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Prose : Rabindranath Tagore

29 septembre 2007

par Nicolas Go

L’invité

Rabindranath Tagore

Traduction Nicolas Go


Chapitre premier

PDF - 1.4 Mo
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Matilâlbâbu, le Zamindar de Kânthâliyâ, s’en retournait en naviguant vers son village et sa famille. En chemin, à mi-journée, il arrima son bateau à la berge de la rivière, près d’un marché ouvert, et se prépara au repas. C’est alors qu’un jeune brahmane lui demanda en s’approchant :
- Bâbu, où allez-vous ?
Il ne devait pas avoir plus de 15 ou 16 ans.
Matibâbu lui répondit :
- A Kanthâliyâ .
Le jeune brahmane reprit :
- Est-ce qu’en chemin, vous pouvez me laisser à Nandîgân ?
Le Bâbu acquiesçant d’un geste, demanda :
- Comment t’appelles-tu ?
Le jeune brahmane répondit :
- Je m’appelle Târâpada .
Cet adolescent au teint clair était de fort belle allure. Il avait de grands yeux, et ses lèvres souriantes lui donnaient un air charmant d’ingénu. Il portait un dhuti sale. Les formes de son corps dénudé ne présentaient aucun excès ; on l’aurait dit admirablement sculpté des mains d’un artiste amoureux de son œuvre. Ou encore, ascète dans une vie antérieure, il aurait, par d’intenses austérités, épuré son corps, provoquant ainsi l’épanouissement d’une beauté harmonieuse et divine. Saisi par son charme, Matilâlbâbu lança :
- Mon enfant, va te baigner à la rivière, le repas aura lieu ici !
- Attendez ! rétorqua Târâpada ; en un éclair, il se joignit sans hésiter à l’ouvrage culinaire. Le domestique de Matilâlbâbu était hindusthânî, et n’avait pas une grande expérience de la cuisine bengalie ; Târâpada, prenant la responsabilité du repas, accomplit son travail en très peu de temps, et prépara même quelques plats de légumes avec autant d’habilité que d’aisance. Puis il prit son bain dans la rivière et défaisant son baluchon, en sortit un vêtement blanc dont il se ceignit ; il se saisit ensuite d’un petit peigne de bois et coiffant les longs cheveux qui pendaient à son front, les laissa retomber sur sa nuque. L’ayant lavé, il arrangea le cordon sacré sur sa poitrine et rejoignit Matibâbu à bord du navire. Matibâbu le conduisit à l’intérieur de la cabine, où se trouvaient assises sa femme, et sa fille âgée de neuf ans. Annapûrnâ, l’épouse de Matibâbu fut tout à fait conquise à la vue de ce bel adolescent - elle se demanda de qui il pouvait bien être l’enfant, d’où il venait, et comment sa mère parvenait à survivre à leur séparation.
L’heure venue, elle arrangea pour ce dernier et son mari deux places voisines. Le garçon ne semblait pas très concerné par la nourriture ; Annapûrnâ constatant sa réserve pensa qu’il se gênait ; elle se répandit en sollicitudes ; mais son repas une fois terminé, il n’accepta rien de plus.
Cet enfant ne suivait que sa volonté, et avec tant de simplicité, qu’aucune obstination, aucun entêtement ne paraissaient. Et son attitude ne signalait pas la moindre gêne.
A l’issue du déjeuner, Annapûrnâ le fit asseoir auprès d’elle, et se mit à le questionner sur lui-même. Elle ne récolta que de maigres informations. Tout au plus apprit-elle qu’il avait volontairement quitté la maison à l’âge de sept ou huit ans pour s’enfuir. Elle demanda :
- Tu n’as pas de maman ?
Târâpada répondit :
- Si.
Elle reprit :
- Elle ne t’aime pas ?
Extrêmement surpris par une telle question, il s’exclama en riant :
- Pourquoi ne m’aimerait-elle pas ?
Annapûrnâ l’interrogea :
- Mais alors, pourquoi l’as-tu laissée ?
Il répondit :
- Il lui reste encore quatre fils et trois filles !
Choquée par cette étrange réponse, elle s’écria :
- Mon dieu, qu’est-ce que tu racontes ? Sous prétexte qu’on a cinq doigts, tu crois qu’on peut s’en couper un ?
