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Prose : Anne Mounic

9 mars 2007

par Anne Mounic

[…]

Voici l’homme aux bottes rouges. Il marche sans cesse pour étirer son univers. Je l’ai vu pour la première fois, en ses bottes rouges, l’automne dernier, à l’entrée du village. Comme je l’ai revu depuis plusieurs fois et que sa présence, je ne sais pourquoi, cela reste mystérieux en dépit des mots, se fait remarquer, je me suis demandé où il habitait. Je crus, au tout début, qu’il vivait dans le coin, quelque part dans le village sans doute, et qu’il travaillait un peu plus loin. Il allait donc à pied à son travail. L’interprétation demeurait raisonnable, en phase avec les nécessités sociales et les possibles figurations du besoin. Tout cadrait à bonne distance du cri et de ses excès, sans menacer la vraie vie, efficacité, rentabilité, conformité. Je crus qu’il marchait parce qu’il n’avait pas de voiture. Je crus qu’il se déplaçait simplement d’un point à un autre, ce qui demeurait dès lors parfaitement légitime puisque chaque geste de la vie devait avoir un but précis sous peine d’errance et de morbidité.
Je le vis sur la nationale, traversant à la hâte le village de M. pour se rendre à L., le menton en avant, l’air préoccupé ou la mine éteinte. Je le vis de même en sens inverse, titubant parfois, ou bien la figure grise, comme pris de ténèbres. Le visage n’est rien sans le regard de l’autre pour l’éclairer comme un soleil. Nous paraissons tous inquiets ou ternes quand nous sommes seuls. Nous prenons, face au vide, l’allure parfaite d’étrangers auxquels nul ne rêverait de se frotter. Regardez vos voisins dans le métro ou dans le train. Oh, bien sûr, certains gardent le même rictus de neutralité ou de déplaisir en croisant autrui. Leur œil plane au-delà de vous, un peu au-dessus du sommet du crâne, en une zone frontière de nulle vie, ne reconnaissant surtout pas votre présence, comme s’il n’y avait pas de place pour tout le monde. No man’s land, dit-on quand on veut épaissir le point de passage entre deux régions antagonistes, entre deux pays résolument hostiles, terre de nulle humanité, toute présence abolie.
Je l’ai vu dans la grande rue du village voisin, trottant toujours avec la même hâte et un brin d’impatience peut-être en cette obstination à vouloir élargir le jour de tous ces kilomètres dont il martèle le temps. Il se prend parfois la tête dans les mains comme ces statues romanes aux chapiteaux des églises, figures de la mélancolie, un peu penchées, les yeux dans le vague. Est-ce par son expression en travers de l’éphémère qu’il se fait absolue présence au no man’s land ?
Un jour que je passais en voiture, je l’aperçus au stop là-bas, juste au tournant qui mène à la nationale. Là, nos regards se sont croisés. Il m’a souri comme s’il me reconnaissait. Je n’ai esquissé qu’une timide réponse, quasiment certaine que ce ne pouvait être à moi qu’il s’adressait, mais ce sourire fut un soleil qui éclaira ma matinée. Cette mutuelle reconnaissance de deux silhouettes, chacune portée de par le monde en son élan, valait tous les dieux de la terre, car les dieux, ce sont les autres, naturellement. Œil de Dieu qui toujours anime, décortiqué en tous ces yeux au fil de la journée qui, même à m’ignorer, témoignent de l’existence, y incluant de facto la mienne. Nous restons mortels, mais, de certains de nos instants, naît le merveilleux, d’une impression qui demeure, d’un étirement du regard, d’un à-propos de la parole.
Il marche.

