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Prose : Pierre Furlan

29 septembre 2007

par Pierre Furlan

Ma route coupait droit à travers le monde

(Extrait de journal)

« Cette nuit, la mort m’est apparue comme une forme géométrique sur fond noir — des cercles et des losanges qui semblaient dessinés à la craie blanche et qui m’attiraient. Quand je me suis approché, la forme s’est précisée : un corps de femme surmonté d’une ébauche de visage aux yeux larges mais vides, apparemment aveugles. Elle a commencé à m’envelopper et nous avons lutté. Mes doigts s’enfonçaient dans la pâte de son corps ; j’avais beau me débattre, je m’engluais de plus en plus, je me transformais, et au bout de ce long corps à corps j’ai senti mes yeux s’ouvrir en elle. C’était mon visage qu’elle attendait. Je me suis réveillé trempé de sueur. »

Tel est le rêve que j’ai noté le 14 septembre 2006. Depuis, son souvenir me revient par moments et provoque la même montée de peur. Je sens alors le combat reprendre en moi, et comme mes efforts sont exactement proportionnels à la force qu’exerce l’ébauche de statue, comme elle se nourrit de mes gestes, je ne suis pas du tout certain de pouvoir m’en sortir.

Cherchant à quoi pourrait correspondre cette statue, je suis remonté jusqu’à une gravure du Piranèse, la quinzième du cycle des Prisons, appelée « Le môle au lampadaire ». L’atmosphère y est sombre, oppressante, les murs suintent et les éclairages en demi-teintes suggèrent toutes sortes de douleurs muettes. Dans une salle immense où quelques ombres d’apparence humaine s’agitent, des emmurés me regardent : ce sont d’énormes têtes d’homme sculptées en bas-relief sur les côtés d’une construction massive. Leurs lèvres sont scellées par de gros anneaux de métal, et j’ai l’impression que la souffrance de ces êtres de pierre sécrète le ciment qui soude l’immense édifice. Elle écrase de sa gravité les poses théâtrales des silhouettes humaines peu consistantes qui, telles des souris, furètent ici et là. Une mince statue féminine — est-ce le lampadaire ? — se dresse au-dessus des têtes sculptées comme leur vainqueur.

Je ne suis pas sûr que mon rêve traduise simplement une peur des femmes. Il reflète aussi — je m’en aperçois en lisant mon journal à la même période — la manière dont le monde m’effraye. Tout cet automne, les nouvelles m’ont mis en rage. Ainsi, le 8 octobre, je m’indignais d’entendre, à France-Culture, deux journalistes de renom encenser un professeur de l’université de Toronto qui déclarait sans vergogne que c’est à l’imprimerie que nous devons les guerres de religion, à la radio la Seconde Guerre mondiale, et à la télévision le terrorisme. Pourquoi ne pas prétendre que le chewing-gum a provoqué les massacres du Timor oriental en 1976 (via le président américain Gerald Ford, notoirement décrit par Lyndon Johnson comme incapable de faire deux choses à la fois, à savoir marcher et mâcher du chewing-gum) ou que le caleçon long est responsable de la guerre des tranchées ? L’effet « nez de Cléopâtre » comme explication historique m’insulte.

Je m’attarde sur des cas d’absurdité et d’inhumanité. La presse en regorge et je retrouve, entre autres, une coupure de journal qui raconte comment une détenue de Fleury-Mérogis, le 31 décembre 2004, a dû accoucher menottée à son lit de l’hôpital d’Évry. Notre imagination, pour humilier et torturer nos semblables, m’apparaît sans limite, et j’y vois un tel délabrement de la société que je ne sais plus comment réagir pour ne pas m’effondrer à mon tour. Je finis par établir une échelle de valeur de la vie humaine en fonction de ce qu’ont versé les compagnies d’assurance lors d’accidents d’avion survenus aux États-Unis, en France, au Nigeria et au Pakistan. Je dois procéder à pas mal de recherches sur Internet et dans des revues spécialisées ; il en ressort qu’une vie américaine vaut plus de cent vies pakistanaises.

