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Printemps des Poètes 2011 à Brie-Comte-Robert

22 avril 2011

par Anne Mounic

Poème de Nolwenn **** Poème de Célia

Dans le cadre du printemps des Poètes 2011, Marine Roussel et Emilie Saqué, respectivement professeur d’anglais et professeur de lettres au lycée Blaise Pascal de Brie-Comte-Robert, m’ont demandé d’animer une après-midi poétique auprès de leur classe commune de Seconde 3. Nous avions préparé la séance en attribuant aux élèves la lecture des poèmes illustrant le propos, ce qui les familiarisait avec les œuvres et les rendait actifs. Ils le lurent chaque poème à plusieurs voix et je n’ai eu à reprendre qu’un seul groupe, qui, par timidité sans doute, lisait un peu vite. A la reprise, la lecture s’est améliorée.
Certains élèves avaient eux-mêmes écrit des poèmes, qui m’avaient été envoyés par Internet et que j’avais lus en donnant quelques conseils.
La séance s’est bien déroulée. Je remercie les élèves de leur vive attention. Une discussion à bâtons rompus s’ensuivit au cours de laquelle je répondis aux questions de mes auditeurs. Marine, Emilie et moi avons terminé notre après-midi dans la salle des professeurs, à écouter Mozart. Nous publions dans ce numéro quelques poèmes d’Emilie Saqué.

Sur le site du Printemps des Poètes :
http://www.printempsdespoetes.com/index.php?rub=scolaire&page=55

Respirer, être libre, en puisant infiniment au silence

Il existe autant de significations du poème et de la poésie, plus généralement, qu’il existe de poètes. Vos professeurs, Mme Roussel et Mme Saqué, m’ont invitée en tant que poète, mais je ne vous parlerai pas que de moi. Je suis aussi universitaire et, à ce titre, j’enseigne à Paris 3 Sorbonne nouvelle, la poésie de langue anglaise. En tant qu’enseignant-chercheur, j’ai écrit plusieurs livres concernant le poème, en m’intéressant aussi bien à des poètes de langue française que des poètes de langue anglaise. Ces deux aspects de mon travail sont indissociables, car vous imaginez bien que mon travail critique est largement inspiré par mon œuvre poétique et que cette dernière s’enrichit de la lecture assidue d’autres poètes. Le poème est une longue conversation avec les autres, qu’ils soient poètes eux aussi, ou bien qu’ils soient nos lecteurs, et ceux qui nous écoutent, comme vous tous, aujourd’hui. Je remercie vos deux professeurs de m’avoir invitée et je veux vous dire que je suis très contente de vous rencontrer aujourd’hui. J’ai enseigné dans le secondaire il y a quelques années maintenant – une vingtaine d’années.

Je vais cheminer avec vous selon une perspective qui peut tout d’abord être résumée et introduite par quelques mots et expressions : se choisir, naître à soi-même, puiser au silence, donner forme au temps, saisir l’instant, progresser en sa demeure, voix, liberté. Je vais partir du titre d’un de mes derniers recueils : Enfant nu comme l’instant aux ruines de la durée. Ce titre a paru mystérieux à certains critiques. J’en fus surprise, car pour moi, vous l’imaginez bien, cette formulation est limpide. Je vais vous montrer qu’elle est très simple. Je vous lirai tout à l’heure le poème qui donne ce titre au recueil. Pour l’instant, je vais vous expliquer ma démarche en faisant appel à d’autres poètes que moi. Ce sera ma façon de vous faire partager ma lecture des œuvres que j’étudie. J’ai communiqué à vos deux professeurs les poèmes que je souhaite citer de sorte que vous puissiez être partie prenante de notre recherche, aujourd’hui, sur le poème. Vous allez voir que les notions d’activité et donc de responsabilité sont pour moi centrales quand je m’interroge sur mon travail. Qu’est-ce que cela signifie d’être poète ? Que fait-on quand on écrit un poème ?

