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Raphaël Enthoven

29 septembre 2007

par Anne Mounic

Raphaël Enthoven, Un jeu d’enfant : La philosophie. Paris : Fayard, 2007.

Prenant pour exergue à son ouvrage une affirmation d’Albert Camus : « Le monde est beau et, hors de lui, point de salut. » (« Le désert », Noces, 1939), l’auteur nous fait le récit à la première personne, mi réel mi imaginaire, de ce qui motiva dès l’origine son enthousiasme philosophique et ses choix en la matière. D’une famille qui a les mêmes attaches géographiques, et sentimentales, que Camus, l’Algérie, le narrateur nous livre une méditation philosophique qui prend un tour littéraire. La narration est éclatée, allusive, mais déterminée. A preuve, par exemple, ce passage :
« Le père de mon père avait les épaules larges et me portait d’un bras. Il régnait sans partage sur la concession Citroën de Bois-Colombes où travaillaient les Algériens qui avaient choisi, en 1962, de quitter le pays avec lui. Il était fort et courageux. Je me souviens du jour où il avait calmement enlevé ses lunettes et cassé la gueule du Français de souche qui se moquait du pompiste Boujemah : « Ah, toi, tu sais pas lire, mais tu sais compter, hein ? » avait dit le type tout rose, juste avant de recevoir, sous mes yeux, un bon coup de boule. » (p. 13)
Le style, coupant, révèle un souci éthique fondamental, une insatisfaction non moins fondamentale à l’égard de notre époque et une omniprésence du philosophe, avide d’aphorismes, comme celui-ci : « Nous allons tous vers le pire, mais on y va moins vite quand on accepte de s’y rendre. » (p. 15) Le « jeune homme qui ne déçoit pas » (p. 17), le « demi-dieu » (p. 19) aux yeux de sa famille, se montre impatient de saisir l’expérience dans les rets des mots en la définissant dans ses moindres détails : « Fumer, c’est mettre le sablier à l’horizontal » (p. 26). Il refuse de choisir entre les extrêmes qui finissent par se rejoindre dans l’esquive de l’existence : « Chacun son truc. Le religieux méprise le temps au nom de l’éternité ; l’hédoniste perd son temps à vivre, dans l’angoisse, chaque instant comme si c’était le dernier. Mais prière ou Priape, peu importe. » (p. 31) L’allitération soutient l’argument.

Retraçant son initiation philosophique, le narrateur passe en revue Pascal, Sartre, Deleuze et Leibniz, entre autres, qu’il ne prise pas. Sa véritable admiration va à Spinoza, sur lequel s’achève l’ouvrage, Nietzsche, Bergson, Jankélévitch et Clément Rosset. L’ouvrage est entrecoupé de dialogues entre père et fils dans lequel il joue tour à tour le rôle du père, puis celui du fils :
« ‘Tu es devenu con, me dit mon père, le jour où tu as choisi la philosophie contre la littérature.’
‘Avec ce connard de Bergson, me dit Luc Ferry, et ton Spinoza pour touristes, tu as choisi une voie de garage.’
Ils ont tort l’un et l’autre, de croire que j’ai ‘choisi’, ils ‘rêvent les yeux ouverts’, aurait dit Spinoza : on ne choisit pas sa famille. » (p. 189)

Ce livre me paraît écrit sur la ligne de partage entre philosophie et littérature. Ce qui ressort des définitions et aphorismes qui en jalonnent l’arête, dans une tension extrême, c’est l’exigence éthique de son auteur, que taraude la question : « Comment vivre ? » (p. 203), et qui trouve en L’Ethique de Spinoza « un livre qui fait la paix » (p. 204). Cette réflexion fait écho à ce qu’en dit Goethe dans Poésie et vérité : « Ma confiance en Spinoza reposait sur l’effet de pacification qu’il produisait en moi » (Quatrième partie, Livre XVI).
Les derniers mots de cet ouvrage sincère en ses prises de position nettes : « Il est midi », nous renvoient à Camus, comme pour boucler la boucle – Camus et son extrême exigence morale, sa volonté de dialogue et de communication, bref, sa volonté de parler : « Ce qui compte n’est pas la destination, mais la démarche. Le bon soldat qui regarde à dix pas, droit devant, ne voit pas grand-chose, et prend – si c’est un homme – ce qui échappe à son regard pour autant de mondes parallèles. Le philosophe qui, à l’inverse, marchant comme il respire, se promène sans but, devient le témoin favori de la réalité toute crue, et découvre, radieux, que la joie repose sur la lucidité. » (pp. 178-79) Lucidité, mot cher à l’auteur de L’Envers et l’Endroit.

Conclusion : un drôle de livre, qui par le récit vise à donner chair au concept, bouleversant les genres dans l’aventure de la pensée, puisque c’est la « vie qui donne des raisons de penser » (p. 172).


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