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Quatre poèmes d’Edith Sitwell (traduction de S. Montin et R. Nguyen Van)

23 avril 2016


Still Falls the Rain

The Raids, 1940. Night and Dawn

Still falls the Rain —
Dark as the world of man, black as our loss —
Blind as the nineteen hundred and forty nails
Upon the Cross.

Still falls the Rain
With a sound like the pulse of the heart that is changed to the hammer-beat
In the Potter’s Field, and the sound of the impious feet

On the Tomb :
Still falls the Rain
In the Field of Blood where the small hopes breed and the human brain
Nurtures its greed, that worm with the brow of Cain.

Still falls the Rain
At the feet of the Starved Man hung upon the Cross.
Christ that each day, each night, nails there, have mercy on us —
On Dives and on Lazarus :
Under the Rain the sore and the gold are as one.

Still falls the Rain —
Still falls the Blood from the Starved Man’s wounded Side :
He bears in His Heart all wounds — those of the light that died,
The last faint spark
In the self-murdered heart, the wounds of the sad uncomprehending dark,
The wounds of the baited bear —
The blind and weeping bear whom the keepers beat
On his helpless flesh... the tears of the hunted hare.

Still falls the Rain —
Then — O Ile leape up to my God : who pulles me doune —
See, see where Christ’s blood streames in the firmament :
It flows from the Brow we nailed upon the tree
Deep to the dying, to the thirsting heart
That holds the fires of the world — dark-smirched with pain
As Caesar’s laurel crown.

Then sounds the voice of One who like the heart of man
Was once a child who among beasts has lain —
“Still do I love, still shed my innocent light, my Blood, for thee.”

La Pluie tombe, encore

Sous le Blitz, 1940. Nuit et Aube.

La Pluie tombe, encore –
Sombre, comme le monde des hommes, noire comme notre perte –
Aveugle comme les mille neuf cent quarante clous
Sur la Croix.

La pluie tombe, encore –
Cognant comme cœur qui bat et maintenant martèle
Dans le Champ du Potier, comme le bruit des pas impies

Sur la Tombe :
La pluie tombe, encore
Dans le Champ du Sang poussent les espoirs vils, et le cerveau humain
Cultive son avarice et grouille au front de Caïn.

La pluie tombe, encore –
Aux pieds de l’Affamé sur la Croix.
Jésus Christ, chaque jour, chaque nuit, toi qui restes rivé là, aie pitié de nous –
De Dives et de Lazare :
Sous la pluie, la plaie et l’or ne font qu’un.

La pluie tombe, encore –
Le Sang tombe, encore, du Flanc blessé de l’Affamé :
Il porte en Son Cœur toutes les blessures, – celles de la lumière morte,
Dernière pâle lueur
Du cœur suicidé, les blessures des ténèbres, tristes et indifférentes,
Les blessures de l’ours que l’on tourmente–
L’ours aveugle qui pleure et que meurtrissent ses maîtres
Dans sa chair sans défense … les larmes du lièvre que l’on chasse.

La Pluie tombe, encore –
Alors – O je bondirai vers mon Dieu : qui donc me retient –
Vois, vois le sang du Christ qui ruisselle au firmament :
Il coule du Front que nous avons cloué à l’arbre,
Et s’abîme jusqu’au cœur mourant, jusqu’au cœur assoiffé,
Gardien des feux de ce monde, – leurs noires macules de douleur
Sont comme la couronne de laurier de César.

Alors résonne la voix de Celui qui comme le cœur des hommes,
Fut jadis enfant couché parmi les bêtes –
« Je t’aime encore, et encore je répands ma lumière innocente, mon Sang, pour toi. »


Portrait of a Barmaid


Metallic waves of people jar Through crackling green toward the bar,

Where on the tables, chattering-white,
The sharp drinks quarrel with the light.

Those coloured muslin blinds, the smiles,
Shroud wooden faces ; and at whiles

They splash like a thin water (you
Yourself reflected in their hue).

The conversations loud and bright
Seem spinal bars of shunting light.

In firework-spirting greenery.
O complicate machinery

For building Babel ! Iron crane
Beneath your hair, that blue-ribbed mane

In noise and murder like the sea
Without its mutability !

Outside the bar where jangling heat
Seems out of tune and off the beat,

A concertina’s glycerine
Exudes and mirrors in the green

Your soul, pure glucose edged with hints
Of tentative and half-soiled tints.


Portrait d’une barmaid

Par vagues métalliques des gens palpitent
Jusqu’au bar où le vert crépite,

Et sur les tables, en blanc fracas,
Les verres à vif hérissent la lumière.

Ces stores de mousseline colorés, ces sourires,
Voilent des visages figés ; et parfois

Les éclaboussent comme une eau légère (toi-même
Tu te reflètes dans leurs tons).

Les conversations, bruyantes et vives,
Semblent les vertèbres d’une lumière évasive

Où verdoient et jaillissent des feux d’artifice.
O, mécanique compliquée

D’où Babel a bondi ! La grue de fer
Cachée sous tes cheveux et les stries bleues de ta crinière

Sonore et meurtrière comme la mer
Mais sans sa mutabilité !

Et hors du bar, dans la chaleur stridente
A contre-note, à contretemps,

La glycérine d’un concertina
Distille et reflète dans un verdoiement

Ton âme, pur glucose, ourlée de pointes
De couleurs timides et presque sales.


By the Lake

Across the flat and the pastel snow
Two people go. … ‘And do you remember
When last we wandered this shore ?’ … ‘Ah no !
For it is cold-hearted December.’
‘Dead, the leaves that like asses’ ears hung on the trees
When last we wandered and squandered joy here ;
Now Midas your husband will listen for these
Whispers – these tears for joy’s bier.’
And as they walk, they seem tall pagodas ;
And all the ropes let down from the cloud
Ring the hard cold bell-buds upon the trees – codas
Of overtones, ecstasies, grown for love’s shroud.


Au bord du lac

Sur la neige étale et pastel
Deux êtres passent… « Te souvient-il
De notre errance ancienne le long des berges ? Hélas, non !
Car voici décembre au cœur de glace.
– Elles sont mortes, ces feuilles, oreilles d’ânes flottant aux arbres,
Le long de notre errance ancienne où nous dissipions, dispersions notre joie ;
Désormais Midas, ton mari, prêtera l’oreille
A ces murmures – ces larmes versées au tombeau de la joie. »
Et ils semblent, quand ils marchent, de hautes pagodes ;
Et toutes les cordes qui tombent du nuage
Font tinter les grelots durs et froids des bourgeons sur les arbres – codas
Des harmoniques, des extases, qui naissent pour faire à l’amour son linceul.


Song

We are the darkness in the heat of the day,
The rootless flowers in the air, the coolness : we are the water
Lying upon the leaves before Death, our sun,
And its vast heat has drunken us … Beauty’s daughter
The heart of the rose and we are as one.

We are the summer’s children, the breath of evening, the days
When all may be hoped for, – we are the unreturning
Smile of the lost one, seen through the summer leaves –
That sun and its false light scorning.


Chanson

Nous sommes l’ombre dans la chaleur du jour
Les fleurs sans racine dans l’air, la fraîcheur : nous sommes l’eau
Posée sur les feuilles avant la Mort, notre soleil,
Qui de sa grande chaleur nous a enivrés...la fille de la Beauté,
Le cœur de la rose, et nous, ne sommes qu’un.

Nous sommes les enfants de l’été, le souffle du soir, le temps
De tous les espoirs – nous sommes le sourire
Envolé du défunt qu’on aperçoit parmi les feuilles d’été,
Le mépris du soleil et de sa fausse lumière.


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