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Présentation au Sénat de la revue Temporel et autres ouvrages

30 septembre 2009

par Anne Mounic

Recouvrer le temporel après y avoir renoncé :
Présentation de la revue Temporel et autres ouvrages

Je voudrais tout d’abord remercier Camille Aubaude et l’association A.L.F.O.M., qu’elle dirige, de m’avoir si gentiment invitée à présenter la revue Temporel, ainsi que mon essai sur Jacob, et à vous lire un choix de mes poèmes. Je vous propose de parler de la revue puis de Jacob, ou l’être du possible. Je répondrai ensuite à vos questions. J’ai prévu aussi quelques lectures extraites de Temporel, si nous avons le temps. Puis je vous lirai quelques-uns de mes poèmes et extraits de prose. Je vous remercie, toutes et tous, de votre présence.

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Dans son Eloge de l’oisiveté parue en 1932, Bertrand Russell écrit : « La vie universitaire est si différente de la vie dans le monde commun que les hommes qui vivent dans un tel milieu n’ont généralement aucune notion des problèmes et des préoccupations des hommes et des femmes ordinaires. De plus, leur façon de s’exprimer tend à priver leurs idées de l’influence qu’elles mériteraient d’avoir auprès du public. Un autre désavantage tient au fait que les universités sont des organisations, et qu’à ce titre, elles risquent de décourager celui dont les recherches empruntent des voies inédites. Aussi utile qu’elle soit, l’université n’est donc pas en mesure de veiller de façon adéquate aux intérêts de la civilisation dans un monde où tous ceux qui vivent en dehors de ses murs sont trop pris par leurs occupations pour s’intéresser à des recherches sans but utilitaire. »

Il y aurait beaucoup à méditer sur ces remarques encore très pertinentes. Toutefois, je ne pense pas que le divorce entre la vie et la pensée soit une fatalité. Je crois même que vivre et penser sont une seule et même chose pour un être solidement constitué. Néanmoins, force est de constater, de nos jours, que le fossé entre ce qu’on pourrait appeler l’esprit d’une part et l’ordinaire de l’existence d’autre part se creuse. A qui la faute ? On peut incriminer un monde exclusivement soucieux de son bien-être matériel et donc rivé à l’objet, qui exaltera le plaisir immédiat, la facilité du divertissement et, au sein de ce métabolisme routinier de production et de consommation – épuisant à plus d’un titre –, le désir de ne se soucier de rien d’autre que ce qui participe de l’utilité. Les « recherches sans but utilitaire » qui animent l’Université, et dont parlait Bertrand Russell en 1932, sont aujourd’hui contestées par l’injonction politique de « professionnalisation » et, si l’Université continue à se dépenser en colloques, conférences et recherches de haut niveau, l’utilitarisme qui règne par ailleurs dans l’organisation de l’enseignement exile le monde de la pensée et de la création de la vie de tous les jours. C’est parce que pour nous, qui avons fondé la revue Temporel et composons son comité de rédaction, Claude Vigée, Michèle Duclos, Guy Braun et moi, l’existence quotidienne s’irrigue constamment des paroles et des œuvres des autres, de la complicité des poètes, des musiciens, des peintres, des sculpteurs, des philosophes – c’est pour cette raison que nous avons entrepris cette aventure, pour faire le lien entre toutes ces disciplines, rassembler toutes ces voix, et pour réaffirmer haut et fort que l’art est la science de la vie.
Je prends ici « art » dans son sens large, définissant tout acte créateur qui soit un choix de soi-même. Or, et c’est peut-être là la réponse à la question que je posais plus haut, dans un monde massifié, où l’on parle même d’enseignement « de masse » (ce qui est proprement une absurdité, puisque la volonté d’apprendre relève d’une décision individuelle et que l’enseignement est un dialogue entre des personnes), il n’y a guère de place pour le singulier. La consommation de masse ne peut s’inscrire que dans l’universel – qui englobe l’individu sans qu’il puisse faire entendre sa voix ; la production de masse, mondialisée, crée sa propre nécessité ; elle fait de chaque être un instrument, maniable, utilisable, « flexible », comme on dit, jetable. L’actualité sociale, malheureusement, ne nous en donne que trop la preuve. Lors de l’entretien que j’ai mené avec Claude Vigée à propos du shabbat (dans le numéro en cours de Temporel, sur la paresse), ce dernier m’a raconté la parabole suivante : « … un midrach rapporte que quand un travailleur forcé enrôlé pour la construction de la tour de Babel mourait d’épuisement, on le jetait dans le trou de la muraille qui n’avait pas été comblé par son travail. Par contre, si une seule brique se brisait en tombant sur le sol, on la pleurait et on lui faisait des funérailles ostentatoires. On remplace par un corps d’esclave préalablement réifié l’espace qu’il n’a pas empli de briques : voilà ce qu’on appelle fonctionner. »
Hannah Arendt disait qu’au sein de ce fonctionnement métabolique, l’artiste était à peu près le seul à demeurer lui-même. La question qui se pose alors est la suivante : Comment résiste-t-il ? Quel est le fond du problème ?
En 1904, Hermann Hesse, s’interrogeant sur « L’art de l’oisiveté », écrivait : « Si l’industrie et la science n’ont plus besoin d’employer des êtres dotés d’une personnalité, eh bien soit, qu’elles n’en emploient pas. Mais il en va différemment pour nous autres artistes. Au milieu de cette immense banqueroute culturelle, nous habitons un îlot où les conditions d’existence sont encore relativement supportables, et, aujourd’hui comme hier, nous sommes obligés d’obéir à des règles spécifiques. Pour nous, la personnalité ne représente pas un luxe ; c’est la condition de notre existence, l’air qui nous permet de vivre, un capital indispensable. Par le terme d’ « artiste », j’entends tous ceux qui éprouvent le besoin et la nécessité de se sentir vivre et grandir, de savoir où ils puisent leurs forces et de construire à partir de là suivant des lois qui leur sont propres. » Or, il est une réalité dans laquelle nous nous mouvons et qui, si elle nous est aliénée, fait de notre existence un esclavage, c’est le temps. A ce propos, un poète anglais plein d’humour, Stevie Smith, une femme, qui travaillait comme secrétaire dans la presse pour gagner sa vie et s’ennuyait terriblement durant ses longues heures de bureau, écrivait :
« C’est le privilège des riches
De faire perdre leur temps aux pauvres »

