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Présentation

1er mai 2008

par Anne Mounic

« Mes caresses sont connaissances. »
Paul Valéry, Cahiers, 1921.

Comme il en est de chacun de nos thèmes, le sujet est vaste et nous ne l’épuiserons pas. Nous pouvons toutefois distinguer deux grands axes : la main comme moyen d’appréhension d’une connaissance nouvelle qui mène l’être vers l’unité, d’où il s’ensuit que, détachée, clivée, autonome, elle manifeste son impuissance face à ce qui, en lui, lui échappe. C’est tout l’un ou tout l’autre : ou bien la main pénètre l’intériorité, par « le tact immédiat de la sensibilité », selon les termes de Maine de Biran, philosophe essentiel dans la genèse de la pensée de Michel Henry. Elle se fait alors instrument de connaissance, comme le pressentait Mallarmé, et comme le dit Paul Valéry dans ce poème en prose célébrant la nage, qui faisait l’objet, le 20 mars 2008, du cours de Michael Edwards au Collège de France : « Je saisis l’eau à pleins bras, je l’aime, je la possède, j’enfante avec elle mille étranges idées. Alors / en elle / je suis l’homme que je veux être. Par elle mon corps devient l’instrument direct de l’esprit et fit mon esprit. » On retrouve, dans « La Fileuse », cette résonance entre la main vouée à la tâche matérielle, la main qui file, et celle qui, dans les songes, poursuit son ouvrage à un autre niveau d’être :

« Mais la dormeuse file une laine isolée ;
Mystérieusement l’ombre frêle se tresse
Au fil de ses doigts longs et qui dorment, filée. »


Il s’agit alors de connaissance d’une réalité invisible et sans autre manifestation que son incarnation dans l’œuvre poétique. Emily Dickinson la recueille dans ses mains comme le paradis. Cet être des profondeurs, si fluide que Maine de Biran le compare à Eurydice fuyant si l’on s’avise de la fixer du regard, risque sans cesse en effet de nous échapper – paradis incessamment perdu, sauf lors de quelques éclairs que d’aucuns nomment « extase ». Et il s’agit bien d’un bond hors des habitudes d’un moi à l’identité pré-établie, un bond vers d’autres rivages – l’épopée de l’intériorité. Les roches tremblent et se figent une fois que l’on est passé. Il vaut mieux dès lors aller plus loin. Notons que pour Tennyson, dans In Memoriam, poème élégiaque sur la mort de son ami Arthur Hallam, la main s’étire pour une connaissance au-delà : « I stretch lame hands of faith, and grope » (55, vers 17. Je tends les mains infirmes de la foi, et tâtonne), puis devient l’expression même de cet au-delà qui est la vie elle-même, invisible : « And out of darkness came the hands / That reach thro’ nature, moulding men. » (124, vers23-24. Et de l’obscur surgirent les mains / Qui par la nature s’étirent, modelant les hommes). Cette image de la main donnant forme à la vie se trouve dans la Bible. Job, par exemple, dit à Dieu (10, 8) : « Ce sont tes mains qui ont pris soin de me former, de me façonner de toutes pièces, et tu me détruirais ! » L’origine de cette conception remonte à la genèse (2, 7) : « L’Eternel-Dieu façonna l’homme, – poussière détachée du sol, – fit pénétrer dans ses narines un souffle de vie, et l’homme devint un être vivant. » On pense ici aussi à Ptah, sculpteur et créateur, par le verbe et l’esprit, du panthéon égyptien, et il n’est pas le seul : Amma, le dieu suprême des Dogons, façonna lui aussi avec de l’argile le premier couple humain.
Dans « Je vous écris d’un pays pesant » (Le Seuil, le sable), Edmond Jabès élabore un parallèle entre le fait d’écrire, pour le poète, et la beauté de la main, non celle qui écrit, mais celle de l’aimée : « Vous êtes, destinatrice prédestinée, ma raison d’écrire ; l’inspiratrice joyeuse du jour et de la nuit. » Cette complicité entre la main de l’autre et l’écriture remonte à l’enfance :

« Aussi belle que la main de l’aimée
sur le sourire de l’enfant.
Aussi transparente. »

Apparaît alors l’ambivalence de la main, qui n’est autre que celle de l’œuvre humaine (qui se fait jour aussi dans le poème de Dylan Thomas que nous propose Michèle Duclos) : « Je songe aux jouets de mes cinq ans. […] je m’aperçus très vite que je pouvais les détruire au gré de mon humeur ; mais si je les voulais vivants, que je devrais respecter leur mécanisme, leur âme immortelle.
Ainsi le langage. »

Il s’avère que les mots ont leur vie propre : « Je vous écris avec la chair des mots accourus, haletants et rouges. » Et puis, ambivalence à nouveau : « J’ai besoin de souffrir de vos griffes afin de survivre aux blessures du poème. » les mots, en leur vie propre, éveillent l’inquiétude, ou la reflètent : « Je dois aux mots mon inquiétude. Je m’efforce de répondre à leurs questions qui sont mes brûlantes interrogations. » (Je remercie Marc Porée qui, lors d’une de nos discussions sur le sujet, m’a incitée à me replonger dans la poésie d’Edmond Jabès.)