Première réponse : on se choisit. Qu’est-ce que cela veut dire ? Tout comme moi, vous avez fait l’expérience de la sensation, du sentiment. Vous avez froid, vous êtes triste, on vous contraint à faire une chose qui ne vous dit rien, etc. Il existe dans la vie une part immense de passivité, une part de choses qui nous échappent totalement – ne serait-ce que vivre. Nous sommes vivants : nous en sommes les premiers surpris, non ? Le poète se laisse aller à cette passivité ; il l’explore ; il aspire à lui donner, à chaque instant, un visage. Faisant cela, non seulement il choisit de vivre, mais il y trouve un très grand plaisir, et il l’exprime en chantant le monde dans lequel il vit, d’où l’importance des paysages, comme nous invite à y songer le thème du Printemps des Poètes de cette année. Alors, quand le poète exprime cette passivité, il est actif, puisqu’il lui donne forme. Mieux que cela il lui donne, dans le rythme, sa substance, et participe de ce qui est.

Quelques exemples. Voyons tout d’abord ce que dit un poète japonais, qui se nomme Santoka, et qui vivait au début du vingtième siècle. Il est né en 1882, mort en 1940.

c’est ainsi, il pleut
je suis trempé
je marche [1]

j’ai soif
d’eau
le bruit d’une cascade [2]

jambes allongées dans la mer agitée
le voyage écoulé
le voyage à venir [3]

Ces poèmes, très brefs, sont appelés haïkus et répondent à des règles prosodiques très précises. La prosodie concerne tout ce qui a trait au chant poétique, au son et à la mélodie des mots. A chaque fois, en termes simples, le poète exprime sa sensation, puis sa réponse à la sensation. Il se situe dans le monde, mais aussi dans le temps.

Porter cette passivité au degré de reconnaissance qui équivaut à en dire le plaisir (quand vous avez soif, le bruit d’une cascade est un réconfort), c’est faire choix de la vie et naître à soi-même, par le langage. Ceci explique, dans mon titre, le terme « Enfant ». Le mot « enfant » vient du latin « infans », qui désigne celui qui ne parle pas. Le poète, en effet, puise au silence. J’ai employé l’expression tout à l’heure. Du silence, de cette passivité de l’origine, naissent les mots. On a l’impression, quand on vit cela, d’une ouverture, d’une éclosion. On naît à soi-même à nouveau, dans l’instant où la voix fait surgir la parole. L’enfant, dans mon titre, est nu parce qu’il faut se dégager de tout lien, de toute parole préalable, pour que viennent les mots directement adaptés à l’instant. Baudelaire intitule l’un de ses Journaux intimes Mon cœur mis à nu et il note au tout début, entre parenthèses : « Je peux commencer Mon cœur mis à nu n’importe où, n’importe comment, et le continuer au jour le jour, suivant l’inspiration du jour et la circonstance, pourvu que l’inspiration soit vive. » [4] En se dépouillant de tout préjugé pour laisser libre cours au poème dans l’instant, on a l’impression de revenir au tout départ. C’est pour cette raison qu’on parle de nudité et d’origine. Ce mot, « origine », vient d’un verbe latin, « oriri », qui veut dire « se lever, naître ». Ainsi donc chaque poème est un éveil, une nouvelle naissance, un nouveau matin ou une nouvelle aube. Il existe un très beau poème de Victor Hugo, extrait des Contemplations (1856), qui commence par ce vers : « Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne ». C’est un poème daté du 3 septembre 1847 dans lequel le poète se souvient de sa fille Léopoldine, morte par noyade avec son mari quelques mois après son mariage, le 4 septembre 1843. « Demain » sera donc la date anniversaire de ce deuil. Et le deuil, bien entendu, est essentielle passivité, que le poète, à la fois par la marche, en se rendant sur la tombe, et par le vers, en ressuscitant sa fille dans ses paroles, tente de transformer en acte de vie. Remarquez qu’il s’adresse à Léopoldine, qu’il lui dit « tu » ; cet échange du Je et du Tu est essentiel en poésie. Le centre de la métamorphose, c’est le temps grammatical utilisé. Du deuil passé, Hugo fait ici un futur, marquant ainsi sa résolution, sa détermination.

Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.
J’irai par la forêt, j’irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.

Je ne regarderai ni l’or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
Et quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur. [5]

Dans la première strophe, un quatrain, le poète exprime sa résolution et sa conscience d’une relation que rien ne peut briser. Le seul verbe négatif marque l’incapacité à supporter la séparation et le poète se situe dans le monde, dans le temps tout d’abord « Demain, dès l’aube », « longtemps » et dans l’espace : « campagne », « montagne », « forêt ». Remarquez que l’espace est inclus dans la durée puisque la strophe débute par « Demain » et se clôt sur « longtemps ».
Dans le deuxième quatrain, le marcheur se replie sur lui-même, « les yeux fixés sur mes pensées », dans une attitude de recueillement qui est aussi la tristesse du deuil. Cette solitude marque une perte du monde ; il y est « inconnu ». L’absence brise toute forme de relation.

Tout en parcourant le monde, le poète voit s’écouler le temps puisque, dans la troisième strophe, c’est déjà le « soir qui tombe ». Le verbe qui exprime la chute, « tombe », rime avec « tombe », au sens de sépulture, et l’homonymie (les deux mots se prononcent de la même façon, mais ont un sens différent) imprime au quatrain un mouvement de descente, qui est renforcé par l’usage de ce verbe, « descendant », au deuxième vers. Toutefois, cette chute lente est contredite par l’élan implicite du dernier vers, le houx vert exprimant l’absence de caducité (les feuilles du houx ne tombent pas ; elles restent vertes ; elles demeurent persistantes) et la bruyère, en fleur, sous-entend un surgissement vertical, une éclosion, une montée. La présence de ces fleurs dément la négativité du premier verbe : « Je ne regarderai ni l’or… »
Le poème décrit un double mouvement : volonté, détermination ; retour sur soi, sur les ténèbres de la douleur ; renoncement, puis tension spirituelle pour convertir la passivité du deuil en une éclosion nouvelle.

Il s’agit en somme de naître à chaque instant, malgré tout. Je vais vous proposer maintenant un passage d’un poème en prose d’un très grand poète de Suisse romande, dont Philippe Jaccottet fut le disciple, et qui s’appelle Gustave Roud. C’est à mes yeux un des plus grand poètes du vingtième siècle. Il est né en 1897 et mort en 1976. Il vivait dans un village appelé Carrouge, près de Lausanne. Vous allez voir que l’on trouve dans ce fragment du Petit traité de la marche en plaine, le même mouvement de chute, puis de ressaisissement que nous avons pu observer dans le poème de Victor Hugo.

Quelquefois cependant vous touchez une sorte de miracle : le temps devenu réversible ; une minute éblouissante transfigure une longue file de démarches à tâtons dans le noir. Rien ne saurait peindre l’ivresse de cet instant. […]
« – c’est au bord de la dernière nuit que j’ai connu ce furieux renversement de tout l’être, la réponse donnée dans le temps même où la bête elle aussi va succomber. Chassé pendant des heures par les façades me jetant au visage le compte impitoyable de mes pas, traqué par les horloges folles qui ne voulaient dépasser minuit, volontairement perdu parmi les flaques et les touffes d’aulnes d’un terrain informe, rêvant les yeux sans paupières – une pente gravie et je tombe.
Naître ! Quel vent comme une eau glacée sur ma face ! Je suis au seuil d’une plaine où le soleil roule avec les cloches dans la brume ; un homme laisse tomber sa faux sur la rosée, et chante, chante, tourné vers l’orient. Voix jamais entendue, chant jamais appris, exultation terrible de celui qui accepte le bonheur, cri qui monte à la lumière, plus haut que toute angoisse, plus haut que les douleurs multipliées, ah ! c’est le monde que vous m’avez rendu ! Debout ! La belle route couleur de lavande pâlit à chaque seconde. Personne ne l’a jamais suivie, elle aussi est née avec le jour.
Et c’est VOUS que ce village là-bas attend pour s’éveiller à l’existence.
 » [6]