Il est toujours vêtu de brun ou de bleu, de ces couleurs des gens déçus, qui passent inaperçues. Tout compte fait, je ne l’ai vu qu’une fois chaussé de ses bottes rouges et d’ailleurs, je ne suis pas la seule à en avoir été frappée. Nous parlions de lui avec des voisins. Dans le petit groupe que nous formions, une femme toujours souriante, au regard ironique, perçant, sensible, à fleur de peau quasiment, mais toujours sur le qui-vive, s’écria : "Ah, tu l’as vu hier. Mais portait-il encore ses splendides bottes rouges ?" Echo d’émerveillement.
Il ne les porte pas toujours, ses caoutchoucs des merveilles, ses nostalgies du magnifique. Ce rouge dit toute la ferveur de son allure, comme une flamme de vie se hâtant sur la route. C’est ce que je compris quand je sus pourquoi il se déplaçait.
Il ne va pas travailler. Il ne cherche pas à se rendre d’un point à un autre. Son unique dessein est de se mouvoir, le mouvement pour le mouvement, l’art pour l’art. Il marche en toute gratuité. Le voici témoin de l’humanité, le voici paraclet de la nudité. Il se tient en ce monde comme simple présence puisqu’il a fui la prison des motifs et des fins ; il ne cherche plus rien. Il se meut. Son existence ne se fragmente plus en menus combats, victoires et défaites, élaborations et vestiges. Il file sur le vertige en flux continu. Il fait face au pire dans le dépouillement de toute visée. Il a franchi le cap. Nous, quand nous nous déplaçons, nous visons un but, une cible ou simplement une nécessité. Il nous faut nous déplacer. Nous sommes en service commandé. Nous ne choisissons pas. Et la vie s’enlise en l’amoncellement de nos devoirs, toute une suite de faux-fuyants qui écartent tant bien que mal l’impératif d’être, jusqu’au bout. Paravent sur le secret que toutes ces obligations. Encore faut-il croire qu’il existe plus profond une silhouette authentique, à défendre. Les mots ne tiennent pas, sans cette croyance, les mots qui tentent de dépasser l’échange ordinaire de nécessités. Jusqu’au bout.
- Ce n’est pas grave. Tu es allée jusqu’au bout, me dit un jour ma petite voisine, qui avait neuf ans à cette époque, alors que je m’excusais de mes fausses notes après lui avoir tant bien que mal joué un morceau de piano.
Je sais bien que c’est ce que devaient lui dire sa mère ou le professeur de musique en pareille circonstance, mais l’idée d’aller jusqu’au bout résonna comme une obligation morale. Creuser jusqu’à l’apocalypse. Non, ce n’est pas une ligne de conduite à prôner dans l’abstrait. La notion est dangereuse. Le but de l’existence n’est pas qu’elle se révèle, mais qu’elle soit. Mychkine n’existe que par les lignes du texte. En marchant ainsi tout au long de sa vie, son arrière petit-fils parodie le travail d’écriture, regard et parole à repousser les limites de l’ordinaire pour renouveler la nudité. Je ne parle que de soulever l’écran des gestes automatisés et programmés pour faire jaillir quelques lueurs soudaines d’authentique et se découvrir présence en ce monde, œil actif et parole pour le plaisir, non plus simple jouet de l’efficacité.
Il marche.

Un jour que nous sortions, mon compagnon et moi, de chez des amis à l’autre bout du village, je le vis qui déambulait sur le même trottoir. Nos regards se croisèrent et nous nous dîmes bonjour. Il n’y avait pas d’erreur cette fois-ci. C’était bien moi qu’il voyait. C’était bien à moi qu’il adressait son bonjour. Je n’étais pas enfermée à distance dans mon auto. La seule chose qui nous séparât en cet instant, c’était cet air à peine bleuté de fin d’après-midi tandis qu’à l’ouest l’horizon s’enflammait, embrasant tout le pays d’une lueur dorée en laquelle dansaient les corolles des dahlias. La lumière ne déviait pas le regard. Nous nous étions dit bonjour. Nous nous étions souri.
Nous marchâmes devant, tous les deux. Il suivait derrière. J’entendais son pas, je sentais sa présence, ne sachant trop que faire. J’avais l’impression de le ralentir, de freiner sa hâte. Sans doute communiquions-nous déjà à traverser de la sorte le village en petite troupe.
Nous marchons.

Et puis, tout d’un coup, je ne saurais dire comment, je ne m’en souviens plus, vinrent les mots. Ils jaillirent naturellement comme si personne n’eût pu les empêcher d’être. Ils surgirent sans doute, à bien y songer, d’une acrobatique double négation, de ce jeu de l’altérité en cette sempiternelle apocalypse de soi et de l’autre, cette quête, toujours, de révélation.
Les occasions manquées sont nombreuses. Elles se tissent dans le terne à l’écart de la présence. Pourquoi la présence se présente-t-elle comme double négation ?
En l’œil qui m’observe, je ne suis pas exactement ce que je suis et, de mon regard, je ne perçois pas exactement ce qui est. De ces deux imperfections, de ces deux erreurs, jaillissent, comme de silex frottés, par instants croisés, ces étincelles du vrai, vraies parce qu’on les perçoit comme telles et qu’elles ressortent en mémoire sur le fluide de l’incessant devenir qui nous exerce à ne pas nous illusionner sur l’être. Rien que ces étincelles à la friction des regards, en celle de l’imagination quand vient, toute nue, la phrase, ou bien celle du paysage quand il évide le souci, pour nier le néant. Telle est la Présence, cet infini des négations.
- Vos amis, là, nous dit-il (et ce furent, je me souviens bien, les premières paroles qu’il nous adressa), ce sont des gens qui sont bons.
Il fallait qu’il soit apparenté au prince pour faire de la bonté un critère de distinction en un monde perclus de nécessités et de faux-fuyants parmi les discours qui justifient tout en vous assurant que vous avez raison, qu’on vous comprend, mais voyez-vous (soupir, regard au ciel, les bras m’en tombent), on ne peut pas faire autrement sous peine de mettre en péril… la paix si on veut faire la guerre, l’embauche, si on veut licencier, les animaux, si on veut exterminer les troupeaux.