La main induit ici l’altérité au sein de l’écriture. En poussant un peu plus loin, en l’affranchissant de ses attaches, on la découvre autonome, rebelle et vengeresse, excessive aussi, entre comique et tragique, chez Nerval, Maupassant et Verlaine. Les pulsions qu’elle incarne, échappant à la connaissance, œuvrent puissamment dans un autre Monde, hors de portée de l’être clivé. Blaise Cendrars a intitulé La main coupée son livre concernant ses souvenirs de la Grande Guerre, non seulement parce qu’il y fut amputé d’un bras, celui de la main droite, qui écrivait, mais aussi pour mettre en valeur la faille que le cataclysme mettait en évidence au sein de la civilisation elle-même.
Et là, quand il s’agit de la main criminelle, le remords ouvre une voie vers la rédemption, car il restaure un début de nouvelle unité de l’être. On songe à la fameuse scène (Macbeth V, 1, 26-66) où Lady Macbeth ne parvient pas à laver ses mains de la tâche du crime qu’elle a inspiré à son époux (« Yet here’s a spot » / « Pourtant voici une tâche ») – scène qu’Akira Kurosawa a magnifiquement traitée dans Le Château de l’araignée. Guy Braun ne nous parlera pas de cette transposition au Japon de la tragédie de Shakespeare, mais d’un autre film où joue, toujours aussi merveilleusement, le même acteur, Toshirô Mifune : Yōjimbo (Le garde du corps, 1961). La main y compose une certaine vision de l’être humain, une perspective humaniste.
Dans un poème intitulé « La gamme », O. V. de L. Milosz (1877-1939), ce poète lituanien de langue française, percevant « un son de clavecin », écho « dans ce jardinet d’église » du jeu d’une main sur l’instrument, « Et proche et pourtant éteint / Comme un moi-même indistinct / Au fond d’un miroir sans tain », associe la violence que le temps inflige à l’être à celle qu’il inflige et qui lui est infligée :

« Et soudain, comme l’enfant
Ferme ses mains étrangleuses
Sur le moineau grelottant
Trop tôt envolé du nid,
Oui, – qui le croirait ? – soudain
Comme quand j’avais vingt ans
(Enfant épris d’une enfant)
J’ai dans mes deux vieilles mains
Serré ce cœur irritant
Qui s’était pris, tout à coup,
A battre, mais follement,
Mais affreusement, mon Dieu ! – pour vous – »

Chez R.S. Thomas, la main est tout à fait ambivalente, nous dit Daniel Szabo. Nous verrons que chez Keats, écrit Marc Porée, la main est bien vivante, tellement que le doux poète romantique ne se privait pas de faire le coup de poing. Chez Lawrence, la main, et le toucher, sont un mode de connaissance. On pourrait appliquer à « The Blind Man » / « L’aveugle », cette réflexion de Valéry : « Mes caresses sont connaissances. » Il en est certainement de même chez Claude Esteban, dont Jean-Baptiste Para évoque pour nous l’œuvre et l’amitié.
Nous laisserons la parole à la science, avec un article de Marc-Williams Debono ; à un sociologue, Christian Laval, qui nous parle de la « main invisible » chez Adam Smith ; à l’art, et plus précisément, à la gravure, en compagnie de Devorah Boxer, qui s’intéresse dans ses gravures à « l’intelligence de la main ». Avant tout chose, nous nous tournons vers le philosophe, vers Michel Henry, tel que nous le présente Anne Henry, son épouse.

N.B. : Le détail qui sert de leitmotiv au thème est extrait d’une peinture sur bois (peuplier) d’Albrecht Dürer, Jésus parmi les docteurs, 1506 (67,5 x 80,4 cm). Ce tableau aurait été peint à Venise en cinq jours.

Chalifert, le 29 mars 2008

***

P.S. : Petit intermède assez drôle avant de passer aux choses sérieuses : un tableau de Pinturicchio, L’enfant Jésus aux mains, a attiré l’attention d’un historien d’art, en 2004. L’enfant est en effet tenu par deux mains, celles de la Vierge, qui n’est pas visible, et par une autre, de l’autre côté, sur laquelle repose son pied. On découvre que cette dernière appartient au pape Alexandre VI Borgia et les deux premières, à sa maîtresse, Giulia Farnese, l’Enfant Jésus n’étant autre que le rejeton de leur union, tout à fait illégitime, bien sûr. Vasari porte témoignage de ce tableau qu’on ne retrouve plus par la suite, car les successeurs de ce pape libertin l’avaient fait disparaître. Ce n’est qu’en 2004 que Franco Ivan Nucciarelli repère le tableau dans le circuit des antiquaires et en établit l’histoire.

Rome, Palazzo Venezia, été 2007.

www.pinturicchio.org

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