réellement le poète dans la Tourmente… Et touche également ceux qui visitent le lieu. Dans le Cahier de l’Herne édité en 1971, nous pouvons lire un témoignage de Georges Louis Roux, évoquant l’action de René Char : « Au milieu de ce tourbillon de faits contraignants, d’impératifs urgents et d’émotions poignantes, il ne se sentait pas totalement accompli par l’action. Il savait qu’une véritable maîtrise de son destin se fait à travers les mots qui fixent l’instant, lui donnent son poids et fertilisent le futur. On a lu Feuillets d’Hypnos, cette poignée de fleurs et de baies sauvages, je l’ai vu en écrire des passages à la hâte, sous une petite reproduction du « Prisonnier » de Georges de La tour, comme il le mentionne lui-même, et je vous assure que lui aussi était illuminé par la bougie de la visiteuse. » (éd. Livre de Poche, coll. « essais », Cahier de l’Herne, 1971, p.310-311). Regard après-coup ?
Un autre témoignage, celui de Pierre Zyngerman, ajoute au sujet de ce tableau qui l’a frappé : « (…) tableau qui m’a toujours paru résumer d’une façon saisissante notre situation d’alors. » (voir René Char, « Faire du chemin avec… », Catalogue de l’Exposition René Char, Grande Chapelle, Palais des Papes, Avignon, 1990, p.110)

Témoignages insistants. Les « réfractaires » peuvent donc se reconnaître dans ce peintre venu du lointain 17ème siècle… Georges de La Tour le récalcitrant ? Ajoutons un détail supplémentaire, qui n’est pas sans conséquences.
Ce tableau, qui porte pour titre en effet, sous la plume du poète, « Le Prisonnier », conformément d’ailleurs au titre donné lors de l’Exposition de 1934 au Musée de L’Orangerie (voir « Orangerie 1934 », p.59, avec cette parenthèse « Saint Pierre délivré de la prison ? »), est en fait désormais connu sous le titre « Job raillé par sa femme » (Musée départemental d’Epinal). Il fait allusion à un épisode du Livre de Job, dans La Bible, face aux malheurs qui s’accumulent, la femme de Job l’invite (Job, 2, 9 par ex) à prendre ses distances avec son Dieu). Le livre de Job reprend, dans la tradition juive, un motif ancien, déjà présent et attesté dans la littérature mésopotamienne, repéré comme tel par les assyriologues, le thème du « Juste Souffrant » (dont certains textes en écriture cunéiforme sont en exposition permanente au Musée du Louvre).
Même si c’est à travers ce titre que René Char a regardé le tableau, c’est donc bien une « vieille image », une image du fond des âges qui transite là par Georges de La Tour, une « image des origines », si l’on peut dire, les origines de deux civilisations, mésopotamienne et juive, et Georges de La Tour peut donc « dialoguer » amplement avec Héraclite, peut-être plus « jeune », au fond, en ses aphorismes, que ne l’est le thème du « Juste Souffrant » et de Job, donc… Job, qui prend ici, vu les circonstances, un relief saisissant, dans ce coin de Provence. Le Juste Souffrant, hélas, n’a pas de patrie définitive…
Etonnante et en tout cas bien étrange Rencontre… que seul, peut-être, un poète peut mesurer ?

Quelque chose a bien dû se passer, en 1934, dont nous ignorerons tout (que je ne situe pas dans l’ineffable), mais qui refait surface et qui laisse des traces non négligeables dans l’esthétique et la Poétique de René Char… Car c’est bien une lecture existentielle de la Peinture qui se donne à nous à travers cette « image » épinglée dans une pièce ordinaire. Le tableau ayant, dans la vie du Poète, soudain, une place qui voisine celle du Mythe… pour le moins. Et qui vient surtout comme réserve de sens, qui réfléchit du sens dans une époque livrée à « l’absurde ».
Peut-on imaginer que cette reproduction épinglée au-dessus du bureau, qui illumine la demeure-refuge de Char-Alexandre, vient en effet de l’exposition de 1934 ?

