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Prose : Anne Mounic

29 septembre 2007

par Anne Mounic

Jusqu’à l’excès, ou Le reptile dans le livre. Paris : L’Harmattan, 2007.

Présentation :

« Dans l’existence, tous les moments doivent être posés à la fois », écrit Kierkegaard dans son Post-scriptum aux miettes philosophiques. L’accès au réel de l’être en sa subjectivité kaléidoscopique se fera donc dans l’éclatement du temps linéaire qui est indifférent à nos désirs tout en donnant sa structure à notre existence et à ce roman, fresque critique de notre époque sous tous ses aspects. « Ecrire, c’est faire exploser l’instant présent, le relier à tous les temps de la vie et de la grammaire (la vie s’exprime par la grammaire, non ?). » Nous nous apercevons alors de l’absolue ubiquité de notre esprit dans la durée.
Mallarmé se proposait de rémunérer grâce au vers « le défaut des langues ». La narratrice de ces « moments posés à la fois » élargit ce souci au défaut du temps, au défaut des sociétés, au défaut du réel, au défaut du reptile en somme, dont le paysan, au dernier acte de la pièce de Shakespeare, confiait à Cléopâtre que, vraiment, il n’y avait en lui pas de bonté. Ecrire, c’est sans doute rémunérer cet irréductible défaut de bonté qui mine l’humaine condition, et la vie quotidienne.

« Ecrire, c’est imaginer les autres. » A partir d’une inscription aperçue au bord de la route, l’auteur de cet ouvrage imagine la relation naissante d’Isabelle et de Jérôme, car l’amour fournit un fil conducteur à ces récits qui s’entremêlent : « L’amour, c’est le défaut du temps, rémunéré. »

*
[Extrait, pp. 93-94.]

LE PAYS DES HYPERBOREENS

MP3 - 2.3 Mo

Aimé d’Aplomb cherchait une histoire extraordinaire, quelque chose qui soulève l’esprit, qui élève l’âme et le cœur vers des horizons véritablement merveilleux. Aimé d’Aplomb était en quête de merveilleux. Il avait lu Les Mille et Une Nuits (XIIème siècle de notre ère, traduction d’Antoine Galland, 1704-1713), les contes d’Afanassiev (collecte du dix-neuvième siècle, le temps d’avant, traduction de Lise Gruel-Apert, 1988-1990), les livres de Selma Lagerlöf (1858-1940), le Cantique des cantiques (incertain, neuvième siècle avant notre ère, nuit des temps) et l’histoire de Mélusine (Jehan d’Arras, fin du quatorzième siècle). Ce qu’il cherchait en fait, c’était l’unique récit, celui qui, suffisamment pesé et vraiment authentique, dise tout de l’instant, du plaisir d’être et du désir, du destin en somme. Il aurait voulu se trouver à la fois ici et ailleurs, tout en s’assurant d’être parfaitement ici en embrassant en sa ferveur toutes les teintes, les lignes et les suggestions du paysage.

Il n’ignorait pas, naturellement, que le livre le plus extraordinaire est celui qui jamais n’a été écrit. Il se situe en cette attente de l’imagination, cette ouverture du désir dans l’instant, ce corridor des infinis qui révèle l’intuition de l’ailleurs. Le merveilleux se situait à la lisière des mondes, le langage et le mot non encore prononcé, l’univers phénoménal et la faille de l’interrogation.

A côté de cette absolue merveille, toute amorce de récit s’avérait réduction de l’unique propos. « Il était une fois … » promettait toute la magie de l’espérance tandis que chaque mot placé à la suite résorbait l’illimité dans le fermoir de ses syllabes.

Aimé d’Aplomb, qui se posait beaucoup de questions, savait toutefois qu’il ne fallait pas hésiter à toujours recommencer. Il aligna, toute sa vie durant, toute une série d’ « il était une fois », heureux à chaque tentative de donner forme à ce qui, sans lui, serait resté sans être.

Son désir s’enroulait autour des mots, volubile, ou bien les mots vrillaient autour de son désir, bien taillés, bien mesurés, et c’est ainsi qu’il vivait, cherchant à chaque tentative la seule, l’unique, la véritable histoire extraordinaire, mais c’est quand il se vit, dépouillé de vie, mener dans le coffret comme un livre refermé, sur l’épaule de quelques amis, qu’il saisit toute la dimension de son aspiration.

La mort faisait enfin luire, au pied de chaque récit, sa propre signature de la clarté assurée de l’altérité. Toutes ses histoires, il pouvait, de ce nouveau point de vue, les lire comme il aurait lu celles d’un étranger. Il était libre désormais de hanter la lisière des mondes. Au pays d’Apollon, de libation en libation, de jouissance en exaltation poétique, il se confondait avec l’horizon et là avait inopinément surgi l’histoire la plus extraordinaire qui pût lui advenir. Le merveilleux, enfin, l’avait épinglé. Badaboum ! D’Aplomb dégringole, comme Rome dans le Tibre, de l’autre côté du monde.


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