Plusieurs questions se posent donc et il ne s’agit pas pour nous de rejeter la science et l’industrie, pour reprendre les mots de Hermann Hesse, non plus que le bien-être matériel, mais de faire la part des choses. La science classifie les phénomènes, les analyse et en déduit des règles générales qui ne concernent l’individu qu’au détour de lois ayant trait aux groupes et calculées selon des procédés statistiques. L’industrie crée sa propre nécessité et les individus, qu’ils en soient salariés ou clients, n’ont pour elle aucun intérêt en eux-mêmes, mais remplissent, au sein des rapports de production, de simples fonctions. Les êtres y sont infiniment remplaçables, et donc interchangeables. Or l’individu n’existe qu’au moment où il exprime, et cultive, sa puissance intérieure. Hermann Hesse parle de « ceux qui éprouvent le besoin et la nécessité de se sentir vivre et grandir, de savoir où ils puisent leurs forces et de construire à partir de là suivant des lois qui leur sont propres ». C’est pour cette raison même que je disais plus haut que l’art est la science de la vie. Il n’y a qu’un poète pour affirmer que la vie est une « vallée de fabrique d’âme » (Keats) ou pour parler comme Romain Rolland du « sentiment océanique », à la suite de Goethe, qui nommait « démonique » cette force profonde qui nous anime, chacun d’entre nous, en deçà du bien et du mal. En d’autres termes, et j’y reviendrai à propos de mon essai sur Jacob, ce n’est pas la science qui puisse nous constituer comme sujets – ce n’est pas son rôle, d’ailleurs –, c’est l’œuvre poétique, artistique, littéraire, avec laquelle, dès le plus jeune âge, si nous avons cette chance, nous menons un intime dialogue. Autant dire que nous dépassons là une conception strictement esthétique de l’œuvre ; il ne s’agit pas pour nous de concevoir un bel objet, décoratif, puis de le poser sur une étagère, comme une urne funéraire. On peut d’ailleurs déceler une certaine ironie dans le fait que le commerce tente constamment de subordonner l’esthétique : est considéré comme « bon » l’ouvrage dont l’éditeur pense qu’il va se vendre. La nécessité industrielle rattrape là la pensée. Il n’est même pas besoin d’interdire ou de censurer pour bâillonner. La tyrannie s’instaure dans l’objet et par l’objet, en fermant l’avenir.
Quant au bien-être matériel, absolument bienvenu, il ne peut constituer une fin en soi. S’il ne permet pas d’accéder à un bien-être plus complet, à une sorte de plénitude morale qu’on pourrait appeler joie, ou allégresse, alors il lui manque quelque chose et l’être se trouve en quelque sorte mutilé d’une dimension essentielle.

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Voici donc dans quel contexte se situe la fondation de Temporel, en février 2006. Ici aussi, on distinguera une certaine ironie dans le fait que la technologie se mette à notre service pour nous permettre d’éluder tout l’encombrement commercial qui accompagne normalement la fondation d’une revue – recherche de subventions, accumulation d’abonnements, comparaison de devis pour l’impression et, ensuite, force de frappe publicitaire. C’est au moment où nous nous sommes aperçus que nous maîtrisions la technique informatique nécessaire que nous avons décidé de nous lancer. La revue se présente donc en libre accès sur Internet, entièrement gratuite pour nos lecteurs, et, qui plus est, lisible dans le monde entier. Nous avons d’ailleurs des contacts un peu partout dans le monde – en Nouvelle-Zélande, au Japon, en Allemagne, en Angleterre, en Suisse, en Belgique, aux Etats-Unis, en Israël, et je dois en oublier. Le comité de rédaction, comme je le suggérais tout à l’heure, est assez homogène en termes d’intérêts et de préoccupations. Claude Vigée est le poète, le critique et l’universitaire que l’on connaît. Ses poésies complètes ont paru en mai 2008 aux éditions Galaade sous le titre Mon heure sur la terre. Ses essais critiques sont édités, et réédités, aux éditions Parole et Silence et Orizons. Michèle Duclos est universitaire. Elle enseignait la littérature anglaise et la traduction littéraire à l’Université de Bordeaux. Elle a publié des ouvrages sur la poésie anglaise de l’entre-deux guerres et sur Kenneth White. Guy Braun, notre webmestre (c’est lui, et lui uniquement, qui maîtrise la bienheureuse technique), est graveur, peintre et professeur de Sciences économiques et sociales. Pour ma part, j’écris (poèmes, nouvelles, romans et ouvrages critiques), je peins et j’enseigne, à Paris 3 Sorbonne nouvelle.
Je voudrais maintenant vous en dire encore un peu plus sur le titre de la revue. Comme nous l’expliquions dans le premier éditorial, Temporel tire son nom de deux souvenirs, d’une part le poème d’André Hardellet intitulé « Le Tremblay », extrait de La Cité Montgol, recueil dédié à Pierre Mac Orlan ; j’en cite ici la dernière strophe :
« Oui, si tu retournes danser
Chez Temporel, un jour ou l’autre,
Pense aux bonheurs qui sont passés
Là, simplement, comme les nôtres. »

D’autre part, et ceci est plus important, ce passage de Crainte et tremblement de Kierkegaard : « … car cela est une grande chose que de renoncer à son vœu le plus cher, mais c’en est une plus grande encore de le conserver peu après l’avoir abandonné ; il est grand de saisir l’éternité, mais il est plus grand encore de recouvrer le temporel après y avoir renoncé. » Recouvrer le temporel tout en y renonçant, c’est toute l’œuvre de l’individu dans l’instant : il devient parfaitement lui-même hors de lui-même, c’est-à-dire dans le devenir. Et c’est la tâche du poète encore plus que de tout autre de saisir le temps à bras-le-corps pour métamorphoser la lente dissolution de notre être dans la durée en ce que Kierkegaard nomme un « atout ». Il s’agit de transformer le temps destructeur en temps de la création ; il est question d’un « renversement de l’absence en suprême présence », pour reprendre les termes d’Emmanuel Levinas (De Dieu qui vient à l’idée).
Quand nous avons discuté avec Claude Vigée de ce titre, il a souri et nous a révélé une splendide coïncidence. Quand il était jeune professeur de littérature et langue romanes à l’Université d’Ohio, après la guerre, il avait fondé avec quelques collègues et étudiants une revue, dont parurent trois numéros et qui s’appela Cronos. Vous en lirez une évocation dans l’entretien avec Claude Vigée qui se trouve dans le numéro 2 de Temporel : http://temporel.fr/Claude-Vigee-entretien « L’artiste de la faim, une esthétique de la négativité ». Il s’agit donc bien de « reprise », si nous voulons utiliser une fois encore les termes de Kierkegaard.

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Depuis février 2006, nous avons adopté le rythme de deux parutions par an, en mai et en octobre. La revue se compose de cinq parties : tout d’abord, une entrée en matière, comprenant notamment l’éditorial et les thèmes à venir – à l’orée (dans cette partie, nous plaçons aussi, en mai, le Bulletin de l’Association des Amis de l’Œuvre de Claude Vigée) ; ensuite, vient le thème, qui réunit des articles critiques – à propos ; on aborde ensuite un cahier de création, indépendant du thème – à l’œuvre  ; puis nous rassemblons visites d’atelier, notes de lecture et articles critiques hors thème dans la quatrième partie – à l’écoute ; enfin, vient à rebours, qui contient tous les numéros parus, si bien que, pour l’instant, tout demeure disponible en ligne. On peut lire, dans leur forme originale et intégrale, les six premiers numéros.
Les thèmes sont littéraires et philosophiques. Nous visons une dimension incarnée de la pensée. Nous aspirons, comme nous l’écrivions dans le premier numéro, à faire entendre une voix distincte en un monde qui s’enferme sur lui-même au moyen de ses logiques comptables étroites et réifiantes et de ses visées exclusivement techniques. Nous souhaitons défendre ce mode de connaissance qu’est la poésie et qui allie le singulier à l’infini. Le poète dit Je pour un Tu ; il entrevoit déjà par là un au-delà. Quand il peut aussi dire Nous, il dépasse cet égocentrisme qui est le tombeau du poème.