Târâpada était bien jeune, et l’histoire de sa vie fort brève, mais il était d’un tempérament tout à fait singulier. Quatrième enfant de la famille, il avait perdu son père très tôt. Il était le préféré de tous ; il recevait en abondance l’affection de sa mère, ses frères, ses sœurs, et tous les gens du voisinage. On peut même dire que son maître d’école ne le battait jamais - l’eût-il fait que tous ses proches en eussent ressenti de la peine. Dans ces conditions, on ne voyait aucune raison à son départ de la maison. Car même ces enfants, négligés et fragiles, accoutumés à dérober des fruits aux arbres et à recevoir en retour des coups infligés en abondance par les membres de leur maisonnée, ont l’habitude de s’en tenir aux limites familières du village, et de rester auprès de leur mère persécutrice ; et ce garçon-là, adoré de tous, se joignant à une troupe de théâtre ambulant de passage, s’était enfui du village l’esprit léger !
Tous le recherchèrent, on le ramena chez lui. Sa mère le serra contre elle dans une effusion de sanglots pendant que ses sœurs pleuraient aussi ; son frère aîné, conscient de sa difficile et virile responsabilité de gardien, s’essaya à de faibles reproches, puis en proie au repentir, le gratifia de beaucoup d’indulgence. Les voisines l’appelant de porte en porte, s’efforçaient de le tenter et de le retenir chez elles avec beaucoup d’affection. Mais il ne pouvait supporter les entraves, fussent-elles d’amour ; sa destinée avait fait de lui un sans-attache. Lorsqu’il apercevait, halés, les bateaux étrangers passant sur la rivière, un renonçant venu de loin qui prenait ombrage assis sous le grand banyan, ou encore des nomades installés sur la berge dans un terrain vague, occupés à tresser de petites nattes, et à préparer des paniers à l’aide de tiges de bambou taillées, la pensée de ce monde inconnu le troublait par son indépendance, et sa liberté à l’égard de toute affection. Impuissants à empêcher ses fugues répétées, sa famille et les gens du village finirent par renoncer à l’espoir de le garder auprès d’eux.
La première fois, il était parti avec une troupe de théâtre ambulant. Mais un jour, alors que le directeur commençait à l’aimer comme son propre fils, qu’il avait séduit jeunes et vieux, tous les membres du groupe, dont il était même devenu la principale attraction, alors que dans les bourgs, les dames en particulier l’invitaient personnellement en lui souhaitant une chaleureuse bienvenue, il disparut sans prévenir pour une destination inconnue, et sans laisser de traces.
Târâpada avait comme un jeune faon la peur des entraves ; et comme une biche aussi, il ne savait résister au charme de la musique. C’étaient d’ailleurs les chants des troupes itinérantes de théâtre qui l’avaient pour la première fois poussé à abandonner son foyer. Les mélodies se mêlaient à son sang dans ses veines, et son corps tout entier vibrait à la mesure des rythmes. Tout petit déjà, à l’occasion des festivités musicales, il se balançait assis, grave et contenu comme un adulte oublieux de lui-même, tellement que les personnes âgées ne pouvaient s’empêcher de rire en le voyant ainsi. Mais pourquoi la musique seulement ? Lorsque les pluies de mousson s’abattaient sur les feuillages épais des arbres, que les nuages grondaient dans le ciel, que le vent se lamentait dans les bois comme l’enfant orphelin d’un démon, il sentait lui échapper le contrôle de son âme. Le cri du faucon dans le ciel lointain d’un silencieux début d’après-midi, le coassement des grenouilles par une soirée pluvieuse, le hurlement des chacals dans la nuit profonde, tout cela le transportait d’émotion. Cette irrésistible attraction vers la musique lui valut très tôt de se joindre à un groupe spécialisé dans les chansons religieuses. Avec beaucoup de soin, le directeur lui apprit à chanter, et lui enseigna des pancâli ; il lui transmit son savoir avec beaucoup d’affection, le traitant en “oiseau-de-la-cage-de-son-cœur”. L’oiseau apprit quelques chants puis, par un beau matin, s’envola au loin.

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