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R.S. Thomas (1913-2000) ou le paradoxe de la main, par Daniel Szabo

1er mai 2008

par Daniel Szabo

The Hand
 
It was a hand. God looked at it
and looked away. There was a coldness
about his heart, as though the hand
clasped it. As at the end
of a dark tunnel, he saw cities
the hand would build, engines
that it would raze them with. His sight
dimmed. Tempted to undo the joints
of the fingers, he picked it up.
But the hand wrestled with him. ‘Tell
me your name,’ it cried, ‘and I will write it
in bright gold. Are there not deeds
to be done, children to make, poems
to be written ? The world
is without meaning, awaiting
my coming.’ But God, feeling the nails
in his side, the unnerving warmth
of the contact, fought on in
silence. This was the long war with himself
always foreseen, the question not
to be answered. What is the hand
for ? The immaculate conception
preceding the delivery
of the first tool ? ‘I let you go,’
he said, ‘but without blessing.
Messenger to the mixed things
of your making, tell them I am.’
La Main
 
C’était une main. Dieu la regarda
puis détourna le regard. Dans son cœur,
une certaine froideur, comme si la main
l’étreignait. Comme au bout
d’un sombre tunnel, il aperçut des villes
que la main bâtirait, des machines
avec lesquelles elle les raserait. Sa vue
faiblit. Tenté de défaire les jointures
des doigts, il ramassa la main.
Mais celle-ci lutta. “Dis-
moi ton nom,” cria-t-elle, “et je l’écrirai
en lettres d’or. N’y a-t-il pas des choses
à faire, des enfants à avoir, des poèmes
à écrire ? Le monde
n’a pas de sens, dans l’attente
de ma venue.” Mais Dieu, sentant les ongles
transpercer son côté, la chaleur déroutante
de ce contact, continua de lutter
en silence. C’était la longue guerre contre lui-même
prévue depuis toujours, la question
qui devait rester sans réponse. A quoi sert la main ?
L’Immaculée conception
précédant l’accouchement
du premier outil ? “Je te laisse partir,”
dit-il, “mais sans bénédiction.
Messager des choses mêlées
de ta création, dis leur que Je suis.”
 
Traduction : Daniel Szabo.

R.S. Thomas est un poète anglican gallois, poète et prêtre à la fois, dans la lignée du poète métaphysique George Herbert, également gallois. Comme pour son prédécesseur, sa foi et sa poésie se nourrissent de paradoxes mais, chez Thomas, ces paradoxes sont exacerbés au point de le faire souffrir et douter constamment. Comment être gallois et écrire en anglais ? Comment être prêtre dans l’Eglise d’Angleterre alors qu’on est un fervent nationaliste gallois ? Comment être prêtre et proche de Dieu alors qu’on est, sans cesse, envahi par le doute et que la proximité de Dieu n’est que rarement ressentie ?

R.S. Thomas est le poète du paradoxe religieux, de la via negativa, de la présence dans l’absence, mais aussi d’un Dieu qui crée un monde violent, un Dieu qui crée un homme qui le fait souffrir, comme dans ce poème ‘The Hand’, emblématique du questionnement sans cesse répété et renouvelé du poète. Dans ce poème, Dieu crée une main et immédiatement après l’avoir créée, au lieu de l’admirer comme Il admire sa création dans la Genèse, Il l’abandonne (“looked away”) comme Il abandonne son Fils sur la croix. La froideur du cœur divin contraste avec l’image d’amour donnée dans le Nouveau Testament. L’industrialisation ou plutôt la mécanisation du XXe siècle, marquée par les deux guerres que subit Thomas, sans y participer directement en tant que prêtre, représente le Mal qui pervertit la création et que Thomas appelle “The Machine”. Ici, dès la création de la main, Dieu prédit les méfaits qu’elle commettra, la destruction qu’elle apportera. Dieu hésite à démanteler sa nouvelle création mais elle ne se laisse pas faire et, comme Jacob qui lutte avec l’ange, la main lutte avec son créateur. Thomas reprend souvent à son compte l’histoire de la lutte entre Jacob et l’ange de l’Éternel qui marque Jacob à jamais en lui disloquant sa hanche et en lui donnant le nouveau nom d’Israël qui signifie “celui qui lutte avec Dieu”. Jacob, comme la main du poème de Thomas, demande le nom de Dieu, mais ce nom ne peut lui être révélé, cependant Jacob est finalement béni par l’ange divin.
À la fin du poème, Dieu laisse partir la main, mais, contrairement à l’épisode biblique, Il ne la bénit pas, Il lui donne pour mission d’être un messager, tel un ange, un messager du paradoxe divin, du paradoxe de la création (“Messenger to the mixed things / of your making”). Dans son injonction finale (“tell them I am”), Dieu révèle cependant le nom qu’Il ne voulait révéler dans son dialogue avec Jacob et avec la main, son nom c’est celui imprononçable qu’il donne à Moïse lorsque celui-ci lui demande ce qu’il doit répondre lorsque le peuple d’Israël demandera à Moïse le nom de celui qui l’envoie : “Je suis celui qui suis”. L’Éternel, le Seigneur est appelé en hébreux YHWH ou Yahwe, forme du verbe HWH, havah, qui signifie être ou devenir et qui combine la première et la troisième personne mais également le passé et le présent, l’accompli et l’inaccompli. Le paradoxe omniprésent dans ‘The Hand’ renvoie au paradoxe inscrit dans ce nom imprononçable (“Tu ne prendras point le nom de l’Éternel, ton Dieu, en vain.”)