Nous avons traité les thèmes suivants :

1. La lutte avec l’ange,
2. La cage,
3. Le rythme de la marche,
4. La joie malgré tout, la joie sur le fil du rasoir,
5. La main,
6. Poésie Existence Spiritualité,
7. La paresse.

Nous projetons de traiter prochainement :

8. (octobre 2009) L’honnêteté,
9. (mai 2010) Insecte.

Sur chacun de ces thèmes, nous ne prétendons pas être exhaustifs. Toutefois, ils se recoupent et leur suite a sa logique. Nous abordons de façons diverses la question de l’être, du sujet, de l’individu, dans le devenir et parmi les autres, et nous prétendons être, à notre manière, d’actualité – dans la réalité de la vie de tous les jours, je veux dire. Par exemple, à propos de « La cage », dans le numéro 2, Christophe Dejours, psychiatre, psychanalyste et professeur au C.N.A.M. nous a accordé un magnifique entretien sur la souffrance au travail. Christian Laval, qui est sociologue, a contribué par deux fois à la revue, sur le thème de la cage chez Max Weber, puis sur la main invisible chez Adam Smith, dans le numéro 5. Nous n’ignorons donc pas les sphères de la nécessité, mais nous voudrions affirmer le pouvoir de l’esprit, et du choix individuel.
En passant en revue chacun des thèmes, j’espère mettre en relief la cohérence de notre démarche, qui s’avère aussi dans les autres rubriques. Et nous allons partir du numéro en cours pour revenir à la lutte avec l’ange et à Jacob. Je vous parlerai alors de mon essai.

La paresse


Nous avons choisi ce thème (pour le septième numéro (septième jour ?) de la revue, sans le faire exprès, mais c’est amusant) en contrepoint à la reviviscence de ce que Paul Lafargue et d’autres appelaient « dogme du travail », de sorte que nous nous sommes mis à travailler, activement, sur la paresse. J’avais rencontré Hélène Mélat lors d’un colloque, organisé à Dijon par Marianne Camus, sur « L’humour au féminin ». Comme Hélène est spécialiste de littérature russe, je lui ai parlé d’Oblomov, le célèbre roman de Gontcharov et elle a accepté avec plaisir de nous parler de ce fameux personnage et de l’oblomovisme. Oblomov s’oppose à son ami Stolz, d’origine allemande, comme la vieille Russie traditionnelle contraste avec l’industrie montante en ce milieu du dix-neuvième siècle. Le roman date de 1859. Le mot oblomovisme, de oblom, cassure, ou oblomok, tesson, débris, figure maintenant dans le dictionnaire des noms communs et signifie la maladie de l’inaction, la léthargie. Je vous recommande cet article qui rend bien compte de toute l’émotion, et de la pensée, qui emplissent ce magnifique roman. Je vous en lis la conclusion : « En ce début de XXIe siècle, la Russie est prise dans la frénésie capitaliste et une nouvelle forme de cynisme, et il n’est pas étonnant que les intellectuels, laissés sur le bas-côté par cette nouvelle (r)évolution de leur pays, se tournent de nouveau vers la figure d’Oblomov comme vers un rempart contre le nihilisme moral de la nouvelle classe d’entrepreneurs. Plus largement, notre civilisation si pressée, si avide de réussite et d’efficacité, qui édulcore, désensualise, virtualise l’univers, ferait bien de se tourner plus vers ces chenilles qui ne deviennent pas papillons, ces laissés-pour-compte de la vitesse et du progrès, car c’est chez eux, dans leur obstination à rester à côté, en deçà, que l’on peut trouver le si précieux supplément d’âme. »
Comme le dogme du travail s’est aussi récemment attaqué au dimanche, j’ai demandé à Claude Vigée de nous parler du shabbat, cette rupture hebdomadaire de toute activité fonctionnelle. D’ailleurs, à ce propos, Claude a attiré mon attention sur une étymologie à laquelle je n’avais pas songé : fonction vient du latin fungi, s’acquitter de, accomplir, remplir, qui a pour participe passé functus. On retrouve ce dernier à la racine du mot « défunt », de defungi, s’acquitter de, exécuter, accomplir, qui a pour participe passé defunctus, défunt, mort. L’étymologie va souvent au fond des choses, non ?
La paresse, c’est aussi ce que Frédéric Le Dain nomme, songeant à Proust, la « paresse de l’œuvre ». L’artiste, pour créer son œuvre, a besoin de ses rythmes propres. Il crée sa propre temporalité, ménageant au sein de la durée un infini. Baudelaire espère le trouver dans l’Invitation au voyage ; Fromentin le rencontre au Sahara. L’Orient s’oppose à l’Occident sous cet aspect. Et, bien sûr, nous avons passé en revue un certain nombre d’essais sur la paresse dont le célèbre pamphlet de Paul Lafargue, Le droit à la paresse. Nous parlons aussi de Montaigne, qui pense qu’il faut savoir ne pas dilapider son temps. « Il faut mesnager la liberté de nostre âme et ne l’hypothéquer qu’aux occasions justes », écrit-il. « Le bruit ne suit pas toute bonté », affirme-t-il aussi, ce qui fait sourire, ou soupirer, à notre époque où le bruit a remplacé, comme à titre définitif, la bonté, et, qui plus est, la mûre réflexion.
Et je vous citerai Bertrand Russell, car il brosse avec humour un tableau assez juste d’une situation qui perdure : « Et d’abord, qu’est-ce que le travail ? Il existe deux types de travail : le premier consiste à déplacer une certaine quantité de matière se trouvant à la surface de la terre, ou dans le sol même ; le second, à dire à quelqu’un d’autre de le faire. Le premier type de travail est désagréable et mal payé ; le second est agréable et très bien payé. Le second type de travail peut s’étendre de façon illimitée : il y a non seulement ceux qui donnent des ordres, mais aussi ceux qui donnent des conseils sur le genre d’ordres à donner. Normalement, deux sortes de conseils sont donnés simultanément par deux groupes organisés : c’est ce qu’on appelle la politique. Il n’est pas nécessaire pour accomplir ce type de travail de posséder des connaissances dans le domaine où l’on dispense les conseils : ce qu’il faut par contre, c’est maîtriser l’art de persuader par la parole et par l’écrit, c’est-à-dire l’art de la publicité. »