Fallait-il un tel calcul pour s’en rendre compte ?
Le 2 novembre, je me rebelle contre ma tendance à me scandaliser de ce qui se passe autour de moi. Je note : « Faire du spectacle du monde une source permanente d’indignation, c’est m’affaiblir. C’est banaliser l’inhumanité autant que l’humanité. » Je dois arriver à restreindre mon combat à une arène où j’ai quelque emprise.

Le 8 novembre, nouveau rêve mémorable. Je suis en compagnie de trois femmes dont je ne sais pas le nom et, tous les quatre, nous nous mettons à voler. Pas très haut, juste un peu au-dessus des arbres, mais au moment où nous franchissons une rivière, la vue se dégage vers des hauteurs recouvertes d’herbes jaunies qui ondoient sous le vent, et la lumière qui surgit alors par-dessus ces collines est si belle que je cligne sans cesse des yeux, ébloui, ravi. Nous continuons à voler — c’est une formation en V dont je suis la pointe — et nous glissons entre des orangers de haute taille. Je cueille une orange au passage, mais je la sens molle, mes doigts s’enfoncent dans l’écorce comme si elle était pourrie, et je la jette pour plonger vers l’arbre suivant où j’en détache une autre, plus ferme, plus éclatante, plus juteuse. Dès que je commence à l’ouvrir, pourtant, je perds de la hauteur, mes pieds frôlent l’herbe et, en me retournant, je m’aperçois que je suis devant une maison. Belle, austère, avec en façade un crépi blanchâtre dont les craquelures me font l’effet de rides sur un front, elle n’est pas vide, pas vraiment : elle vit, et l’obscurité, à l’intérieur, est d’un noir si animé qu’il brille à travers les fentes des volets. Je sens la réprobation qui en émane : on m’a repéré. Je me mets alors à marcher sur l’herbe, la tête basse, pour filer en catimini. Plus loin, j’essaye de reprendre mon envol. Vais-je y parvenir ?

Comme souvent quand je rêve, j’ai joué sur les mots : être surpris en train de voler (une orange) m’empêche de voler (dans les airs). Ce qui persiste cependant, c’est la sensation délicieuse que me procurent ces rares instants où, en rêve, je vole au-dessus du monde. J’ai l’impression d’avoir dépassé la menace de la statue aveugle, et je me sens même sur le chemin inverse, celui de la vie. J’ai regagné la terre grâce à l’orange — elle vaut bien la pomme du jardin d’Eden.

Quelques jours plus tard, je recommence à noter avec irritation les mensonges et autres petites tromperies dont les médias sont, à mon avis, coutumiers. Ainsi, j’entends le journaliste qui présente la bourse à France-Info se donner beaucoup de mal pour éviter d’annoncer qu’elle baisse : il dit qu’elle souffle ou qu’on assiste à des prises de bénéfice. Le pauvre homme positive comme un hypermarché. L’animateur qui lui succède confond « avenir » et « futur », comme s’il était contaminé par l’anglais, lequel n’a qu’un seul mot — future — pour les notions d’avenir et de futur. En français, le futur sous-entend ce qui va venir de toute façon, sans notre concours, un processus presque mécanique. L’avenir, au contraire, reste en partie imprévisible, obscur ; c’est lui qui m’appelle à me déployer, et tant qu’il résistera au futur, je ne me sentirai pas condamné.

Ce genre de distinguo me plaît ; grâce à lui, j’ai le sentiment de mieux diriger mon indignation. C’est la bonne voie — bonne parce qu’elle n’est pas décourageante.
Je poursuis en feuilletant de vieux cahiers, cherchant quelque chose dont je soupçonne la grande importance, quelque chose que j’aurais su à une autre époque de ma vie et que j’aurais pourtant oublié. Je m’arrête sur une réflexion quasiment philosophique : « Lorsque l’action ne prend pas la forme d’un résultat concret, la vérité se coupe de l’existence : elle apparaît comme un absolu qui, au lieu de tirer son sens de l’action, prétend le lui donner. Autant dire que celui qui n’agit pas dans le monde mais contre le monde ou au-delà du monde, se condamne à posséder la vérité. Il se voue à une tâche impossible et à l’insatisfaction permanente. »

Je me sens assez fier de cette pensée. Parce que, s’il y a une attitude que j’ai toujours combattue, c’est bien celle qui se croit en possession de la vérité, qui la brandit comme une morale et, du coup, la convertit en fausse monnaie : on la repasse jusqu’au plus faible qui, lui, est obligé de payer pour tous.

