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Rencontre avec Claude Vigée, par Charles Walker

25 avril 2009

par Charles Walker

Sous le velum de la grande tente installée au pied de la cathédrale de Strasbourg, les écrans vidéo renvoyaient les visages de Claude Vigée et de Yvon le Men. La matinée s’achevait en poésie. Elle portait témoignages d’un travail partagé entre deux hommes que reliait la poésie, et sans doute un même amour de la vie, un même déni du malheur.

Je regardais les visages, et j’écoutais les voix. Claude Vigée parlait d’Evy, son épouse qui l’avait laissé, Orphée blessé, sur le carreau de la vie. L’un et l’autre évoquaient leur travail partagé, le livre d’entretiens qui les avait réunis quelques mois.
J’écoutais la voix caressante et sinueuse de Claude Vigée. Elle avait quelque chose d’une mélodie que je connais bien : Cette intonation qui n’est pas un accent, cette mélodie qui rappelle l’Alsace du début du siècle, cette intonation que j’avais entendue partagée, dans mon enfance, puis ma jeunesse Strasbourgeoise, par mon grand père Charles, par Pierre Pflimlin lorsqu’il relatait un événement passé, par les anciens de la vieille Alsace d’avant 1918, ceux qui avaient connu la période où le français n’était pas ( encore) la langue de l’Alsace revenue à la France, ce quelque chose qui chantait au fond de moi-même une très vieille chanson, pleine d’amour pour la petite patrie villageoise, cette musique du passé qui était à cette seconde, ce que le pavé desserti du trottoir, et aussi la madeleine au parfum vague et indéfinissable, mais si définitivement inoubliable , avaient été pour le petit Marcel.

J’écoutais, sans mot, et ravi, ces témoignages qui donnaient à cette tente si banale les dimensions d’un temple, sacré par la parole de ceux qui célébraient sur un petit podium de planches les mystères de la vie élevée au plus haut par la poésie.
Claude Vigée était magnifique de jeunesse, à 86 ans ! , et de passion communicative, évoquant le passé, son amour pour ceux qu’il avait connus dans cette ville, son travail, sans cesse poursuivi.

Yvon le Men était à l’unisson de cette mélodie, discret et présent, complémentaire et sans emphase : Schwartzkopf et Gerald Moore dans un lied De Schubert.
Le vent soufflait fort et agitait la toile et les feuilles des journaux dans l’entrée.
J’écoutais et je regardais.

Au milieu d’une phrase attendue un immense bourdonnement venu du haut du ciel couvrit la voix de Claude Vigée. Il était midi. Le grand bourdon de Notre Dame, celui me semble-t-il que l’on entend dans la nuit à 10h30, se mit en mouvement, propageant dans l’espace l’immense vibration, sombre et grave de sa voix, tout d’abord semblait il chancelante, puis à mesure s’affermissant, s’accroissant,s’élevant de plus en plus éclatante et impérieuse. Les vibrations du son et les échos du battant frappant le bronze heurtaient chacun au sternum : on sentait une grande émotion traverser les présents, accrue par la coquille presque fermée de la vaste toile de tente . Je voyais dans mon esprit Quasimodo volant dans l’espace accroché aux flancs de la bourdonnante.
Face à cette marée montante du son quelqu’un voulu monter la puissance des amplificateurs pour continuer malgré tout les échanges.
Salomon dans sa sagesses, et la modestie qui convient aux puissants, le clairvoyant et délicat Claude Vigée dit : N’en faites rien, écoutons le chant de la cloche, imprégnons nous de sa musique , et attendons , pour continuer, qu’elle ai finit de dire sa parole ; »

On attendit, écoutant le récit tout puissant de la cloche. Son immense discours ramenait chacun à la véritable dimension de l’humaine condition : celle des fourmis.
Silencieux, recueillis, écrasés par la beauté du son, nous redevenions, aux pieds de la Cathédrale ce que ses constructeurs, créateurs, concepteurs, réalisateurs, ouvriers et maîtres d’œuvre avaient voulu que nous fussions : les petits piétons de la vie quotidienne, surplombés par l’immense flèche de pierre et le carillon de ses puissantes cloches : ramenés à la conscience du simple quotidien, dans lequel nous vivons immergé, MAIS : surplombés par la musique des sphères, musique d’apparence impossible, et cependant présente, présente à la toucher, à l’entendre , à la voire en quelque sorte.
A travers les siècles le message de la cloche nous parvenait inchangé : homme tu n’es que poussière et la gloire t’anéantira. Claude Vigée nous avait simplement demandé de l’écouter, et le message des siècles nous parvenait, inaltéré.
Quand le bourdon se tut il continua là où il s’était arrêté, et ils achevèrent ensemble leur partition.

A la sortie Jean Paul Klée, mon voisin, à qui je devais d’être là me présenta à Claude Vigée, qui me dit au bout de trente secondes : « Venez me voir à Paris. »
Je promis de venir.
Et c’est ainsi que commença le début des entretiens, dont la Poésie et l’Alsace sont le centre, entretiens que nous continuons encore, et dont je relate plus bas quelques aspects.


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