Poésie Existence Spiritualité

Si l’on s’en tient au monde fini des phénomènes, la poésie se réduit à un jeu esthétique qui peut aller jusqu’au lettrisme et lui ôte finalement sa raison d’être. Si l’on dissocie l’objet – le poème – de l’élan créateur (le démonique, le « sentiment océanique », l’interrogation sur les données existentielles) qui meut le poète, on réduit d’autant cette possibilité d’accès à l’infini dont je parlais tout à l’heure à propos de la paresse. Le poète, en son œuvre, creuse l’inconnu qui fonde notre vie – inconnu objectif : nous voici en vie alors que le principe même de la vie nous échappe ; inconnu subjectif : le mode et les manifestations de notre questionnement nous sont toujours inédits. Je voulais donc interroger quelques poètes sur cette question, et les réponses ont toutes été différentes – absolument singulières.
Georges-Emmanuel Clancier m’a parlé de l’expérience existentielle du temps qui passe et qui l’éprouve ainsi que de la dichotomie entre la capacité humaine et le chaos, ou l’horreur de l’histoire : « Nous qui sommes trace éphémère / Dans la merveille et dans l’effroi, » écrit-il. Il m’a également décrit l’évolution qu’il a connue quand il travaillait à la télévision. Après la guerre, de nombreux poètes étaient responsables d’émissions. « Le tournant s’est opéré dans les années 60. Vladimir Porcher, qui était le directeur général a été écarté ; Gilson est mort. Ce sont les journalistes politiques qui ont pris le pouvoir, puis les énarques, les technocrates. Un jour, un directeur est entré dans mon bureau et s’est mis à tout mesurer. Il voulait en connaître le cubage pour établir une évaluation financière. »
Michael Edwards a fourni des réponses très nuancées à mes questions, en disant, entre autres, que « la poésie naît du sentiment que dans le monde de tous les jours, comme dans le moi quotidien, il y a autre chose, que le monde matériel ouvre continuellement, et surtout à des moments privilégiés […], sur un réel plus secret, plus authentique et en attente ». Geoffrey Hill a insisté sur les liens entre poésie et politique (poète et homme politique doivent considérer leur propos sur de multiples plans) et déclaré : « Le poème est une lutte entre la vérité et le mètre. Il ne doit pas seulement rendre compte de la complexité des choses, mais de la collusion entre de nombreux éléments, qui fondent ce que beaucoup de gens appellent le « message » poétique. C’est une rencontre entre message, rythme et syntaxe, particulièrement la syntaxe de l’enjambement, et il est très rare que ce combat conduise au triomphe du poète. » Pour Geoffrey Hill, l’enjambement permet un déploiement de la signification et de la syntaxe qui ajoute à la jouissance érotique du vers. Il donne d’Eros la définition suivante : « … la puissance que l’on peut ressentir dans le langage quand un mot ou une phrase à moitié finie attend son acmé ».
Quant à Henri Meschonnic, après avoir établi que « l’esthétique est la mort du poème », il m’a donné de celui-ci ce qu’il a appelé une « définition de travail » : « Le poème est la transformation d’une forme de langage par une forme de vie et la transformation d’une forme de vie par une forme de langage. Les deux sont conditions l’une de l’autre. Ce type de pensée ressortit à l’éthique du sujet. En d’autres termes, le poème est la forme langagière maximale de la vie. » Hélène Péras m’a parlé d’ « épiphanie intime » et de « voix singulière », associant voix et mémoire : « Je crois, en effet, qu’il y a en chacun, un foyer central qui est notre vérité, notre identité profonde, et que notre tâche est de descendre, à travers l’obscur, pour y accéder. On n’est peut-être pas très loin, ici, de ce noyau igné qui est un des thèmes récurrents de la réflexion de Claude Vigée. En ce qui me concerne je ne dissocie pas cette notion d’un centre lumineux toujours espéré, toujours à dévoiler que désigne aussi, je crois, la figure de l’ange ; je ne la dissocie pas non plus de la délivrance de cette voix singulière, évoquée tout à l’heure, qui définit chacun de nous et qui est si souvent captive, étouffée. » Et Claude Vigée a décrit de la sorte l’acte poétique : « Pour moi, la poésie n’est pas, comme on se l’imagine souvent, un état d’âme ; c’est une action de l’âme incarnée avec tous les moyens qu’elle peut trouver à sa disposition, en premier lieu, les mots, depuis ceux de la petite enfance. Avec eux viennent ce que les Chinois appellent les dix mille choses, c’est-à-dire la totalité de ce qui est connu en détail, quelle que soit par ailleurs l’étrangeté de la matière, comme des mots, en sa variété. »
Chaque réponse est différente, mais il n’en demeure pas moins que le poème est un acte manifestant la vie au-delà, ou peut-être même, plus exactement, en deçà, du visible et du connu. C’est bien parce que l’esprit s’avère capable d’un questionnement de ce qui échappe qu’il ouvre un infini au sein de l’instant présent. Et ceci n’est pas à rejeter sous le nom d’inaccessible métaphysique ; c’est simplement le souffle qui nous anime chaque jour si nous avons le souci de nous sentir vivre, comme le disait Hermann Hesse.

La main

Dans le numéro sur la main, nous avions envisagé ce que j’ai appelé plus haut l’inconnu subjectif, sous l’angle de ce que Maine de Biran appelle « tact immédiat de l’âme sensitive » ou mode d’appréhension de ce fluide en nous qui nous échappe, toutes ces « affections multiples » qui font la vie physique, la vie première, et qu’il nomme aussi « Eurydice qu’un coup d’œil rejette parmi les ombres ». On s’aperçoit d’ailleurs que la main, si elle se dissocie du reste du corps et de l’esprit, devient le symbole d’une activité mécanique et généralement meurtrière, dans « La main enchantée » de Gérard de Nerval, « La main d’écorché », puis « La main », de Maupassant et enfin « La main du Major Müller » de Verlaine. Par contre, si elle est regard, aveugle, des profondeurs, comme dans la nouvelle de Lawrence, « L’aveugle », la main s’apparente à ce « tact immédiat de l’âme sensitive » dont parle Maine de Biran, philosophe que j’ai découvert grâce aux ouvrages de Michel Henry, phénoménologue de l’intériorité. Anne Henry, son épouse, spécialiste de Proust, a bien voulu contribuer à ce numéro en répondant à la question : « Que fait la main qui peint ? » Michel Henry a en effet consacré un ouvrage à la peinture et à Kandinsky. « … l’art accomplit la révélation invisible de la réalité véritable de l’artiste [...]. Ces élans et ces répits, ces départs et ces arrêts, écrit M. Henry, ce formidable dynamisme pétrifié et prêt à tout instant à bondir, tout cela se trouve en nous, dans le Je peux fondamental qui constitue notre être, l’ultime pouvoir et la seule cause, qu’il représente pour notre propre plaisir et pour nous donner à voir ce que nous sommes ».
A ce numéro ont contribué, entre autres, outre Christian Laval, Marc Porée, professeur à Paris 3, sur Keats : « A la manière d’un Spinoza s’interrogeant sur « ce que peut le corps », on se demandera, en cinq propositions, le chiffre ne devant rien au hasard, ce que faisaient, ce que voulaient les mains de Keats. » ; Guy Braun sur Kurosawa : « Au début de Yôjimbo [Le garde du corps] en tout cas, l’animal [le chien] tant craint par le cinéaste depuis cette scène traumatique de l’enfance se dirige, trottinant de biais, vers le héros, offrant cette main sectionnée, comme s’il s’agissait d’un cauchemar, à la manière des Fraises sauvages de Bergman. Pourquoi cette séquence ? Il faudra attendre la dernière scène pour comprendre à quel point cette main peut servir de guide pour une lecture humaniste du film. » et Jean-Baptiste Para, poète, traducteur et rédacteur en chef de la revue Europe, sur son ami le poète Claude Esteban : « Sa main d’écriture aura longtemps évoqué des mains défuntes, calcinées, insaisissables, des mains qui se détournent et se refusent, des mains qui ne saisissent que le vide, des mains entravées sous un linceul ou « rigides sur le drap ». Les mains de l’aimée qui trouva la mort dans l’île étaient des mains de peintre. » Nous avons aussi envisagé ce magnifique poème en prose de Mallarmé, « Le démon de l’analogie », où la main et l’aile se confondent pour révéler la voix première.
La joie malgré tout, la joie sur le fil du rasoir