C’est même une pensée si juste que je me demande si elle vient bien de moi, si je ne l’ai pas copiée quelque part. Auquel cas, elle perdrait sa valeur, ce serait une vérité qu’on empoche et qu’on brandit, une fausse pièce. Un doute s’installe. Aurais-je encore besoin d’un tuteur ?

Oui, c’est peut-être ce qui me gêne. S’il existe en moi un point si douloureux qu’il est sans cesse irrité par l’extérieur, il se peut que ce soit parce que je ne prends pas, vis-à-vis du monde, une position qui me permettrait de m’élancer. Au lieu de quoi je me crispe, et je vais finir par me déformer.

Je continue à parcourir mes cahiers, et je tombe sur une phrase qui m’a pas mal occupé au mois de novembre : « Longtemps, j’ai cru qu’il me suffirait de me corriger pour être mieux. » Programme presque cocasse. Aussitôt, j’ai envie de m’en servir pour une nouvelle où je raconterai une erreur laborieuse, un peu à l’image de certains slogans du vingtième siècle tels que « encore un effort pour être révolutionnaire », « la vérité ne s’approche que tangentiellement », etc. Je m’y attelle, et en voici le début :

C’était un matin où le soleil était revenu, où j’avais le temps de flâner et j’avais pris le métro. Je me sentais bien dans ma peau, me trouvant même assez fière allure, un peu comme Stormy Weather dans Shortcuts. Beau dans mon blouson d’aviateur, plein d’allant, mes cheveux courts dressés et brillants. Je me tenais debout, une main sur la barre verticale en métal, et je voyais trois jeunes femmes assises devant moi, une sur un strapontin, les deux autres sur les banquettes. Elles me regardaient avec beaucoup d’attention, ce qui n’était pas désagréable, même si, par modestie, j’essayais de ne pas trop avoir l’air de le remarquer. Et puis j’ai quand même fini par me poser des questions. En suivant d’un peu plus près la direction de leurs regards, j’ai découvert quelque chose de décalé. Curieusement, c’étaient mes cheveux qui semblaient les intéresser… à moins que… À moins que ce ne soit quelque chose d’encore plus haut. J’ai levé la tête et j’ai compris. Une affiche au-dessus de ma tête, un peu en retrait, qui montrait une actrice aux yeux si gros que j’ai pensé un instant à un goitre exophtalmique.

La légende, en caractères gras, disait : LA PLUS JOLIE DES MAMANS. Maintenant que je me tordais le cou pour déchiffrer à mon tour l’affiche, j’étais exactement comme les trois filles. Un de plus, et comme je me sentais bien con, je me suis dit : les gens sont vraiment aveuglés par la pub ! Ça leur bouche tout, les yeux, les oreilles, tout.
Ça les empêche surtout de me voir.
J’étais si déçu que, quand j’ai appuyé sur ma poitrine, c’était mou.

Peut-être avais-je déjà tout dit, parce que je ne suis pas allé plus loin. Le monde est frustrant. Ça ne suffit pas pour écrire.