Gustave Roud était un grand marcheur. Il faisait de grandes promenades à pied dans la région de Carrouge. D’ailleurs quand nous avons pu visiter sa maison, en 2005, et parler avec la personne, Françoise Subilia, qui s’était occupée de lui les dernières années, nous avons vu dans l’entrée, sur le portemanteau, son manteau et son chapeau, comme s’il allait venir, endosser le pardessus, mettre le chapeau sur sa tête et partir en une nouvelle promenade. Si vous voulez voir quelques photos, allez sur Internet dans Temporel n° 3 [7] ; l’article s’intitule : « Gustave Roud : Rythme de la marche et réversibilité du temps ». C’est ce dont il s’agit dans le fragment que je vous propose. Le poète marche, tombe, puis se redresse pour renaître en même temps que le paysage. Les deux mots importants sont « seuil » et « orient ». « Seuil » parce qu’il s’agit d’un début, d’un renouveau ; « orient » parce que ce mot vient du latin « oriri », se lever, naître, tout comme « origine ». Le soleil se lève à l’est, à l’orient. L’espace et le temps sont liés dans l’esprit du poète puisque ce renouveau qu’il saisit dans l’espace correspond aussi à une transfiguration dans le temps. Une transfiguration, c’est une métamorphose, un changement, pour davantage de lumière. Si le temps est dit réversible, c’est que cette durée qui nous tue à petits feux, impitoyablement, c’est aussi le temps qui nous est imparti pour faire œuvre active. Là nous retrouvons notre élan qui transforme, qui transfigure la passivité (nous subissons le temps qui passe) en activité : grâce au temps, dans l’instant, nous naissons à nous-mêmes.

Reprenons mon titre : Enfant nu comme l’instant aux ruines de la durée. C’est dans l’instant que nous pouvons avoir prise sur le temps et lui donner la forme de notre propre expérience. Donner forme au temps, c’est la quatrième expression que j’ai utilisée au début de mon exposé. Un de mes amis poètes, Claude Vigée, né en 1921, écrivait, à l’âge de vingt ans : « La récompense est pour celui qui sait dompter le temps. » [8] Or c’est en saisissant l’instant qu’on peut « dompter le temps ». Pour illustrer cet aspect, voici un poème d’un poète anglais du nom de Robert Graves (1895-1985), poème qui s’intitule « Counting the Beats ».

COUNTING THE BEATS

You, love, and I,
(He whispers) you and I,
And if no more than only you and I
What care you or I ?

Counting the beats,
Counting the slow heart beats,
The bleeding to death of time in slow heart beats,
Wakeful they lie.

Cloudless day,
Night, and a cloudless day,
Yet the huge storm will burst upon their heads one day
From a bitter sky.

Where shall we be,
(She whispers) where shall we be,
When death strikes home, O where then shall we be
Who were you and I ?

Not there but here,
(He whispers) only here,
As we are, here, together, now and here,
Always you and I.

Counting the beats,
Counting the slow heart beats,
The bleeding to death of time in slow heart beats,
Wakeful they lie. [9]

A COMPTER LES BATTEMENTS

Toi, amour, et moi,
(Murmure-t-il), toi et moi,
Et s’il n’y avait au monde que toi et moi,
Que nous en chaut, à toi ou moi ?

A compter les battements,
Les lents battements du cœur,
A compter le saignement du temps à mourir aux lents battements du cœur,
En éveil ils reposent.

Un jour sans nuages,
Une nuit, puis un jour sans nuages,
Malgré tout, l’orage énorme un jour éclatera au-dessus de leur tête
En un ciel amer.

Où serons-nous,
(Murmure-t-elle), où serons-nous,
Quand la mort nous frappera, oh, où serons-nous,
Nous qui fûmes toi et moi ?

Non là-bas, mais ici,
(Murmure-t-il), rien qu’ici,
Comme nous sommes, ici, ensemble, maintenant et ici,
Toi et moi toujours.