Ce numéro sur la joie se centre bien évidemment sur Spinoza, mais évoque aussi le poète anglais Thomas Traherne, son contemporain :
O joie, ô émerveillement et délice !
O mystère sacré !
Mon âme est un esprit infini !
Une image de la divinité !
Une pure clarté substantielle ! (« Mon esprit », strophe 5)

Raphaël Enthoven m’a accordé un entretien, mais qui dit Spinoza dit surtout Robert Misrahi, qui nous a confié un très bel essai sur la joie. Il débute ainsi, par « l’état des lieux » (nous étions en octobre 2007) : « Que se passe-t-il donc vraiment aujourd’hui, dans ce pays qui vient d’élire son président au terme d’une véritable crise de la conscience politique ? Pour le comprendre suffit-il d’évoquer le vide doctrinal du parti socialiste ou l’intelligence pragmatique de la majorité ? Il ne le semble pas. Ce double constat ne rend pas compte de la crise profonde qui concerne la population ; cette crise est vécue comme souffrance, angoisse ou manque par chacun des citoyens formant la majeure partie de cette population, et l’insatisfaction des esprits, le tourment des individus ne sont pas éclairés ou annulés par le désarroi d’une gauche obsolète ou l’activisme d’une droite pragmatique. Les médias et les responsables politiques continuent d’estimer qu’une politique et une économie sont suffisamment définies lorsqu’on a déterminé les moyens de la relance économique et les modalités de la distribution des richesses. Tous semblent croire que l’individu concret n’est rien d’autre qu’une machine à consommer. » Le philosophe questionne les valeurs admises et cherche à atteindre la « source plus profonde » d’où elles sont dérivées. Il en appelle à un nouveau fondement éthique : « La joie est un acte, » affirme Robert Misrahi.
Nicolas Go, philosophe lui aussi, et auteur d’un essai sur la joie, nous avait accordé un entretien, au cours duquel il nous dit : « C’est pourquoi, aimant la vie, je fais de la philosophie. C’est pourquoi aussi je fais de la philosophie une discipline de la joie, une joie fondatrice, comme une pratique sachant se passer de toute cause extérieure. Je postule que le corrélat de la lucidité n’est pas nécessairement la souffrance ou le pessimisme. Je vois une inversion proportionnelle entre notre impuissance devant le réel tout entier, qui ne dépend (presque) pas de nous, et la puissance créatrice de la joie, qui dépend (presque) entièrement de nous. »
Nous avons dialogué, Nicolas Go et moi, dans le numéro 7, à propos de son dernier ouvrage, Les printemps du silence et il nous a confié un essai sur la lecture : « Je propose, » écrit-il, « par ce petit texte, une expérience de pensée. Si l’on pouvait demander à Proust, par exemple, de parler aux enfants, et de leur confier sa conception de la lecture en quelques mots, afin qu’ils y accèdent sans détour scolastique, que leur dirait-il ? Et si un éducateur passait par là et assistait à l’entretien, qu’en apprendrait-il ? »
Sur la joie, nous avons abordé le livre de Jean-Louis Chrétien, La joie spacieuse, et avons correspondu avec lui.

Le rythme de la marche


Le rythme, comme l’a amplement montré Henri Meschonnic, est l’être du poème. C’est donc principalement à Henri que nous nous sommes adressés sur cette question – éthique : « Le poème est un acte éthique d’abord, en ce qu’il transforme le sujet, parce que c’est le poème qui découvre l’inconnu que nous sommes à nous-même, et le poème n’est cet énonciateur dont parle Mallarmé que s’il est cette transformation réciproque dont je parlais entre un langage et une vie : c’est le poème qui fait le poète, pas le poète qui fait le poème. Et si le poème transforme le sujet qui s’y écrit, il transforme aussi le sujet qui le lit. […]
Alors, si le poème est un acte éthique d’abord, pour être un acte poétique, il est aussi nécessairement un acte politique, parce que l’ensemble des sujets que nous sommes est intégralement social et politique.
Ce n’est pas par hasard que ce soit Mandelstam en 1920, dans son article « L’Etat et le rythme », qui annonce que si on ne pense pas l’individu il y aura le collectivisme sans collectivité. »
Mallarmé qualifie le poème d’« énonciateur » dans « Crise de vers », en parlant d’« une intégrité à part triomphant, en tant que concert muet s’il n’articule et le poème, énonciateur ».
Dans le numéro 7 de Temporel, nous rendons hommage à Henri Meschonnic, qui nous a quittés récemment, le 8 avril dernier.

La cage

C’est dans ce numéro que Christian Laval nous a parlé de la cage chez Max Weber : « Max Weber, à la fin de l’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, évoque la « cage d’acier » du capitalisme dans laquelle nous serions peu à peu enfermés. Cette expression fameuse est d’un intérêt exceptionnel pour la pensée de Weber, mais surtout pour le diagnostic que l’on peut poser sur la société dans laquelle nous vivons, la société capitaliste. » Voici le passage de L’éthique protestante auquel nous faisons allusion : « Le puritain voulait être un homme besogneux - et nous sommes forcés de l’être. Car lorsque l’ascétisme se trouva transféré de la cellule des moines dans la vie professionnelle et qu’il commença à dominer la moralité séculière, ce fut pour participer à l’édification du cosmos prodigieux de l’ordre économique moderne. Ordre lié aux conditions techniques et économiques de la production mécanique et machiniste qui détermine, avec une force irrésistible, le style de vie de l’ensemble des individus nés dans ce mécanisme – et pas seulement de ceux que concerne directement l’acquisition économique. Peut-être me déterminera-t-il jusqu’à ce que la dernière tonne de carburant fossile ait achevé de se consumer. Selon les vues de Baxter, le souci des biens extérieurs ne devait peser sur les épaules de ses saints qu’à la façon d’« un léger manteau qu’à chaque instant l’on peut rejeter ». Mais la fatalité a transformé ce manteau en une cage d’acier. » Richard Baxter est un pasteur et théologien anglais du dix-septième siècle. Et Christophe Dejours, nous parlant de la souffrance au travail, nous a montré combien cette cage s’était resserrée ces dernières années avec les nouvelles méthodes d’organisation du travail venues des pays anglo-saxons, et notamment l’individualisation et la performance, ce contre quoi nous nous battons actuellement en tant qu’universitaires. Il s’agit réellement d’un problème philosophique, et politique, essentiel : « C’est l’intelligence au travail, qui fait face à l’inconnu, à l’inédit. C’est la métis, l’intelligence rusée. C’est aussi l’intelligence du corps, non pas l’intelligence conceptuelle, mais l’intuition de l’objet, qui fait entrevoir la solution aux problèmes. L’échec acquiert dès lors un rôle positif ; il suscite endurance et obstination. Je veux réussir, parce que j’ai échoué et que je souhaite surmonter cet échec.