2 décembre 2006. Ce n’est plus un rêve qui me hante, mais une scène. Elle provient du film d’Ozu, Le Goût du saké, que j’ai vu il y a seulement quelques années. À la quarante-deuxième minute, le personnage principal, ancien capitaine de la marine japonaise, retrouve dans un bar, par hasard, un de ses marins devenu garagiste. Ils prennent un verre au comptoir en évoquant le passé. Le garagiste, plutôt replet, l’air d’un bon bougre, demande à la serveuse de mettre le disque de l’hymne de la marine. Puis il commence à chantonner, porte la main à son visage en une ébauche de salut militaire empreint de nostalgie, se balance avec la musique qui devient de moins en moins martiale, invite le capitaine à saluer à son tour, se lève, esquisse quelques pas d’une danse lente plutôt maladroite, et même la serveuse se joint à eux. Elle porte à sa tempe une main molle en souriant rêveusement. On baigne dans un reflet douceâtre, nostalgique, comme si l’on regardait une image sur une nappe d’eau ridée ; les mains tremblent un peu, les corps ont vieilli, les yeux se brouillent, la vie flotte dans l’alcool. Dans la lumière jaune, un peu irréelle du TORYS BAR, ce passé mal effacé devient poignant parce qu’il tient encore à la vie par toutes ses fibres. Ses péripéties particulières importent peu, noyées qu’elles sont dans cette indistinction. Même la défaite a perdu son goût de violence — le fer a rouillé, le sang s’est coagulé, seules les larmes sont d’aujourd’hui, et elles lavent les souvenirs. Non qu’on les perde, d’ailleurs, car il faut s’en charger, il faut devenir ce vécu qui navigue quelque part (mais où ?), donc se sentir déchiré puisqu’on se trouve également ici, et, dans ce déchirement, se sentir vivre. Tout cela est d’une beauté dont je ne me lasse pas, même lorsque l’ancien capitaine déclare : « On a bien fait de perdre. » Comme s’il l’avait souhaité — sa résignation le voue au saké.

Je finis par acheter le DVD du film et je regarde cette scène plusieurs fois, jusqu’à en émousser le tranchant. Nous nous aimons trop dans le miroir dépoli de la nostalgie, nous sommes contagieux à nous-mêmes.

12 décembre 2006. Il faut que je sorte de moi. Fouillant toujours dans mes cahiers, je m’arrête à une note brève sur Clara Haber, la femme du chimiste allemand Fritz Haber. L’histoire de cette femme agit sur moi comme une bouée. Elle est assez connue : Dietrich Stoltzenberg a publié une grande biographie de Fritz Haber, et le drame de Clara a par ailleurs été porté au théâtre. Mais c’est une histoire qui recèle une telle perfection que j’ai envie de l’écrire.

Fritz Haber (1868-1934), est célèbre pour plusieurs inventions. L’une, la synthèse de l’ammoniac, qui lui a valu le prix Nobel de chimie en 1918, a permis de réaliser les engrais chimiques. Cent millions de tonnes d’engrais par an sont produits aujourd’hui grâce à ce procédé qui a fait de Fritz Haber, selon ses propres paroles, « l’homme qui transformait les pierres en pain ». Ce nouveau Jésus avait pourtant une autre face : il a inventé le gaz moutarde utilisé la première fois à Ypres, en avril 1915, pour tuer en un seul jour plus de cinq mille soldats alliés. À cette époque, Haber, juif converti au protestantisme, voulait de toute force être plus allemand que les autres Allemands. Il fut donc patriote avant tout, aux dépens même de sa vie familiale et donc de son épouse, Clara Immerwahr. Chercheuse elle aussi, première femme au monde à obtenir un doctorat de chimie, elle avait accepté de ne pas poursuivre de carrière scientifique pour ne pas faire d’ombre à son mari. Mais elle était de plus en plus inquiète de le voir, après ses découvertes pacifiques, s’intéresser à la guerre. En décembre 1914, un des amis de Clara — le professeur Sachur qu’elle avait présenté à Fritz et qui travaillait pour lui — fut grièvement blessé dans une explosion de laboratoire alors qu’il expérimentait des armes chimiques. Il devait mourir peu après, et Clara le reprocha amèrement à Fritz qui n’allait quand même pas renoncer pour si peu à ses travaux. Car c’était lui qui avait vanté à l’état-major allemand les avantages des gaz toxiques, et Clara avait même assisté, à Cologne, à la démonstration où Fritz avait réussi à emporter définitivement l’adhésion des généraux. Elle en avait été scandalisée, effrayée, et elle avait eu honte de son mari. Le 22 avril 1915, à Ypres, la première offensive au gaz dépassait toutes les espérances de l’état-major. Le soir du 1er mai, Fritz donna une réception pour fêter l’immense succès de son invention et, accessoirement, son accession au grade de capitaine. Le lendemain, il devait partir sur le front russe apporter ses lumières sur la manière de mieux décimer l’ennemi. Le dîner se passa mal pour Clara qui se disputa violemment avec Fritz. Parmi les invités se trouvait la secrétaire de son mari, Charlotte Nathan — une jeune fille d’à peine 20 ans alors que Fritz en avait 46 —, pour laquelle Fritz dissimulait mal son penchant. Cette nuit-là, donc, Clara prit le pistolet de service de son mari et se tira une balle dans le cœur.

