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Prose : Tim Robinson

9 mars 2007

par Michèle Duclos

Tim Robinson est né en Angleterre en 1935. Il a étudié les mathématiques à Cambridge et a travaillé comme enseignant et artiste à Istanbul, Vienne et Londres. Après une carrière de plasticien d’avant-garde sous le nom maternel de Timothy Drever, en 1972 il quitte Londres pour s’installer dans l’Ouest de l’Irlande, d’abord dans les Iles d’Aran où il a commencé à écrire et à cartographier. Aujourd’hui il vit à Roundstone dans le Connemara, où il dirige avec sa femme Mairéad un atelier, Folding Landscapes, qui publie des travaux sur l’héritage naturel et culturel de l’Ouest de l’Irlande.
La cartographie a remplacé sa double vocation de mathématicien et de plasticien et s’en inspire car elle lui permet de concilier un sens de la géométrie avec un contact direct profond avec une terre qu’il connaît désormais, par la marche, dans ses moindres replis :

« A partir de mes enquêtes sur les toponymes, la cartographie est devenue pour moi non un moyen de gagner ma vie ou de faire carrière, mais un mode de vie, d’habiter un lieu. (Setting foot on the shores of Connemara, p. 164) ».

La cartographie telle qu’il la conçoit implique la totalité de la psyché de celui qui l’établit et sollicite celle de ceux qui y recourent. Certes la carte ne sera jamais le paysage, au mieux un icône, mais pour lui elle constitue aussi un lien intrinsèque entre les paysages qu’il parcourt sans cesse et les hommes qui les habitent, dans la diversité de leurs occupations parfois ancestrales, avec leur connaissance d’un passé souvent mythique ou légendaire et de sa langue. Car « Les toponymes sont à l’interface du paysage et du langage » . (SfsC, p.155)
Ceci est particulièrement vrai des langues primitives, telles que le gaélique lié, disait Yeats, aux rochers et au vent. Ces langues, comme le proclame de son côté Kenneth White à propos de ce même gaélique et des dialectes vieux norois, disent les forces de la nature :

Le paysage des Celtes était habité par les merveilles et les terreurs de la nature (...) Par conséquent les toponymes sont les derniers spectres fanés et les échos des pouvoirs et des mots de pouvoir que nous avons laissés tomber dans l’oubli.(SfsC, pp. 160 et 161)

La marche est source de l’écriture et de la cartographie chez Tim Robinson, mais il serait inexact de ne voir en lui qu’un portraitiste du paysage ou simplement un observateur scientifique minutieux, un topographe analysant la nature des terrains et en tirant les conséquences pour les paysages et les économies humaines que cette nature conditionne. Ce serait déjà réconcilier le géologue et l’ethnologue qui établit un lien direct entre la nature et les cultures des trois régions cartographiées : Iles d’Aran, Le Burren et le Connemara . Dans la foulée pour ainsi dire, il est aussi un écologiste avisé voire un moraliste conscient des dangers d’un développement énergétique exponentiel programmé. Il a encore d’autres flèches à son arc d’écrivain et de penseur, aussi capable, à l’instar des surréalistes, de laisser dériver son imagination. Surtout, véritable penseur de la science, se tenant au fait des théories et des découvertes les plus récentes, il est capable, pour ne s’arrêter qu’à un exemple des plus connus, de disserter longuement et efficacement sur la théorie des « fractals » élaborée par Benoît Mandelbrot. Il y a aussi en lui un penseur métaphysicien derrière l’écologiste moraliste, qui, dans un long essai, s’arrête longuement sur un Pascal lui aussi mathématicien et métaphysicien fasciné par le double infini de l’espace.
Car l’espace, « Space », concept concret multiple, mathématique, géométrique, géographique, mental et existentiel, est au coeur de la méditation de Tim Robinson. L’espace intègre l’humain comme le paysage physique :

« Nous sommes des entités spatiales – plus fondamentalement encore que des entités matérielles, sujets aux lois de la gravitation. Le squelette de la relation entre un individu et le monde est géométrique ; à l’échelle du paysage, il est topographique. Notre existence physique est sans cesse enveloppée dans le réseau de directions et de distances qui constitue notre espace. L’espace, l’espace inévitable et omniprésent, est notre dieu non reconnu. » (SfsC, PP.104 et I05)