T. : Il en est de même dans la recherche, ou dans la création.

C.D. : Sauf que le réel n’est pas décrit par la science. La recherche scientifique nie la subjectivité, qui vient avant l’objectivité. C’est simplement que la vie précède, comme l’a montré Michel Henry, le philosophe qui a établi la dignité du rapport affectif au monde. Le travail constitue la mauvaise conscience de la science. C’est une praxis, un engagement de soi tout entier. Il s’agit d’accepter la mise en attente de cette souffrance en soi et de se fier à sa propre capacité d’éprouver. Celui qui refuse d’éprouver, s’avère maladroit. La pensée prend racine dans le corps. En niant le travail, on nie l’individu, car le travail n’est autre que la subjectivité incarnée. C’est l’aspect positif, mais il est aussi l’enjeu de la domination. En effet, si les conditions dans lesquelles il s’exerce éloignent l’homme de lui-même, on glisse dans la barbarie, c’est-à-dire dans le refus de soi et la destruction de la vie.
Pourquoi la science ne peut-elle assumer cela ? Tout simplement parce que le travail vivant et la subjectivité sont invisibles. Sentiments et affects sont invisibles. »

Quand j’ai relu ces pages de Temporel pour préparer cette présentation d’aujourd’hui, je me suis réjouie d’avoir sollicité de Christophe Dejours cet entretien. Je me réjouis beaucoup moins que ce type d’organisation du travail pénètre maintenant dans l’Université.
Je vous disais tout à l’heure que Temporel se souciait de pensée incarnée. Je peux vous dire aussi que la conscience poétique, celle du Je peux, est aussi conscience politique, au sens large, et non pas comme rabâchage de slogans. De plus, dans notre revue, nous cherchons à atteindre une sorte de synthèse de diverses approches du réel, sans scinder les différents modes de connaissance, comme ils le sont trop souvent, malheureusement, à l’Université.

La lutte avec l’ange


La lutte avec le réel peut être figurée comme lutte avec l’ange. Nous en venons là à notre premier numéro, dont nous avions choisi le thème en hommage à Claude Vigée, car sa poétique est conduite par la figure de Jacob et sa lutte contre le négatif. Il écrivait, à l’âge de vingt ans, dans « La stèle de Béthel » :
« Jacob affronte l’ange et dicte la paix sainte –
La récompense est pour celui qui sait dompter le temps. »
Et le temps est peut-être dompté dans la fidélité du poète à son modèle. Claude Vigée, dans son dernier livre, Le fin murmure de la lumière, consacre en effet un nouvel essai à Jacob, dans lequel il écrit : « S’il est actif, tenace, endurant, Jacob se garde toujours de céder, comme Icare, à la tentation de la folle maîtrise du cosmos. Il connaît ses limites humaines, s’y attache au point de refuser toute auto-divinisation idolâtrique, fût-elle offerte par Dieu lui-même, dont il se contentera de rester le serviteur obstiné, mais sans illusions, simplement humble et fidèle. » Pour le poète, la lutte avec l’ange est aussi « lutte avec langue », en toute humilité, et sans la détruire ou la mettre à mal, en la savourant, bien au contraire, lui aussi, avec une jouissance érotique.
Le thème lui-même de la lutte avec l’ange, après que Delacroix eut peint son tableau, en l’église Saint-Sulpice, en 1861, devient le motif de la lutte créatrice de l’artiste. Toutefois, déjà, chez Vigny, on peut parler de lutte avec l’ange, comme nous l’a montré une de ses spécialistes, Yolande Legrand. Pierre Emmanuel s’est aussi intéressé au personnage de Jacob, comme nous l’a montré Anne-Sophie Constant. Anne Simonnet nous a également parlé de ce poète dans le numéro sur la spiritualité. Je vais revenir à cette question à propos de mon essai. Je voudrais tout d’abord conclure cette présentation de Temporel en parlant des autres rubriques et des contributions différentes qu’elles ont appelées.

***

Dans « à l’œuvre », nous avons accueilli un certain nombre de poètes et d’écrivains comme Gabrielle Althen, Camille Aubaude, Annie Briet, Beryl Cathelineau-Villatte, Gérard Cathelineau, Judith Chavanne, Michel Cosem, Michèle Finck, Pierre Furlan, Nicole Gdalia, Alain Lacouchie, Gilles Lades, Frédéric Le Dain, Yvon Le Men, Hélène Péras, Hans-Georg Renner, qui est aussi musicien et nous a fait don du thème musical que l’on peut écouter en cliquant sur « La revue », Jacques Sicard, Ysbée, et je n’ai pas cité tout le monde. Nous avons, grâce à son spécialiste anglais avec lequel Michèle Duclos nous a mis en relation, Roger Scott, publié de nombreux poèmes, essais et traductions de David Gascoyne. Dans le numéro en cours, Michèle a traduit l’essai d’Arthur Symons sur Beardsley. Elle a également traduit des poèmes d’Alan Sillitoe et de poètes irlandais et écossais.
La rubrique « à l’écoute », outre les notes de lecture, comporte des visites d’atelier. Dans le numéro en cours, nous sommes reçus par Liliane Klapisch dans son atelier parisien. Sur le thème de la main, Devorah Boxer, qui est graveur, nous avait accueillis dans son atelier et nous avions longuement discuté de gravure, ce qui s’intégrait parfaitement au thème. Jean Revol, lui-même peintre, nous a fait connaître un autre peintre, Bernard Réquichot, dont nous avons parlé à propos du rythme de la marche. Mildred Clary nous a parlé d’Olivier Greif, musicien contemporain d’une très grande sensibilité. Je voudrais également signaler, dans le numéro en cours, non seulement l’essai de Camille Aubaude sur Yvonne Caroutch, mais aussi celui d’Angela Smith, professeur à l’Université de Stirling, sur la revue Rhythm et son fondateur, le peintre écossais J.D. Fergusson. L’Université de Stirling possède une importante collection d’œuvres de ce peintre, ami de John Middleton Murry et Katherine Mansfield, qui ont tout deux contribué à la revue en s’endettant d’ailleurs considérablement. Ils auraient rêvé d’Internet !
Internet nous permet aussi d’écouter de la musique, des lectures de poèmes ou des enregistrements de quelque nature que ce soit. Charles Ficat, qui anime une émission sur Fréquence protestante, « Fréquence Livres », le premier samedi du mois à 15 heures, m’a invitée, au mois de mars, à venir parler de Temporel et de mes parutions récentes. Vous pouvez, avec son aimable autorisation, réentendre cette émission du 7 mars dans le numéro 7, en cours. Et nous ne nous privons pas d’illustrer la revue de photos, de tableaux, de dessins, en couleur. Grâce à toutes ces voix et ces images, elle est donc très vivante. Nous nous efforçons qu’elle le soit, du moins.
Pour terminer, je voudrais signaler que le visage que l’on peut voir au sommaire est un détail de la façade de l’église San Pietro de Tuscania, ville du Latium, au cœur de l’ancien pays étrusque. Opposé, sur l’autre côté de la façade, à l’homme soutien du monde, ce visage entouré de rinceaux et tenant dans ses mains un serpent, n’est autre que le temps, le devenir, l’homme des générations – ce qu’un certain dualisme prétend terrasser, au nom de l’éternité. Mais dans cet éternel, cet universel, il n’y a guère de place pour nous, chacun de nous, qui chaque jour nous battons avec le temps, les obstacles, le réel, dans la poussière. La place de l’individu, comme l’a très bien perçu Kierkegaard, se situe dans l’instant et c’est cela que nous indique, entre autres, la figure de Jacob.