Fritz décida qu’elle n’allait pas lui voler son triomphe et partit pour le front russe sans même assister à l’enterrement. Les journaux « positivèrent » : ils ne parlèrent tout simplement pas du suicide. Dix-sept mois plus tard, Fritz épousait Charlotte. Le Zyklon-B qui fut ensuite découvert dans les laboratoires de Fritz Haber devait, sous Hitler, servir à gazer plusieurs membres de sa famille. Son fils Hermann, réfugié aux États-Unis, se suicida en 1946. La sœur de Clara allait également se donner la mort. Quant à Fritz, privé de travail car considéré comme juif, il dut s’exiler et mourut à Bâle en 1934.
Une histoire parfaite, en quelque sorte, parce que, si on la maintient dans sa sobriété vengeresse, elle répond à l’angoissante question : que faisons-nous de nos vies et qu’en fait notre civilisation ? Réponse : elle les détruit tout comme nous les détruisons. Voilà qui coupe court à bien des hésitations, et la certitude procure une satisfaction non négligeable.

Je devrais me documenter et l’écrire.
Je l’ai fait pendant la semaine de Noël.
Le suicide de Clara m’apparaissait comme une protestation contre la barbarie. Clara s’appelait Immerwahr, c’est-à-dire « toujours vraie », et elle était restée fidèle à quelque chose. Comme son mari, d’ailleurs, qui s’efforçait de dépasser son statut de juif au moyen d’un patriotisme qui a fini par l’anéantir. Mais quand on y regarde de plus près, on s’aperçoit que les motivations de Clara ne sont pas vraiment idéalistes, ou plutôt que son sacrifice a commencé dès qu’elle a renoncé à ses recherches en chimie pour ne pas déplaire à son mari. Il aurait dû lui offrir une compensation équivalente, mais il n’en a pas été capable. Dans ma version, je mets l’accent sur son admiration pour les uniformes militaires, son envie de se couler dans leur dureté. Je montre qu’il méprise les femmes et je décris aussi la rivalité fascinée qu’il entretient avec son homologue français, Victor Grignard, lauréat du prix Nobel de chimie en 1912. Grignard n’a pas inventé le phosgène — gaz toxique que les Alliés ont utilisé contre les Allemands—, mais il a trouvé le moyen de le produire industriellement. Et je vois ces deux brillants chimistes se rengorger, clamer leur supériorité : Mon gaz a tué plus de gens que le sien ! Non, c’est le mien ! Ils s’aiment et se haïssent par-dessus les cadavres, aucune ivresse ne peut se comparer à leur combat, aucune femme ne s’élève à ce niveau. Des deux, cependant, c’est Haber qui a eu la plus belle postérité : on parle aujourd’hui encore de la constante de Haber pour signifier la dose minimale de gaz fatale à l’homme.

Quant au destin de Clara, il brille à la façon d’un dégât collatéral. Même en mourant, elle a fini par illuminer la légende de son mari.

