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R.K. Narayan, Humour et tendresse du récit

22 avril 2011

par Anne Mounic

Humour et tendresse du récit :
R.K. Narayan, « A Snake in the Grass »,
« Dans l’herbe, un serpent »

Naga, dieu serpent, Inde. “A Snake in the Grass”, brève nouvelle incluse dans Under the Banyan Tree (1985, Sous le figuier d’Inde), fournit à R K. Narayan (1906-2001), né à Madras et écrivant en anglais, l’occasion d’observer les relations entre maîtres et serviteur alors que l’imprévu, l’inconnu, le mystère fait irruption dans la routine quotidienne.
« Par un après-midi ensoleillé, alors que les habitants du bungalow faisaient la sieste, un cycliste fit retentir frénétiquement sa sonnette à la grille pour annoncer : ‘Un gros cobra s’est introduit chez vous. Je l’ai vu passer devant moi.’ Il désigna du doigt le chemin du reptile sous la grille et reprit sa route. » [1]
La famille inquiète – une mère et ses quatre fils – s’en prend au domestique en train de dormir dans la remise.

« - Il n’y a pas de cobra, répliqua-t-il, essayant d’éluder la question. A force d’injures, ils le contraignirent à s’intéresser à l’animal. »

Celui-ci est accusé de négliger le jardin et, ce faisant, d’attirer sur eux toutes « ces horribles choses ». Les voisins, se mêlant de cette affaire, renforcent l’accusation. Dasa, le domestique, plaide non coupable, alléguant qu’il réclame une tondeuse depuis des mois. Tout est prétexte à éloquence. On se demande ce qu’il en coûterait d’acheter une tondeuse en temps de guerre et l’on discute du marché noir. Puis l’on disserte sur les dangers des reptiles puisqu’il est dit dans un journal américain que 30 000 personnes par heure meurent d’une morsure de serpent. On passe alors à l’action en saccageant le jardin à coup de bâton, de couteau, de levier.

« Quand il ne se trouva rien de plus à faire, Dasa demanda, triomphant : ‘Où est le serpent ?’ » [2]

On se souvient du conte de Hawthorne, « Peter Goldthwaite’s Treasure » (« Le trésor de Peter Goldthwaite »), dans lequel le protagoniste détruit peu à peu sa propre maison à la recherche d’un trésor qui s’y trouverait dissimulé.
C’est alors que passe la voix de la sagesse, en la personne d’une mendiante qui considère l’irruption du serpent dans l’enclos comme une visitation de Subramanya, fils de Shiva et de Parvati, dieu censé dissiper l’ignorance et guérir les maladies.

« En entendant cela, la vieille femme s’égaya : ‘Vous avez de la chance. C’est le dieu Subramanya qui vient vous rendre visite. Ne tuez pas le serpent.’ La mère exprima de tout cœur son assentiment : ‘Vous avez raison. J’ai complètement oublié ma promesse d’un Abhishekam. Voici qui me le rappelle.’ Elle donna une pièce à la mendiante, qui promit de leur envoyer le charmeur de serpent qu’elle trouverait sur son chemin. Aussitôt, un vieil homme se présenta à la grille, annonçant qu’il était charmeur de serpent. Ils l’entourèrent. Il leur parla de sa vie, de ses activités et de son pouvoir sur les reptiles. Ils l’interrogèrent avec admiration : ‘Comment les attrapez-vous ?’ ‘De cette façon’, répondit-il, fondant par terre sur un serpent imaginaire. »

L’Abhishekam est un rituel qui se déroule selon plusieurs étapes. Il consiste à appeler le dieu à habiter la statue devant laquelle on le célèbre. Il s’agit d’un appel à la présence de la divinité ; on la convie au milieu des êtres humains. Par sa remarque, la mendiante place l’incident sur un autre plan. La visite qui dérange et affole se fait visitation. On passe du monde étroit des phénomènes, où tout ce qui entrave la routine mécanique est tenu pour gênant, à une mise en valeur de l’instant en sa singularité. Interpréter la venue du serpent comme une épiphanie d’un dieu revient à greffer le moment présent sur l’éternité du devenir. L’être humain, dès lors, regagne son intériorité et se ressource à l’origine – cette aube nouvelle de la conscience réflexive qui a surmonté la négativité. La notion de visitation s’oppose absolument à la fatalité, qui est pure extériorité, car elle signifie qu’il existe une concordance entre l’univers des phénomènes et leur résonance intérieure, au sein de la subjectivité. Celui qui peut convertir un incident en grâce a pris le recul nécessaire de la réflexion sur les choses et les événements. Là réside la liberté. La conscience réflexive instaure avec le monde la réciprocité suffisante à un au-delà du dualisme entre sujet et objet. L’instant singulier est celui de la participation (relation de sujet à sujet, Je et Tu), un au-delà de la connaissance (relation de sujet à objet, Je et Cela). Comme l’a écrit Martin Buber, le « tu » devient « Tu », car cette participation instaure le divin. L’instant, en sa singularité, participe de l’éternité. « Mais celui-là même qui a horreur de ce nom et qui se croit sans Dieu, le jour où dans l’élan de tout son être il s’adresse au Tu de sa vie, à ce Tu qu’aucun autre ne limite, celui-là même invoque Dieu. » [3]

Subramanya, dieu de l'Inde.