Jacob, ou l’être du possible

Cet essai est dédié à Claude Vigée, sans lequel je n’aurais pu envisager toute la puissance évocatrice de la figure de Jacob. Comme Claude me l’a dit lui-même, c’est avec David l’un des personnages les plus intéressants de la Bible. J’ai découvert en effet que Jacob peut représenter, à nos yeux de modernes, l’individu aux prises avec le réel. A ce titre, Jacob, qui lutte dans la poussière avec l’inconnu, est un héros picaresque avant l’heure. D’ailleurs, dans les premiers romans de ce genre, écrits en Espagne au seizième siècle, le personnage de Jacob prend sa signification pleine et entière. L’exemple de La vie de Guzman d’Alfarache, dont l’auteur, Mateo Aleman, est un Juif marrane, illustre mon propos. Jacob, comme le héros picaresque, est un marcheur. C’est un travailleur et non un aristocrate. Dans la Genèse, on conte sa vie comme une suite de pérégrinations qui forment aussi, au bout du compte, ce qu’on nomme maintenant, après Goethe, un « roman de formation ». Si l’on ajoute à cela le fait que, luttant avec l’inconnu – son frère, un ange, un démon, une figure d’altérité de toute façon –, il invite à envisager la figure du double, on ouvre là une perspective littéraire assez ample. Par exemple, je fus emplie d’une immense satisfaction quand, reprenant le roman de Dostoïevski, Le double, qu’il me fallait mentionner dans cette optique, j’en relus la première phrase : « Il était tout près de huit heures quand Jacob Piétrovitch Goliadkine, conseiller titulaire, sortit d’un long sommeil, bâilla, s’étira, se décida enfin à ouvrir tout à fait les yeux. » Non seulement le nom, mais encore le fait de s’éveiller d’un rêve, comme le jeune Jacob après le songe de l’échelle, ainsi que d’autres allusions à travers le roman, confirmaient mon intuition. Je vous lis maintenant la seconde phrase du roman : « Une ou deux minutes il fut sans bouger, comme un homme qui doute encore s’il est éveillé ou s’il dort, si ce qui se passe autour de lui est bien la réalité ou seulement la continuation des visions désordonnées de ses rêves. » On pense bien sûr là, tout de suite, au songe de l’échelle, que fit le jeune Jacob, et dont un midrach raconte que, malgré l’exhortation de Dieu, il refusa d’y monter, de crainte d’avoir, lui aussi, à redescendre.

Dans cet essai, j’envisage tout d’abord la « geste originelle », c’est-à-dire l’histoire de Jacob telle que nous la conte la Genèse. Grâce à Henri Meschonnic, j’ai pu me faire une idée de l’importance que prend dans ce domaine biblique la traduction. Celle que donne Henri Meschonnic est accompagnée de notes qui rendent compte de ses choix, mais citent aussi les autres traducteurs. On mesure mieux, à travers le langage, ce qui est en jeu – cette relation intérieure, intime, avec le divin, qui est parole. Je prendrai un exemple. Rébecca, sentant remuer en elle les deux jumeaux qui se battaient déjà dans son ventre, est allée « rechercher Adonaï ». Le traducteur commente le sens du verbe hébreu darach, « verbe même de la recherche ». Or, les traducteurs ont choisi ou bien « consulter », ou bien « sonder ». De « rechercher » à « sonder » ou « consulter » (que l’on trouve aussi chez A. Chouraqui) s’opère un renversement de l’unité de l’acte individuel, du mouvement originel de l’esprit, à la dualité d’une quête herméneutique. En recherchant Adonaï, Rébecca se met en quête du sens, en elle-même, de son expérience ; en le sondant ou le consultant, elle s’en remet, non plus à l’intuition du divin en elle (sa voix intérieure), mais à une figure extérieure. De l’unité du sujet, on passe à la dualité de l’être.
Au sein du dialogue avec Dieu, dans cet échange du Je et du Tu, l’expérience de Jacob prend son sens. C’est dans le récit qu’elle se justifie. Je vous disais tout à l’heure que l’art est la science de la vie – l’art, ou le langage qui fait être. Je rapproche ceci de ce que me disait d’ailleurs Henri Meschonnic au cours de notre entretien d’avril 2008, à propos de Spinoza : « Son écriture est un poème de la pensée. Il essaie par exemple d’appréhender les relations de l’esprit, qui pense Dieu, à Dieu, et écrit ceci : se in Deo esse. Là si on analyse ce que disent les mots, ce que font les mots, on aboutit à une chose extraordinaire. Il dit en effet que l’esprit est en Dieu, mais l’arrangement des mots implique que Dieu est dans le sujet lui-même (entre se et esse). »
Quand Jacob, devenu homme, époux et père, retient l’ange à l’aube, il exige d’être béni et reçoit un nom, qui fait de lui un modèle : celui qui a lutté avec Dieu, celui qui a pu. La démarche est littéraire autant qu’elle est religieuse puisque le lecteur du récit a tout loisir de s’identifier avec cet individu dont les pérégrinations prennent ainsi un sens à l’âge mûr dans un échange de paroles et une désignation, comme pour une seconde naissance, dans la langue.
De plus, le terme hébreu pour bénédiction, m’a appris Claude Vigée, berakh, est lié à deux autres notions : l’eau courante, l’eau souterraine, et le genou, euphémisme pour désigner le sexe. Le mot suggère une abondance d’eau ainsi qu’une conjuration des puissances bénéfiques – fertilité, fécondité, puissance sexuelle et de création. Nous pensons bien sûr au « sentiment océanique » de Romain Rolland, bien plus vaste et dépourvu de la négativité qui s’attache à l’inconscient freudien. On trouve chez d’autres poètes cette assimilation de la puissance de création à la puissance sexuelle, notamment chez Rilke dans ses Lettres à un jeune poète. « Qu’elle soit de la chair ou de l’esprit, la fécondité est « une » : car l’œuvre de l’esprit procède de l’œuvre de chair et partage sa nature. Elle n’est que la reproduction en quelque sorte plus mystérieuse, plus pleine d’extase, plus ‘éternelle’ de l’œuvre charnelle. » A travers la figure de Jacob, la capacité individuelle à être au sein de l’infini que l’on s’ouvre soi-même par le souffle est pleinement reconnue. C’est pour cette raison que j’ai intitulé mon essai : Jacob, ou l’être du possible.