A compter les battements,
Les lents battements du cœur,
A compter le saignement du temps à mourir aux lents battements du cœur,
En éveil ils reposent. [10]

Dans l’instant présent, « maintenant et ici », et non pas « ici et maintenant » – le poète parle du temps avant de nommer le lieu – se conjuguent le passé : « Who were you and I » « Nous qui fûmes toi et moi », et l’avenir : « where shall we be » « où serons-nous », mais aussi le Je et le Tu, dont je vous parlais tout à l’heure comme essentiels au rythme poétique. C’est ici manifeste. Qui plus est, ce rythme de l’échange amoureux se confond avec le rythme cardiaque, qui marque aussi la fuite du temps, en nous, en cette essentielle passivité dont je vous parlais tout à l’heure. Là, puisque j’ai effectué la traduction de ce poème, je vais vous parler un peu de rythme et de traduction. Vous savez sans doute que l’anglais est une langue accentuelle, ce qui veut dire que si vous placez mal l’accent sur un mot, votre interlocuteur risque de ne pas vous comprendre. Je vous parlais aussi de prosodie tout à l’heure. Ce sont des remarques de prosodie que vais faire maintenant puisque je parle de ce qui concerne la mélodie des mots et des vers dans lesquels ils s’agencent. Vous aurez ainsi des syllabes accentuées et des syllabes non accentuées. Celles-ci peuvent alterner dans un sens ou dans l’autre. Ou bien vous aurez : non accentué, accentué, et vous appellerez le pied un iambe en parlant de rythme iambique : conceal ; ou bien, accentué, non accentué et vous parlerez d’un trochée et d’un rythme trochaïque : paper. Prenons un vers du poème que nous étudions et plaçons les accents :

/ / / /
Counting / the slow / heart beats

Vous comptez quatre accents et trois pieds. Vous nommez le premier trochée, le second iambe et le troisième, fait de deux syllabes accentuées, spondée.
Pour un poème pareil, dans lequel le rythme est essentiel, il fallait qu’en traduisant je recrée en français un rythme. Or le français n’est pas une langue accentuelle, ce qui ne veut pas dire que notre langue manque de rythme. Nous accentuons généralement, comme Léopold Sédar Senghor (1906-2001), poète et président du Sénégal, l’a bien remarqué et mis en valeur, la dernière syllabe d’un mot. Quand les femmes du village de Senghor « parlaient à la française » [11], c’est ce qu’elles faisaient. Prenons le titre : la première et la dernière syllabes sont accentuées. Si je calque, en français, « Comptant les battements », je n’ai pas, me semble-t-il, quelque chose de satisfaisant, car s’accumulent trop de sons « an », toujours accentués, de plus. Par contre, si j’utilise l’infinitif, « compter », précédé de « à », je suis plus proche du rythme original. De plus, en français, en allongeant le nombre de syllabes, on établit un rythme plus naturel.

Donner forme au temps dans l’instant, c’est donc trouver le rythme exact de cet instant, le rythme inédit qui lui est propre. Senghor disait qu’à travers la poésie, il regagnait le « Royaume d’enfance ». Ceci rejoint ce dont je viens de vous parler.

Perles

Perles blanches,
Lentes gouttelettes,
Gouttelettes de lait frais,
Clartés fugitives le long des fils télégraphiques,
Le long des longs jours monotones et gris !
Où vous en allez-vous ?

A quels paradis ? A quels paradis ?
Clartés premières de mon enfance
Jamais retrouvée… [12]

A défaut de remonter le temps et de retrouver l’enfance, le poème qui transfigure, le poème qui opère en son rythme le renversement du temps destructeur en temps de l’œuvre, le poème au fil des instants bâtit chez le poète et son lecteur une demeure intérieure. C’est la sixième expression que j’ai utilisée : progresser en sa demeure. Progresser, car, comme le dit Claude Vigée dans le titre d’un poème publié en 1991 : « Demain la seule demeure ». Cette demeure en nous n’est autre que le temps de notre vie que nous façonnons en explorant le silence (la passivité) à la lumière de nos mots. Ainsi s’explique la fin de mon titre : Enfant nu comme l’instant aux ruines de la durée. Quand le temps a tout détruit, demeure le poème, comme témoin de cet instant où l’être naissait à lui-même.

