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Prose : Danielle Fournier

9 mars 2007

par Danielle Fournier

Marcher sur le fond d’une mare asséchée en Afrique

Au loin, dans le calme du couchant, la mare s’est retirée dans un creux que dominent quelques arbres bienveillants. Une pêche miraculeuse y aura bientôt lieu ; Sur le sol, une peau d’éléphant démesurément grossie, gris foncé, avec des pores et des rides bien marqués. Le sol est desséché, durci, et les irrégularités ne cédent pas sous le pied. Il faut s’adapter, sentir la peau de la terre qui s’est rétractée et appelle la pluie, indifférente aux pieds chaussés, aux pieds nus, aux sabots des animaux. Terre en résistance, qui a connu le frôlement des poissons et le balancement des grandes algues. La marche est irrégulière, ponctuée de sauts pour éviter le déséquilibre. Le pied épouse les angles, se pose sur la tranche, cherche son appui, et, à peine l’a-t-il trouvé qu’il faut aller plus loin, se poser sur une vague de terre, se glisser dans une brèche qui ouvre sur l’inconnu souterrain. Un monde en miniature à parcourir. Un monde d’avant le monde à éprouver. Ou un monde de Lilliputtien, la plante du pied explorant un corps abandonné

Marcher sur les trottoirs

L’angoisse de marcher dans une ville européenne sur les trottoirs. Faut-il ou non poser les pieds sur les joints qui séparent les dalles de pierre ? A moins qu’il ne faille les poser que sur les dalles, comme à la marelle, sans toucher la limite. Si tu poses le pied dessus, tu as perdu. Mais comme ce n’est qu’un jeu sans importance, que tu sais qu’il te faut continuer à avancer, tu changes les règles et tu les inverses. Qu’importe ! mais imparablement le pied qui devait alors prendre appui sur une des jointures du trottoir, par la plante, le talon, ou les orteils – on peut aussi raffiner – va se poser sur la dalle ; en naît une irritation sous la plante du pied, absence de ce qui était fixé entre soi et soi. Défaite permanente et combat remis au prochain trottoir en espérant de larges et vastes dalles bétonnées. Mais là encore, rien n’est facile : faire deux pas, tranquille, mais c’est l’amplitude qu’il faut réduire, alors trois, mais la dernier risque de produire le léger déséquilibre en avant qui agace tant et invite à modifier le rythme ; rythme et rupture imminente.

Merveilles 2005

Marcher dans un grand chaos rocheux, fréquent en montagne ! Le sentier qui empilait les boucles, creusé dans l’alpage, s’arrête net devant un chaos rocheux en équilibre, qui s’accroche au pied de pics bien découpés. Sauter de roche en roche ? Impossible, il faudrait être un géant, et léger de surcroît. Alors patiemment avancer en ligne irrégulière, avec pour compagnon le bruit des pierres instables qui de temps en temps basculent sous le poids nouveau. Combien de temps que la montagne s’est écroulée et disloquée et répandue dans un grand fracas ? Mais ça travaille en dessous, l’eau court sous les grandes dalles, dans le creux, et son grondement anime le vallon gris. Avancer encore, attentivement, certains blocs sont coupants, d’autres se sont posés sur la tranche, mais ce qui frappe et inquiète, c’est l’absence absolue d’ordre, d’organisation, de quelque chose de compréhensible, de lisible, où l’on ait prise de quelconque façon. Un paysage exclusif.

Naxos

Filer droit devant, le premier chemin qui descend, s’élargit puis se rétrécit, se couvre de branches, devient tunnel végétal, cours d’eau asséché, remonte enfin entre deux murs de pierres. Mur, murettes et murmure ; fracas du vent plutôt, plus haut dans les oliviers. Murmure à moi-même. Un dédale soudain de petits chemins, tous plus tentants les uns que les autres, semblables les uns aux autres ? Non ! le premier conduit à une très vieille église orthodoxe perdue dans la végétation. Monter les marches, en sentir l’instabilité, traverser le champ d’herbes hautes. Des bruits en montent, froissements de feuilles mortes déplacées par des colonies de lézards verts, surpris, qui regagnent les murettes au soleil. Leur cœur bat vite, le mien aussi. Les hautes herbes écrasées se relèvent … reste un sillage dans le vert qui ondule sous le vent.


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