Après avoir considéré la Genèse, j’envisage les commentaires rabbiniques, du Talmud au Zohar, puis les commentaires chrétiens. Dans les commentaires rabbiniques eux-mêmes, on relève une évolution : Jacob devient un personnage de plus en plus surhumain et merveilleux. Ensuite, je vois évoluer la figure de Jacob dans la littérature, du Moyen-Age jusqu’à nos jours. C’est au dix-neuvième siècle qu’il prend véritablement cette importance de modèle que j’ai soulignée. Lamartine lui consacre un poème, dont je vous lis une strophe, qui met bien en valeur la structure duelle, la structure du double :
« Dans un formidable silence
Ils se mesurent un moment ;
Soudain l’un sur l’autre s’élance,
Saisi d’un même emportement
Leurs bras menaçants se replient,
Leurs fronts luttent, leurs membres crient,
Leurs flancs pressent leurs flancs pressés ;
Comme un chêne qu’on déracine
Leur tronc se balance et s’incline
Sur leurs genoux entrelacés ! »

Emily Dickinson fait de sa lutte avec l’ange l’emblème du combat du poète. Dans une lettre de janvier 1881, elle inverse même les rôles en disant : « Audace de la félicité, dit Jacob à l’Ange « je ne te laisserai pas partir que je ne te bénisse » – Pugiliste et poète, Jacob avait raison. » Et le tableau de Delacroix a réveillé l’intérêt de nombre d’artistes pour Jacob – Gauguin, Odilon Redon et Gustave Moreau. Pour ce qui est de la représentation artistique, il faut citer les chapiteaux de Vézelay, dont celui où Jacob alpague l’ange, c’est-à-dire le retient par le manteau. La Lutte avec l’ange de Rembrandt est aussi très belle : c’est une étreinte plus qu’un combat.
Au vingtième siècle, André Gide introduit une lutte avec l’ange dans Les Faux-Monnayeurs, en 1925. Thomas Mann, en 1933, décide de réaliser le rêve de Goethe : traiter le sujet de l’histoire de Joseph. Le premier tome s’intitule Les histoires de Jacob. La date de la réalisation de ce projet, 1933, n’est pas fortuite, loin de là. D’ailleurs, André Malraux, en 1943, publie à Lausanne La lutte avec l’ange, qui deviendra aussitôt après Les noyers de l’Altenburg. La lutte est envisagée en rapport avec l’histoire du vingtième siècle, d’une guerre à l’autre. Le poète anglais Robert Graves inscrit sa lutte avec l’ange dans l’expérience traumatique qu’il fit, jeune, de la première guerre tandis que Claude Vigée réagit à la seconde, et à la Shoah, en prenant Jacob pour modèle. Un autre poète français, d’origine grecque du Caire, Michel Fardoulis-Lagrange, s’est inspiré de la lutte avec l’ange, en contemplant à Saint-Sulpice le tableau de Delacroix.

Dans cet essai, je ne me suis pas contentée d’accumuler les exemples. J’ai essayé d’analyser la portée poétique et philosophique du modèle en soulignant que Jacob est une figure de ce que les philosophes, notamment Robert Misrahi, appellent le « sujet ». J’ai tenté de mettre en valeur, à travers le thème du double, l’envergure du « Je peux », opposant dualité (dans les nouvelles de Nerval, Maupassant et Verlaine, où il est question, à chaque fois, de main coupée) et étreinte (dans la nouvelle de D.H. Lawrence, « L’aveugle », où les mains de l’homme frappé de cécité palpent les ténèbres de l’être). Sous le titre : « Jacob, n’importe qui ? », j’envisage la conception de Pierre Emmanuel, qui assimilait Jacob au Christ et en faisait donc une figure analogique universelle, ainsi que la distinction entre le sacré et le saint en m’appuyant sur la distinction qu’établit Emmanuel Levinas. Le sacré est une projection dans l’objet ; le saint relève d’une décision du sujet. Le philosophe affirme, dans Difficile liberté que « l’âme n’est pas une exigence d’immortalité, mais une impossibilité d’assassiner ». Je pose ensuite la question de la temporalité, de l’instant et du devenir en mettant en valeur la signification du vav conversif de l’hébreu biblique, qui fait d’un passé un futur et vice versa. Dans l’instant présent du poème, de la même façon, le passé fait éclosion dans l’avenir. Je termine sur la question de l’inconnu et du poétique en considérant Claude Vigée, qui a éminemment développé cet aspect, puis William Blake, pour lequel le poème rassemble les « menus Détails » de l’existence, c’est-à-dire les souffrances et les joies de l’individu, en une synthèse temporelle : « Je vois le passé, le présent et l’avenir exister tout à la fois / Devant moi. » J’insiste en conclusion sur la question de l’inachèvement et de la liberté, qui implique le renoncement à la souveraineté, comme l’explique Hannah Arendt.

Je dois dire que ce fut une véritable joie pour moi d’écrire ce livre, sans doute parce que cette réflexion m’a permis d’éclairer ma démarche de poète – une attention de chaque jour à l’instant, un dialogue avec les autres et une reconnaissance de la personne, de l’individu et de la vie. Robert Misrahi préconise de fonder une nouvelle éthique, à la source. Je crois en effet que c’est chaque jour qu’il faut fonder à nouveau ses propres valeurs – ne jamais se laisser aller au déjà dit, trouver ce qui fait le sel de l’instant, et de l’individu, en n’oubliant pas que ce qui est vrai aujourd’hui peut être absolument faux demain. De plus, tout tient à la formulation, au langage. Le sens premier du mot spiritus, avant celui d’esprit, est souffle. Cette vigueur-là, individuelle, ne doit pas se figer. Ni fonctionnel, ni défunt, mais débordant d’énergie souterraine, tout en laissant venir les choses à soi, ce qu’on appelle le hasard, et qui se présente parfois à point nommé. C’est ainsi que viennent le poème, le roman, le tableau, et même le travail critique, comme le fruit de l’expérience éprouvée au fil des jours – toujours présente, mais invisible la plupart du temps – et l’appel de ce qui n’existe pas encore et se révèle sans qu’on s’y attende.
Jeune adolescent, Jacob perçoit en rêve le divin ; individu aguerri, il assume, pleinement éveillé, cette part de lui-même que le langage révèle. C’est bien qu’il a fait le choix de lui-même, comme sujet. Et cela va même plus loin puisque, avant de mourir, il bénit ses petits-fils, les enfants de Joseph, en prenant le cadet pour l’aîné. Il affirme donc ce qui consacra au départ sa vocation, alors suscitée par sa mère. Tel est le pouvoir de manifestation de telles figures poétiques.


Le monotype qui orne la couverture de cet ouvrage et qui est reproduit à l’intérieur est l’œuvre de Guy Braun, qui, à cette occasion, en a composé une série sur le thème de la lutte avec l’ange.