DEMAIN LA SEULE DEMEURE

La fleur frêle de l’amandier
rose comme une fiancée,
éclose avant le temps de vivre
dans ce noir hiver d’agonie :
petit souffle d’enfant
qui dort les mains ouvertes
dans la maison trop grande
sous les sombres greniers du ciel. [13]

Cette demeure de la voix, notre puissance intérieure, à laquelle la parole donne forme, abrite toute notre fragilité, figurée ici par la frêle fleur de l’amandier qui s’ouvre quand l’hiver peut encore la détruire et qui ressemble de ce fait à un petit enfant sans défense.

Cette fragilité, le poète romantique anglais John Keats (1795-1821) l’assume lui aussi dans un sonnet qui commence par ce vers : « Bright star, would I were stedfast as thou art ». L’orthographe moderne de « stedfast » est « steadfast ».

Bright star, would I were stedfast as thou art
Not in lone splendour hung aloft the night
And watching, with eternal lids apart,
Like nature’s patient, sleepless Eremite,
The moving waters at their priestlike task
Of pure ablution round earth’s human shores,
Or gazing on the new soft-fallen mask
Of snow upon the mountains and the moors –
No – yet still stedfast, still unchangeable,
Pillow’d upon my fair love’s ripening breast,
To feel for ever its soft fall and swell,
Awake for ever in a sweet unrest,
Still, still to hear her tender-taken breath,
And so live ever – or else swoon to death. [14]

Vive étoile, puissé-je avoir ta permanence
Non en solitaire splendeur suspendue à la cime de la nuit
A observer, dans l’entrebâillement de tes paupières éternelles,
Comme l’ermite patient, toujours en éveil, de la nature,
Le mouvement des eaux en leur tâche sacerdotale
De pure ablution aux abords des rivages humains de la terre,
Ou à contempler le nouveau masque de neige
En sa chute douce sur la montagne et sur la lande –
Non – et pourtant en ta permanence échappant au changement,
Reposant sur la poitrine naissante de mon bel amour,
Pour sentir à jamais sa souple palpitation,
Eveillé à jamais en une douce inquiétude,
Pour encore et toujours entendre son souffle tendrement repris,
Et vivre ainsi à jamais – ou bien mourir en me pâmant.
(Traduction A.M.)

Le poète veut, comme l’étoile qui lui paraît solide, ferme et constante, qui n’est donc pas sujette à la métamorphose ou à la mort, connaître dans l’instant ce lien d’amour qui fait entrevoir l’éternité, un peu comme Graves dans « Counting the Beats ». Ce faisant, il établit sa demeure ici-bas, dans le temps qui passe, mais relie l’instant à l’éternité. En progressant en son lieu propre, qui est un lieu de nulle part, grâce au surgissement de sa voix, ou de sa puissante d’être, le poète se situe à la charnière du passé et de l’avenir et établit sa demeure intérieure dans celle des générations à venir. Ces vers de Benjamin Fondane (1898-1944), poète d’origine roumaine venu en France, car il adorait la littérature française, disent combien le poème est un cri lancé vers l’avenir. Le poème fut écrit durant la Seconde Guerre mondiale, en 1942.

Un jour viendra, sans doute, quand le poème lu
se trouvera devant vos yeux. Il ne demande
rien ! Oubliez-le, oubliez-le ! Ce n’est
qu’un cri, qu’on ne peut pas mettre dans un poème
parfait, avais-je donc le temps de le finir ?
Mais quand vous foulerez ce bouquet d’orties
qui avait été moi, dans un autre siècle,
en une histoire qui vous sera périmée,
souvenez-vous seulement que j’étais innocent
et que, tout comme vous, mortels de ce jour-là,
j’avais eu, moi aussi, un visage marqué
par la colère, par la pitié et la joie,

un visage d’homme, tout simplement ! [15]

Quand la voix peut ainsi surgir, le poète a l’impression de bien respirer. Un grand poète de langue allemande, Rainer Maria Rilke (1875-1926) nomme le poème « respiration ». Je donne l’original allemand pour ceux qui étudieraient l’allemand. La traduction est d’Armel Guerne.