Le concept d’espace réconcilie donc en lui le scientifique géologue, l’essayiste des paysages, le connaisseur des littératures, l’artiste plasticien et le métaphysicien :

« Au cours de la décennie écoulée [les années 80] le“Paysage” est devenu un terme-clé dans plusieurs disciplines ; je préfère placer cet ensemble de textes sous l’éclairage de ‘l’Espace’. Etant donné qu’en tant qu’artiste et étudiant en mathématiques j’avais un culte des espaces abstraits et imaginaires bien avant de me fixer sur le paysage, je ne peux que m’étonner de l’amplitude conférée à l’espace actuel, dans lequel on peut sans contradiction réelle édifier des demeures heideggeriennes profondes et se délecter des toutes dernières spéculations sur ses vingt-six dimensions qui, à l’exception de seulement trois spatiales et une de temps sont tellement repliées sur elles–mêmes qu’aucune de nos perceptions ne pourra jamais les pénétrer ! Quelque révélatrice que soit la théorisation courante de l’espace somatique, de l’espace perpétuel, de l’espace existentiel, etc., finalement il n’y a d’espace que l’Espace, ‘ et je n’en suis pas hors’ pour citer le Méphistophélès de Marlowe, car il est, parmi tout le reste, l’interface de toutes nos trajectoires mentales et physiques, bonnes ou mauvaises, à travers tous les sous-espaces du vécu jusqu’au cosmique. »(SfsC, p.VI)

La relation de Tim Robinson, poète cartographe-essayiste, aux paysages qu’il s’efforce de traduire sur le papier sans leur ôter de leur puissance évocatrice, est d’ordre « érotique » ; un érotisme cosmique qui non seulement sait mais vit par le regard et l’exploration physique et humaine cette unité agissante entre l’humain et le cosmos :

« En présentant chacun des exemples de toponymes dans leur brève épiphanie et une mise en évidence de la nature du lieu, je suggère que ce qui nous est caché n’a rien de rare ni d’occulte ni même d’auguste et de sacré, mais est, trop souvent, la Terre même qui nous porte. Je vous présente un mot nouveau :‘géophanie’. Une théophanie est la manifestation de Dieu, ou de dieux ; la géophanie doit par conséquent être la manifestation de la Terre. En Irlande on trouve un langage et une connaissance populaire des lieux uniquement adaptés à la géophanie de cette terre »…(SfsC, p.164)

Mais il se défend de tout mysticisme, fût-il de nature païenne ou à l’aune de la pensée orientale ; aucun appel à une fusion :
« La totalité des relations géométriques entre l’individu et le monde est plus qu’infiniment dense, et même le simple réseau de directions qui partent de moi vers les autres choses ou lieux forme un continuum indescriptible (…) Les relations sont toujours là, qui constituent notre existence géométrique, elle-même une composante de notre existence physique et, partant de là, de tous les autres niveaux d’existence individuelle et sociale (…) Peut-être un devoir de clarté à ce sujet est-il de nous ouvrir au maximum à cette conscience délicate et précise de notre relation spatiale au monde. Mais cette conscience, si elle se tend et se brouille, s’effondre en un fatras d’être-un-avec-la-Nature’. Comme l’amour, elle s’épanouit le mieux à la lisière même de la perte d’identité individuelle, de la fusion avec l’objet ; on se penche dangereusement au-dessus du gouffre de la dissolution bienheureuse totale dans l’Océanique, ou dans des frissons existentiels nauséeux. Une expérience extrême de la falaise. »
(SfsC, p.104-105)