Cependant, je ne parlerai pas ici sans déguisement de mes amis, car la réalité, en direct et sans résonance au-delà d’elle-même (l’autobiographique sans mythe pour le relever), tombe à plat. On discerne un rien de platitude et de commérage dans le commentaire à vif, sans les accélérations du roman. La réalité sans cesse se dérobe. L’imagination exige toute la vérité. Existence ou apocalypse. Comment le prince aurait-il pu guérir ? On ne peut parler que de ce qui s’est fait image. Tous ces personnages qui n’ont substance que de mots, cette étoffe des rêves montée de toutes pièces grâce à un regard porté sur l’énigme parce qu’on veut y croire, n’ont pas plus d’épaisseur que celle de la Présence, pas plus de chair que le prince, ce visage absent qui questionne les êtres, mais jamais ne saisit en eux ce qui lui échappe. Ne s’offre que le spectacle, sans rédemption, du drame.
Un certain nombre de portes, en ce récit, restent closes, ne s’entrouvrant peut-être, à un moment ou à un autre, que par allusions. Que peut-on révéler de la réalité en la singeant ? Un certain nombre de visages demeurent inaccessibles, car trop visibles. Il leur faudrait traverser la nuit, se mêler aux ombres du souterrain imaginaire pour reparaître plus tard, non pas eux-mêmes, mais figures dessaisies du lieu et de l’instant au monde illusoire des reflets. C’est un jeu. Il faut tout imaginer. Que chaque figure s’avère ici absolument légendaire.

Voici l’homme aux bottes rouges, en marge du réel et de ses servitudes, saisissant, signifiant, par l’apocalypse du renoncement. Voici la ribambelle des doubles négations par ces présences qui hantent les mots de leur mystère (encore faut-il y croire). Si l’on croit à la source du secret, en chaque être s’ouvre l’infini de l’insaisissable que l’on veut présence plutôt que démence, deuil enchanté plutôt que vertige. Il faut aimer jouer.
Peut-on par cet artifice en venir à supposer que la réalité, au prix de quelques métamorphoses, deviendra mythique dans la bouche de ce personnage réel entièrement réinventé ? Je le prolonge en mon imagination. Pourquoi ne cesse-t-il de me trotter dans la tête entre le visible et les mots ? Qui marche de la sorte en toute hâte et sans but ? Et puis quelle importance, du point de vue du commentaire sportif, que le réel ne soit pas le réel puisque dans l’action on ne croit pas à l’énigme ? L’ordinaire ne se maintient tel que par insuffisance du regard et désenchantement du geste ne poursuivant que ses buts immédiats définis par les besoins et les lois minima du bien-être. La fin évide les moyens. Ca sonne le creux.

[…]

- On laisse les gens nus dans la rue, maugréa soudain notre marcheur. Ils ne savent pas ce qu’ils font. Ils sont abandonnés à leur sort. C’est injuste.
Nous avions à peine passé la croisée des rues et je ne compris pas tout de suite ce qu’il voulait dire. Je saisis encore moins la portée profonde, pour lui, de ses propos.
- On ne s’occupe pas d’eux, ajouta-t-il. Et tout le monde s’en moque.
Bien sûr, je me sentis coupable immédiatement. Ne rien faire est toujours si négatif, mais que faire, la plupart du temps ? J’étais en faute, mais ne voyais toujours pas de quoi il parlait quand je me souvins de cette conversation que nous avions eue au presbytère et puis, de nouveau, un autre jour, chez des amis. On nous avait en effet parlé de cette petite maison où étaient placés les gens mis sous tutelle. C’étaient eux que l’on croisait toute la journée, sur le trottoir, devant la porte, à moitié nus parfois, traînant là leur sourire d’enfants. Durant la journée, par la fenêtre ouverte de la bâtisse, on distinguait une pièce dépouillée, meublée seulement de trois lits de fer, comme dans les hôpitaux, des tubulures crème, des couvertures bleues.
C’est là que s’arrêta l’homme aux bottes rouges. Nous nous attardâmes encore un peu à bavarder avec lui sur le trottoir d’en face. Il s’apprêtait à traverser.
- Je marche parce que je m’ennuie, nous confia-t-il, et nous prîmes congé.
[…]

Anne Mounic

[Extrait du deuxième chapitre de Voici l’homme aux bottes rouges. Paris : L’Harmattan, 2002, pp . 18-29. Prix A.R.D.U.A. 2003.]


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