Atmen, du unsichtbares Gedicht !
Immerfort um das eigne
Sein rein eingetauschter Weltraum. Gegengewicht,
in dem ich mich rhythmisch ereigne.
Einzige Welle, deren
allmähliches Meer ich bin ;
sparsamstes du von allen möglichen Meeren, -
Raumgewinn.

Wieviele von diesen Stellen der Räume waren schon
innen in mir. Manche Winde
sind wie mein Sohn.

Erkennst du mich, Luft, du, voll noch einst meiniger Orte ?
Du, einmal glatte Rinde,
Rundung und Blatt meiner Worte.

Respiration, ô toi l’invisible poème !
Incessant échange de l’être en soi au sein
du pur espace universel. Contre-balance
en quoi rythmiquement je surviens à moi-même.

Unique vague, dont je suis
la successive mer ;
toi, l’épargnante entre toutes les mers possibles –
espace acquis.

Combien n’y eut-il pas déjà de ces lieux des espaces
qui furent au-dedans de moi ! Bien des vents
sont comme mon fils.

Air, me reconnais-tu, empli d’endroits encore à moi naguère ?
toi, une fois, la lisse écorce,
la voussure et la feuille de mes paroles. [16]

On retrouve dans ce poème bon nombre de choses que je vous ai expliquées aujourd’hui : la participation au monde par la respiration, l’échange le plus nécessaire et le plus intime que nous puissions imaginer ; l’appartenance au temps, au sein duquel nous inscrivons notre instant ; la demeure intérieure qui est faite des paysages du monde. Le poète a l’impression de les engendrer, comme son fils.

Bien respirer, c’est être libre. On passe ainsi de la voix à la liberté. C’est le dernier terme que j’ai nommé, et il est essentiel. Je terminerai cet exposé par un de mes poèmes, ce qui fera la transition avec ma lecture. Cette liberté, c’est celle de créer notre propre rythme, personnel, singulier dans la durée. En ceci, la voix poétique, en se transformant en parole, nous ouvre l’infini. Et dans l’infini, on respire bien.

Elle flotte, l’âme, en suspens sur la brume

Dans l’univers humide et gris de fin décembre, juste après Noël,
parmi les branchages mêlés – ces filaments verts, ces frissons roux –
l’âme farouche se blottit dans la lueur
que le brouillard sur la route a déposée,
ou bien sur le point d’orgue d’un nid parmi les rameaux,
le signe d’une vie dissimulée au regard hâtif, ce regard
qui néglige dès lors jusqu’à son être même.

Elle flotte, l’âme, en suspens sur la brume,
aussi légère, et peut-être davantage – des ailes diaphanes,
sur l’élan que l’esprit se donne, qu’il puise au fin fond,
là où la vie murmure sa présence…

… (de ces ailes, on sent le battement, qui nous meut là exactement où nous nous enchantons, mais nous ne les voyons pas ; il suffit qu’elles soient) –

la brume qui, elle, ne se hâte pas, demeure, prend le temps,
entre ses lèvres douces, d’embrasser chaque silhouette.

La brume, ou les mots de la caresse, nous aideront peut-être à passer outre
l’époque peu attentive, négligente, aliénée à l’objet.

La brume nous est donnée pour éprouver dans la lenteur la seule liberté…

liberté de muser, d’écouter en soi le murmure de la vie qui passe,
muette et véritable…

La brume a le talent de l’allusif, le simple doigté de la présence,
et nous unit dans le secret de notre vie blottie alors que nous nous tenons,
l’œil écarquillé dans le timide émerveillement de l’hiver humide et gris,
le lendemain de Noël,
juste à présent.

Cette liberté qui nous est donnée de l’infini en nous, voici le seul enchantement,
la seule présence, qui ne nous leurre qu’à l’instant où nous nous leurrons.