Quelque chose s’est passé. Est passé, au sens d’une « transmission » (Daniel Sibony, grand lecteur de Job), ou, peut-être, du « merveilleux » (au sens de Michael Edwards) ?
En 1948, comme à retardement, ou comme un écho lointain, peut-être, René Char fait le récit d’une rencontre qui se situe dans l’après-guerre, probablement en 1946 (si je suis Laurent Greilsamer L’éclair au front, La vie de René Char, Fayard, 2004, p.248 et suiv.). Il donne à ce texte en prose qui est une narration un double titre. Un premier titre en italique : Une communication ? Et un deuxième titre « Madeleine qui veillait ». Le premier titre venant situer dans un « au-delà transcendant » le second…
Il situe lui-même le cadre de la rencontre nocturne d’une jeune femme, cadre précis qui est celui de la réalité de la vie parisienne : « J’ai dîné chez mon ami le peintre Jean Villeri. Il est plus de onze heures. Le métro me ramène à mon domicile. Je change de rame à la station Trocadéro. Alourdi par une fatigue agréable, j’écoute distraitement résonner mon pas dans le couloir des correspondances. Soudain une jeune femme, qui vient en sens inverse, m’aborde après m’avoir je crois, longuement dévisagé. Elle m’adressa une demande pour le moins inattendue : « Vous n’auriez pas une feuille de papier à lettres, monsieur ? » Sur ma réponse négative et sans doute devant mon air amusé, elle ajouta : « Cela vous paraît drôle ? » Je réponds non, certes, ce propos ou un autre… Elle prononce avec une nuance de regret : « Pourtant ! » » (OC, p.663-664)
Le dialogue se poursuit. René Char demande à son interlocutrice son prénom. Et elle lui répond : « Madeleine ». Stupeur du poète, qui, en hommage à Georges de La Tour, terminait dans l’après-midi, après beaucoup d’efforts, un poème intitulé « Madeleine à la veilleuse » par Georges de La Tour, qui est un hommage secret, et un dialogue secret entre le poète et le peintre. Dialogue secret et hermétique qui s’éclaire soudain, en diptyque, de cette rencontre surprenante, lui donnant en fait une dimension profondément humaine, et un commentaire inattendu, existentiel.
Georges de La Tour, dans le récit de 1948, y devient le symbole et comme « l’ange » d’une rencontre gratuite, heureuse et gratuite. Cette rencontre n’aura en effet aucune suite, le conquérant n’en fait pas une de ses conquêtes amoureuses. Le poète y est ici avant tout « poète courtois », et se poursuit ainsi la méditation sur « la connaissance productive du réel », explicitement : « La réalité noble ne se dérobe pas à qui la rencontre pour l’estimer et non pour l’insulter ou la faire prisonnière. Là est l’unique condition que nous ne sommes pas toujours assez purs pour remplir. » (O.C., p.665)
Une « communication » ? Georges de La Tour, le peintre de la Rencontre de la « réalité noble »…
Le texte est écrit en 1948, publié en 1971… Nous sommes loin de 1934, mais Georges de La Tour veille encore… à travers les ans. Et le poète est fidèle à son intuition première…

1965. Situons le contexte. « A l’automne 1965, un groupe d’amis vauclusiens lui apprend en effet que l’armée commence à racheter des terres sur le plateau d’Albion, à l’est du massif du Ventoux. D’abord vagues et contradictoires, les informations se précisent au fil des semaines. Des milliers d’hectares ont déjà été préemptés. Le ministère de la Défense convoite ce site sauvage pour y creuser des silos afin d’installer des missiles balistiques dotés de charges nucléaires. Le choix du général de Gaulle est donné comme irréversible. » (Laurent Greilsamer, L’étoile…, ouvrage cité, p.361)
Au mois de janvier 1966, le 26 janvier, René Char écrit un poème qui a pour titre « Justesse de Geroges de La Tour ». Georges de La Tour est comme un sage que l‘on va consulter… 1934-1966 : du temps est passé depuis la « première rencontre »…
Le poète vient trouver refuge dans la « bougie », il vient chercher une leçon de résistance : « L’unique condition pour ne pas battre en interminable retraite était d’entrer dans le cercle de la bougie, de s’y tenir, en ne cédant pas à la tentation de remplacer les ténèbres par le jour et leur éclair nourri par un terme inconstant. » (O.C., p.455)
Repère intime, intérieur, de son échelle de valeurs… Et la deuxième partie de ce poème fait le tour de l’Humanité de Georges de La Tour, la peinture du jeu et de la tricherie… Lumière de Georges de La Tour sur l’humanité… Leçon d’Humanité ?
Le 24 février 1966, René Char adjoint un deuxième volet à ce poème en diptyque. Ce deuxième volet prend pour titre « Ruine d’Albion » (O.C., p.456) et l’ensemble devient « Sur un même axe ». Ce deuxième volet vient célébrer l’unicité, la valeur unique que représente le « site » d’Albion, nature irremplaçable. La lutte sera perdue, en partie, mais le poème subsiste, et son « message », comme on dit, n’est pas périmé…