Pour Thomas, le paradoxe fondamental c’est la nature de ce Dieu parfait qui crée un monde imparfait, ce Dieu d’amour qui crée une nature où la violence est inhérente, ce Dieu qui crée une main et qui détourne immédiatement le regard parce qu’il anticipe la souffrance qu’elle lui causera. Cette souffrance c’est aussi celle du Père qui envoie son Fils pour sauver l’humanité qu’Il a créée. Oui, il y a bien des choses à faire, des bonnes actions préparées à l’avance, des enfants à avoir, à concevoir, des poèmes à écrire, à créer puisque l’homme est lui-même créé à l’image d’un Dieu créateur. Le monde n’a pas de sens sans la main et, dans la perspective chrétienne du poète-prêtre, le monde n’a pas de sens sans la venue rédemptrice du Christ. La perfection originale de la création ne sera retrouvée qu’une fois la rédemption accomplie mais cela ne se fera pas sans souffrance, sans la souffrance du Fils que cette main semble également préfigurer. Or la souffrance du Fils est toujours aussi celle du Père qui sent les ongles transpercer son côté, Thomas jouant sur l’homonymie du mot “nails” qui signifie à la fois les ongles de la main et les clous perçant les mains du Christ. Le côté (“in his side”) rappelle la lance du soldat qui perce le côté du Christ crucifié pour s’assurer qu’il est bien mort. Mais pour Thomas, Dieu souffre, s’exaspère même (“unnerving warmth”) de la présence de cette main qui symbolise son Fils tout en symbolisant sa création toute entière.
La question à laquelle on ne peut répondre représente tous ces paradoxes, la divinité et l’humanité du Christ, le paradoxe ultime. La souffrance de la création qui attend la rédemption et la souffrance du Père qui sacrifie son Fils pour la rédemption de sa création. Comme souvent avec Thomas, les paradoxes sont multiples et les symboles ne représentent pas qu’une seule chose, ou plutôt, évoluent au fil du poème. En effet, la main semble, au départ, représenter clairement la création, l’homme qui, suite à la Chute, va courir à sa perte, va construire la machine qui le détruira mais, de par sa proximité et son lien avec Dieu et à cause des références au Christ, la main vient à représenter le rédempteur attendu (“awaiting / my coming”), le bébé né d’une vierge (“The immaculate conception”), le Fils sacrifié sur une croix (“the nails in his side”). La question sans réponse n’est plus celle du nom qu’il ne faut pas prononcer, elle n’est pas non plus de savoir comment Dieu peut-être irrité par son Fils et comment Il peut être en guerre contre lui-même mais bien à quoi sert cette main. À quoi sert la création ? Cette question téléologique ou théologique devra rester sans réponse, car qui est l’homme pour questionner les motifs divins ? Thomas, pourtant, ne s’embarrasse pas d’une quelconque peur d’être blasphématoire, tellement la réponse lui paraît parfois évidente et même trop évidente. La main ne sert à rien, la création ne sert à rien si elle ne fait que se diriger vers sa perte, si elle ne fait que préparer sa Chute. Mais si c’est le cas, si Chute il y a, si perte et perdition il y a, le poète et à plus forte raison le prêtre, peut-il dire que la venue du Fils est également vaine juste parce que la terre n’a pas été immédiatement rédimée ? Si l’Immaculée conception précède bien l’avènement de la mécanisation et de la technologie, de la machine et de la bombe atomique (éternelles sources des lamentations de R.S. Thomas), est-elle vaine pour autant ?

Thomas se résout à ne pas répondre à cette question et, dans un dernier paradoxe, il rappelle, par l’intermédiaire du Dieu de son poème, qu’il est lui-même cette main, il est ce messager des choses confuses qui le forment, il est ce messager du paradoxe, tout comme le Christ, avec sa nature ambivalente, sa mort et sa vie, son humanité et sa divinité ; messager paradoxal du paradoxe divin : paradoxe mystérieux de celui qui est, qui était et qui sera. R.S. Thomas, peut-être sans le vouloir, sans savoir comment, obéit simplement et malgré lui à l’injonction divine : “dis leur que je suis” à défaut de pouvoir dire qui Il est.


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