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Portulano, par Michèle Duclos

26 avril 2014

par Michèle Duclos

Portulano, Marignane : Sophiac–Editions.

S’inscrivant dans le sillage des Cahiers de Géopoétique lancés par Kenneth White parallèlement à la fondation de l’Institut international de Géopoétique en 1989, avec pour finalité de « repenser radicalement le rapport de l’être humain au monde, opérer une véritable transformation culturelle » la revue Portulano, dont c’est le premier numéro, se présente comme l’émanation du Centre géopoétique de la Méditerranée avec le projet, comme le précise dans son éditorial Marc Lasserre, d’apporter « une contribution méditerranéenne à ce grand champ. » . Ambition adoubée par Kenneth White dans la revue avec un essai, « Trois nomades et une île », qui présente, sous un jour inhabituel lié à la Corse, Jean-Jacques Rousseau, l’Ecossais Boswell et le Polonais-Britannique Joseph Conrad , illustrant déjà ainsi par ce choix des trois « nomades » l’ouverture du « local » sur le planétaire.

Plus fondamentalement encore, la revue dépasse la coupure moderne entre les « deux cultures » (sciences et humanités) en ne se cantonnant pas aux seuls champs littéraire et artistique. Le photographe d’art Pascal Bernard illustre sa « Camargue, Terre sauvage dominée par l’homme » de surprenantes vues aériennes, tandis que le naturaliste baroudeur Maxime Poulain développe un « art du bois flotté » en décorant ces bois de divers poissons brillamment colorés, véritables « joyaux vivants ». Géographe de l’espace imaginaire, la conteuse bretonne Françoise Boixière nous rappelle que les vents « Vents du nord, vents du sud » jouent « des partitions distinctes »en Armor, en Argor, au Sahara, au Rajasthan et en Ecosse », « toutes surfaces vierges où le vent se libère des obstacles ». L’ architecte anthropologue Jean-Paul Loubes, avec références à Tagore, Bachelard et Heidegger, propose une itinéraire poétique de « l’ habiter », « de la cabane à l’architecture ».

S’élevant au-dessus de la géographie et de l’habitat humain vers des perspectives sociétales, esthétiques et ontologiques, pour le philosophe Jean-Jacques Wunenburger « La Géopoétique [pose] la question des frontières de l’art ». A propos des « problèmes fondamentaux posés par l’art en général et les « arts contemporains » en particulier, il confirme que « le nouvel art géopoétique doit avoir pour finalité d’explorer la terre, avant nos catégories humanisées » , cette approche géopoétique réclame un « vécu perceptif [qui] relève d’une sorte de ‘médiance’ […] à mi-chemin du subjectif et de l’objectif »,et tend « vers un art chamanique ». Il conclut : « la géopoétique de Kenneth White pour qui l’art est invité à explorer de nouveaux horizons posthumanistes [...] se présente ainsi comme un des manifestes esthétiques les plus ambitieux de notre époque tout en portant les apories et les paradoxes de l’art de cette fin de siècle à leur plus haute incandescence et créativité ». Belle reconnaissance et hommage au penseur qu’est aussi le poète White.

Un hommage relayé avec ardeur par Régis Poulet, (qui assure désormais la présidence de l’Institut International Géopoétique), dans sa recension d’un tout dernier ouvrage de son prédécesseur : « La Carte de Guido, « mandala » « à usage collectif » « est bien un pèlerinage européen, comme l’annonce le sous-titre. A travers des rencontres, des lectures et sur les chemins, Kenneth White cherche à montrer qu’il est encore possible, sous l’Euroland dont la trivialité s’étale de Bilbao à Bruxelles et Belgrade, de trouver des points cardinaux afin d’habiter l’Europe en toutes ses dimensions. »
Une fois de plus donc la carte se rapproche du paysage, le voyage dialogue avec la maison. Nous souhaitons à Portulano de continuer longtemps à cheminer dans ce dialogue.