Peyresq, photographie de Guy Braun. C’est donc d’une leçon d’Humanisme qu’il est question dans ce dialogue du peintre et du poète, dialogue parfois muet en apparence et qui, on le suppose, doit se perdre en méditation et en contemplation, allant au-delà de 1971 et accompagnant peut-être le poète dans sa dernière descente aux enfers.
Un Humanisme non pas tel que, régulièrement, la leçon nous est, comme un sermon un peu vieilli, assénée faussement, pour rappeler quelques limites nécessaires. Un Humanisme intime, qui n’est pas celui des donneurs de leçons et des faiseurs de sermons, mais « l’Humanisme de l’autre homme » qu’évoque Emmanuel Levinas, un « humanisme conscient de ses devoirs », selon la formule de René Char (Feuillets d’Hypnos, O.C., p.173), qui fait place au « Juste souffrant ».
Il y a ainsi des « maîtres » qui, parfois obscurs en apparence, mettent du temps à briller dans l’Histoire. Georges de La Tour est de ceux-là. Ils attendent peut-être l’occasion d’une Rencontre pour dire la part d’humanité qui est en chacun. Notre époque peut-elle se passer de ces « phares » (peintres ou poètes) pour reprendre un mot de Baudelaire ?
René Char, en 1956, lorsqu’il écrit sur Rimbaud, et avant d’évoquer, justement, le poète des Fleurs du Mal, écrit, saluant une fois encore son « maître en humanisme » : « Avec Rimbaud la poésie a cessé d’être un genre littéraire, une compétition. Avant lui, Héraclite et un peintre, Georges de La Tour, avaient construit et montré quelle Maison entre toutes devait habiter l’homme : à la fois demeure pour le souffle et la méditation. » (Les Grands astreignants ou la conversation souveraine, Recherche de la base et du sommet, Gallimard, 1971, OC, p.731)
Georges de La Tour ? « La Maison de l’homme »… Image du Poème ?

Note bibliographique.
Plusieurs catalogues d’expositions consacrés à René Char sont ici fort utiles. Je reconnais volontiers ma dette envers le beau catalogue de l’Exposition d’Avignon, 1990 (repris par les Editions Gallimard), René Char, « Faire du chemin avec… ». Mais aussi celui de l’Exposition qui s’est tenue à la BNF du 4 mai au 27 juillet 2007, exposition « ensoleillée », René Char, éd. BNF/Gallimard, 2007.
Plusieurs biographies sur René Char. Celle de Laurent Greilsamer, L’éclair au front, Fayard, 2004. Mais aussi, que je préfère, celle de Danièle Leclair, René Char, « Là où brûle la poésie ».
Le Catalogue de l’Exposition au Musée de l’Orangerie (22 novembre 2006- 3 mars 2007, éd. Réunion des Musées nationaux, 2007) propose un fac-similé du Catalogue de 1934 (du moins une de ses réédition). Le site du Musée de l’Orangerie, qui livre quelques traces de la belle exposition de 2006-2007, propose notamment le « dossier de presse » qui permet de se faire une idée de l’exposition.
Deux essais d’écrivains m’ont également servi de guides. Tout d’abord Georges de La Tour, de Pascal Quignard, coll. « Musées secrets », aux éditions Le Flohic (qi n’est hélas plus disponible), et le très dense « Solitude de Madeleine », de Sylvie Germain, dans Ateliers de lumière, éd. Desclée de Brouwer, 2004.


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