La divinité indique donc notre présence au monde, notre désaliénation à l’objet, que nous embrassons de notre subjectivité. Emily Dickinson avait raison de se tromper en disant : « Audacity of Bliss, said Jacob to the Angel ‘I will not let thee go except I bless thee’ – Pugilist and Poet, Jacob was correct – » [4] (« Audace de la félicité, dit Jacob à l’Ange ‘je ne te laisserai pas partir que je ne te bénisse’ – Pugiliste et poète, Jacob avait raison – » ). Ce rapport de réciprocité s’avère, effectivement, commutatif. « Chacun vit à l’intérieur d’un moi double. » [5]

Le charmeur de serpent, ne pouvant attraper le cobra que si on le lui montre, laisse son nom et son adresse. « Au moment où vous le voyez de nouveau, envoyez-moi chercher. Je vis tout près. » Toutefois, ni la famille ni le domestique ne l’ont vu. Ils n’ont fait que l’imaginer quand le cycliste leur a annoncé son invisible présence. Personne ne le voit davantage quand Dasa dit qu’il se trouve dans la cruche qu’il a bouchée d’une pierre plate. « Je l’ai vu avant qu’il me voie. » [6] Le domestique préfère se montrer héroïque que paresseux. La mère continue de donner à la scène un sens supérieur : « La mère le complimenta de sa vivacité et regretta de n’avoir pas mis dans la cruche un peu de lait comme par une sorte de devoir religieux. » Les niveaux de réalité se mêlent à ce moment de l’histoire : élément naturel (le serpent dans le monde des choses, le Cela), interaction sociale (hiérarchie et relations de pouvoir, autre forme de Cela) et perspective religieuse (le monde devient un Tu).

Nous pouvons penser que R.K. Narayan n’a pas choisi au hasard comme incident l’irruption d’un serpent dans l’univers familier. Le reptile sinue, se dissimule, vous échappe. Il défie votre sagacité et votre capacité de maîtrise. Il transcende le monde fini des phénomènes. En effet, Dasa gagne le titre de héros du jour en enfermant le cobra dans la cruche, mais c’est compter sans la puissance de manifestation de la présence :
« Cela faisait cinq minutes que Dasa était parti quand le benjamin des garçons s’écria : ‘Regardez !’ Dans une brèche du mur d’enceinte, émergea un cobra. Il s’insinua jusqu’à la grille, s’arrêtant un moment pour contempler les individus regroupés dans la véranda, son capuchon à moitié ouvert. Il rampa sous le portail, longeant l’égout avant de disparaître. Quand ils se remirent du choc, tous demandèrent : ‘Cela signifie-t-il qu’il y a ici deux serpents ?’ Le jeune étudiant murmura : ‘J’aurais dû prendre le risque d’ôter la cruche des mains de Dasa ; peut-être aurions-nous su ce qu’elle contenait.’ »

Telle est la chute de la nouvelle. Prévaut le mystère, qui s’est joué de leurs sens, de leur crainte et de leur capacité d’à-propos. L’écrivain lui-même se confond avec cette présence énigmatique puisqu’il n’élucide rien. Il laisse subsister le doute quant aux modalités de la présence du reptile : où s’est-il caché ? Y en a-t-il un ou deux – ou même davantage ? Dasa dit-il la vérité ou ment-il ? Une seule chose s’avère au terme de l’histoire : la présence elle-même, qui les regarde. Les nargue-t-elle ?
L’écrivain, comme l’invisible cobra, révèle en son récit différents aspects de la réalité, comme je l’ai dit plus haut, et suggère combien elle demeure insaisissable, incontrôlable, étonnante. Lui-même, écrivant, se voit traverser par un étrange élan émanant de l’invisible et se manifestant dans la narration au moyen des reflets sensibles du monde extérieur. Le récit est une brève épiphanie de la rencontre entre intériorité et extériorité sur le monde du Je et du Tu, ou de la participation. L’hôte est la divinité, comme il est dit à propos de la cérémonie de l’Abhishekam. On peut dès lors avancer que le divin n’est autre que l’acte par lequel nous advenons à nous-mêmes dans la plénitude de notre adhésion au monde, à l’instant au sein du devenir, à la vie, tout simplement, par-delà cette objectivation, qui fait de nous des êtres égocentriques, puisque séparés, isolés. [7]

Notes

[1R.K. Narayan, « A Snake in the Grass », Under the Banyan Tree. London : Penguin, 1987, p. 93.

[2Ibid., p. 94.

[3Martin Buber, Je et Tu. Traduit de l’allemand par Geneviève Bianquis. Préface de Gaston Bachelard. Paris : Aubier, 1969, p. 114.

[4Emily Dickinson, Selected Letters. Edited by Thomas H. Johnson. Cambridge, Massachusetts : Harvard University Press, 1998, p. 330.

[5Martin Buber, Je et Tu, op. cit., p. 100.

[6R.K. Narayan, « A Snake in the Grass », Under the Banyan Tree, op. cit., p. 95.

[7Martin Buber, Je et Tu, op. cit., pp. 44-45.


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