Ce « nomade intellectuel » a roulé sa bosse par divers lieux de la planète et de la civilisation contemporaine et exploré nombre de champs de la culture planétaire avant de se raciner dans un « local » qu’il rend exemplaire de la totalité du monde présent et peut-être à venir. Tim Robinson s’inscrit dans le grand mouvement de pensée transdisciplinaire, littéraire, artistique, philosophique autant que scientifique, qui caractérise notre post-modernité oeuvrant à dépasser la métaphysique dualiste bi-millénaire occidentale ; à l’intérieur même de ce vaste courant il adopte l’épistémologie géopoétique, qui dénonce l’illusion psychologique d’une personne unitaire bien définie, et inscrit plus spécifiquement la pensée dans le dehors d’un cosmos retrouvé. Un exemple achevé de cette ouverture de vases communicants entre les « deux cultures », ici entre l’imaginaire collectif et le géologique est suggéré dans le court essai intitulé « Wittgenstein », où « un déplacement tectonique sépare les deux phases de la pensée de Wittgenstein (…) Dans une future reconstitution légendaire du Connemara ce sera Wittgenstein luttant contre les démons de la philosophie qui déchirera le paysage de Rosroe. »
Comme impliqué par la géopoétique, Tim Robinson recherche, pour rapprocher l’écriture de l’expérience intellectuelle ou de la pensée vécue, des formes plus ouvertes que les modèles occidentaux de la modernité compartimentés chacun dans sa discipline. Ses textes rassemblent, chacun en des proportions variables, des descriptions géologiques topographiques et botaniques minutieuses, la réflexion sur un état de la société, des études documentées sur des personnages culturels célèbres ou obscurs, le tout vu par le travers d’une autobiographie délibérément impersonnelle qui ne s’interdit pas des notes d’humour.

Parmi ses publications les plus importantes :

Stones of Aran : Pilgrimage, The Lilliput Press, Dublin,1986, Penguin Books, 1990
Stones of Aran : Labyrinth, 1995, Penguin Books, 1995
Setting Foot on the Shores of Connemara and other writings, Lilliput, 1996
The View from the Horizon, Coracle, 1997
My Time in Space, The Lilliput Press, 2001
Tales and Imaginings, The Lilliput Press, 2002
Connemara, listening to the wind, Penguin Ireland, 2006. (Won the non-fiction prize in the Irish Book Awards.)

Bibliographie française :

Préface à Synge, Les Iles d’Aran, éd. Anatolia, 1995

- Approaching the Glacier (édition bilingue) dans un livre de photographies de Werner

- Hannappel, Cape Distance, Arp éditions, Bruxelles, 1998

- Postface à O’Flaherty, L’Ame Noire, éd. Anatolia/ LeRocher, 1999

- “Sauter le pas” (“Taking Steps”), essai tiré de Setting Foot on the Shores of Connemara,dans la revue Goéland, n°1, janvier 2002

- « Le Fleuve », dans Goéland n°2

A paraître :

- « La Courbe de la Terre » , dans Les Cahiers de Géopoétique n°6
- "La vue de l’Errisberg" dans le numéro 120 de Po&sie.

Adresse : Tim and Mairead Robinson, Folding Landscapes, Roundstone, Connemara, Co Galway Ireland et
info@foldinglandscapes.com

RAPPORTS PROVISOIRES DE FOLDING LANDSCAPES

Bien que je réalise des cartes depuis plus de douze ans, la cartographie, le désir et la capacité de dresser des cartes en général me restent étrangers. Les cartes que j’ai entreprises à ce jour couvrent tout le territoire que j’aperçois depuis là où je vis, et sont des versions élaborées et extériorisées des esquisses mentales qu’on réalise pour se situer, cognitivement et affectivement, dans un nouveau lieu. Désorienté par la nature de l’endroit où j’avais élu de vivre, il m’était indispensable d’en dresser la carte ; aussi commencerai-je par une brève rétrospective de l’étrangeté qu’il présentait à qui arrivait en droite ligne de Londres. Les îles d’Aran sont trois éclats de calcaire arrachés au Burren, dont le caractère paradoxal est bien marqué par l’appellation de son abbaye en ruine, ‘Sainte Marie du Rocher fertile’. Cependant les îles correspondent davantage avec le Connemara, partageant avec lui l’honneur et le fardeau d’un langue en déclin qui porte une tradition orale plus ancienne que le christianisme. L’ Atlantique bat, caresse, malmène et déprime les deux grandes terres, et déborde d’attention pour les îles en particulier. Suffit. Cela est déjà plus que ce que je connaissais quand je suis arrivé en 1972, pour vivre dans un hameau situé à une heure de marche à l’ouest du petit port d’Árainn , la plus grande des îles.


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