Nous sommes à nous-mêmes l’épreuve, la merveille et le chant. [17]

Chalifert, le 13 février 2011


Poème de Nolwenn

Hier, comme la pluie, mes larmes sont tombées
Et il paraît que mon âme s’est envolée
L’orage gronde et mes lèvres en tremblent si fort
Et dehors, la tempête inonde le port
Sans toi dans mes bras, mon cœur n’est qu’un gouffre amer
De même, ces falaises où s’anime la mer
Celles de la côte bretonne, l’insouciance
Souffre comme moi des vagues et leur puissance
Sortir prendre un peu l’air et sentir les embruns
L’océan qui s’étale contre ces murs bruns
L’écume jaillit sur le phare rouge et blanc
Toi, toujours en colère, des regards pourtant
Les refrains dans le vent et le temps qui se compte
La mer immense frappe la côte sans honte
Entre terre et mer, le goéland sur la mousse
Il joue, vole et se pose malgré le vent qui pousse
Comme un raz-de-marée, tu t’acharnes sur moi
Et mon cœur meurt un peu plus en pensant à toi
Puis un sourire, la tempête s’est envolée
Et peut-être, enfin, tu pourras me pardonner.
C’est ici et ainsi que le combat prend fin
Face à la mer, voler la paix, main dans la main
L’amour ravive toutes les couleurs du ciel
Un peu de rouge, de jaune, d’or et de miel
Tête contre tête, au vif du soleil couchant
Bonheur aux lèvres, nous nous aimons tellement !


Poème de Célia

L’eau

Terre, feu, air c’est l’eau que je préfère, que j’aime
Et je n’aurai plus soif ; et je me baigne même

A l’été, une cruche d’eau – quelle fraîcheur !
A l’hiver, un bon bain chaud – quelle vraie douceur !
Sans parler de la baignade, des cris, des rires !
Eté, hiver, eau chaude ou fraîche, à te séduire…

Oh que j’aime chanter cette eau qui me rend heureuse
Eau merveilleuse à la caresse si précieuse…
Dis-moi, toi, l’eau est-elle aussi ton élément ?
Je pourrais songer sans fin dans les océans…

A la nage je fends les vagues – liberté !
Au fil de ma vie, eau, je te jure fidélité.

Notes

[1Santoka, Un puissant désir de vivre. Traduction de Cheng Wing fun et Hervé Collet. Millemont : Moundarren, 1995, p. 29.

[2Ibid., p. 42.

[3Ibid., p. 52.

[4Charles Baudelaire, Mon cœur mis à nu, Œuvres complètes. Paris : Laffont Bouquins, 1989, p. 405.

[5Victor Hugo, Les Contemplations. Paris : Garnier-Flammarion, 1995, p. 210.

[6Gustave Roud, Petit traité de la marche en plaine, Ecrits de Gustave Roud, I. Lausanne : Bibliothèque des Arts, 1978, pp. 134-35.

[8Claude Vigée, « Trois Nocturnes », Mon heure sur la terre. Paris : Galaade, 2008, p. 89.

[9Robert Graves, Complete Poems, II. Edited by Beryl Graves and Dunstan Ward. Manchester : Carcanet, 1997, p. 180.

[10Robert Graves, Poèmes. Sélection, introduction et traduction d’Anne Mounic. Paris : L’Harmattan, 2000, p. 189.

[11Léopold Sédar Senghor, Œuvre poétique. Paris : Seuil, 1990, p. 158. Première édition, 1964.

[12Ibid., p. 217.

[13Claude Vigée, op. cit., p. 677.

[14John Keats, Poetical Works. Edited by H.W. Garrod. Oxford : O.U.P., 1976, p. 370.

[15Benjamin Fondane, Le mal des fantômes. Lagrasse : Verdier, 2006, p. 153.

[16R.M. Rilke, Les Sonnets à Orphée, II. Edition bilingue. Traduction d’Armel Guerne. Paris : Seuil Points, 1974, pp. 144-45.

[17Anne Mounic, Enfant nu comme l’instant aux ruines de la durée. Nîmes : Lucie éditions, 2010, p. 31.