Une fois écrit, mon récit m’a laissé insatisfait. Je le trouvais emphatique, moralisateur, sans issue, peut-être parce que je n’avais pas suffisamment compris Clara, et soudain j’en ai eu assez des histoires fermées, de ces tragédies qui ne nous servent pas à grand-chose dans la mesure où nos vies sont si parcellisées que nous ne prenons plus de responsabilité. Nos actes nous apparaissent de moins en moins personnels, de plus en plus comme des gestes sans grande signification, simplement dictés par la nécessité de survivre. J’ai alors décidé qu’il me fallait une histoire ouverte, c’est-à-dire une histoire de confiance dans le monde.
En réalité, j’en ai commencé une il y a déjà deux ans. Elle parle de deux hommes qui se perdent en forêt comme au bon vieux temps des contes de Grimm et de Perrault. Car, autrefois, le jeune homme (plus rarement la jeune fille) partait à la rencontre du monde. Le soleil poudroyait, les bois verdoyaient, le chemin menait le marcheur vers des lieux étranges mais qui s’avéraient être toujours à sa mesure. Même s’il rencontrait des bandits ou de méchants géants, une fille de roi l’attendait quelque part et le révélait à lui-même. S’il rentrait chez lui bredouille, c’est qu’il avait toujours été nigaud, s’il revenait riche et anobli, c’est qu’il avait toujours eu en lui un fonds aristocratique. Le paraître n’était pas encore tout l’être, mais les deux finissaient par converger. Aujourd’hui, les chemins ne semblent plus mener ailleurs. On ne trouve pas, hors de chez soi, le lieu de sa réalisation mais un endroit identique, sans davantage de possibilités, homogénéisé, globalisé, vidé de substance. Les routes sont des pseudo-routes, ce que Rilke aurait appelé des « routes américaines ». Si bien qu’il faut d’emblée connaître son but, savoir ce que l’on sera avant de le découvrir, donc se conformer à un modèle au lieu de vivre une aventure. Il ne reste plus alors que le succès : un sur-place frénétique, un gonflement perpétuel, et l’auto-annihilation par surconsommation.

19 janvier 2007. Pas étonnant qu’avec les idées qui précèdent je ne puisse pas non plus achever l’histoire de mes deux pèlerins. C’est moi qui erre, et je me livre au hasard du monde. Parfois, j’entrevois une lumière. Ainsi, hier, j’ai trouvé un beau personnage dans les médias. C’est une femme décédée il y a quelques jours en Espagne et qui, jadis, a inspiré à Jacques Brel un de ses plus grands succès populaires, la chanson « Madeleine ». Brel y chante qu’il attend Madeleine : il lui offrira un bouquet de lilas, ils prendront le tram ensemble et ils iront au cinéma ou peut-être manger des frites chez Eugène. Et puis il lui dira qu’il l’aime parce que « Madeleine elle aime tant ça ». Peu importe que Madeleine ne vienne jamais au rendez-vous, « Madeleine, c’est mon espoir, / C’est mon Amérique à moi ».
Cette Madeleine a connu une vie de conte de Grimm. Fille d’un biologiste du Jardin des Plantes de Paris qui avait le tort d’être communiste et d’une mère qui avait le tort d’être juive, elle a vu ses deux parents tués devant elle lors de la Seconde Guerre mondiale, et, à six ans, elle a réussi à s’enfuir du train qui la transportait vers l’Allemagne. Cachée sous un banc public, elle est recueillie par un homme qui l’élèvera pendant les années de guerre. Elle épouse un mercenaire à l’âge de quinze ans, divorce à dix-neuf et se retrouve modèle à Saint Germain des Prés où elle présente des sous-vêtements féminins. C’est alors qu’elle se lie d’amitié avec Georges Brassens et Jacques Brel. Un peu plus tard, elle part pour l’Espagne avec son amant et, ensemble, ils fondent un restaurant à Alicante. Mais celui qui entre-temps est devenu son mari meurt, et elle se retrouve vite sans argent, obligée de faire des ménages pour payer la scolarité de leur fils adolescent. La semaine dernière, avant de mourir, elle aurait formulé comme dernier vœu : « J’aimerais revoir mon mari. On se bagarrerait, ce serait formidable. »

L’échappée.
S’échapper dans le monde.
En cet instant, je ne veux pas voir les compromissions.
Je fuis la statue qui écrase les têtes sculptées, les bouches réduites au silence.
Il me faut encore un peu de temps pour remarquer la fissure qui se fait jour dans ses talons, qui monte le long de ses jambes si dures, si déterminées.
Ce sera ma prochaine histoire.

psfurlan@free.fr


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