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Poètes de guerre, traduits par Jean Migrenne

22 septembre 2013

par Jean Migrenne

Poètes des temps de guerre

Qui dit Poètes des temps de guerre ne dit pas nécessairement poèmes sur la guerre.
Poètes des temps de guerre n’est pas une anthologie exhaustive.
Poètes des temps de guerre ne se limite ni à la Première
Guerre Mondiale, ni aux seuls combattants
britanniques.

Autant que possible, les notices originales ont été étoffées de façon à offrir au lecteur
francophone des profils socioculturels susceptibles de l’éclairer
sur ce phénomène littéraire unique en son genre.

*Traduits de The War Poets : An Anthology. Andover : Pitkin Publishing, 2009.
Poèmes parus sous le titre Poètes des temps de guerre. On les trouve sur les lieux de mémoire britanniques des deux guerres (Somme et Normandie).

***

Préface du traducteur

Quiconque décide de publier une anthologie s’expose immanquablement à la critique. Le choix d’auteurs sera contesté ainsi que, pour chaque auteur retenu, le choix de titres ou d’extraits. La sempiternelle question sera posée : « Pourquoi celui-ci et pas celui-là ? » Le traducteur se limite, ici, aux vingt-cinq noms et quelques quatre-vingts textes figurant dans The War Poets - an anthology, édition Pitkin, 1992/2006.

Deux auteurs choisis n’ont pas pris part aux combats car trop âgés : Kipling, né en 1865, qui a perdu (dans tous les sens du terme) son fils unique sur le front de Flandre et Yeats, né lui aussi en 1865, fondamentalement irlandais quoique toujours administrativement britannique, et dont l’un des deux textes sélectionnés a été inspiré par la mort du fils unique de son éminente associée, Lady Gregory.
Quatre ont survécu : Asquith, qui restera physiquement marqué jusqu’à sa mort en 1947 ; Binyon, né en 1869, engagé dans les services de santé malgré son âge, décédé en 1943 ; Gurney qui finira mentalement ébranlé et physiquement diminué en 1937 ; Sassoon, le seul à s’en sortir sans trop de dommages, qui décèdera en 1967.
Trois ont écrit sur la Seconde Guerre mondiale : Magee, pilote canadien ; Bourne, de la RAF, et Binyon. Trois poèmes sur l’aviation.

Il ne viendrait à l’esprit d’aucun français de chercher à distinguer les auteurs selon leurs origines géographiques. On pourrait certainement retrouver des différences d’approche ou de sensibilité, mais notre France centralisée refuserait l’idée même d’auteurs bretons, picards, parisiens ou occitans dans un tel contexte. En terre anglophone, sous le passeport britannique d’alors et aujourd’hui encore, le communautarisme est de règle et rien ne peut se comprendre sans qu’il en soit tenu compte.

Des dix-neuf qui ont trouvé la mort, peuvent être considérés comme anglais : Bourne, Brooke, Coulson, Hodgson, Palmer, Rosenberg, Vernède ; anglais (d’ascendance australienne) : Marriott-Watson ; écossais (ou d’ascendance écossaise) : Mackintosh, Oxland, Shaw-Stewart, Sorley ; irlandais : Kettle, Ledwidge ; gallois (ou d’ascendance galloise) : Owen, Thomas ; canadien d’ascendance écossaise : McCrae ; anglo-américain : Magee ; américain : Seeger.
Nous pourrions aussi disséquer leur parcours universitaire ou leurs origines sociales contrastées, mais cela dépasserait notre propos qui n’est que de donner à lire. De donner à lire des poèmes, parfois devenus monuments, dits et redits encore aujourd’hui, en contraste avec la prose d’expression française liée à la « Guerre de 14 » ou qui en est issue.

Si l’on demande à brûle-pourpoint le nom d’auteurs français ou francophones liés à la « Guerre de 14 », il y a de grandes chances pour que la majorité des sondés soit incapable d’en citer un seul. Les lettrés donneront une liste de prosateurs engagés : Barrès, pour les cocardiers, ou alors les grands et talentueux contestataires que furent Bernanos, Céline, Cendrars, Dorgelès, Duhamel, Genevoix, Giono, Pergaud, sans oublier Alain-Fournier. Côté poésie, ils se souviendront d’Apollinaire, éventuellement d’Éluard ou d’Aragon, iront peut-être jusqu’à faire référence aux mouvements surréaliste et dada sans pouvoir citer de nom spécifique. Beaucoup ne manqueront pas de signaler l’énorme masse de « lettres de Poilus » dont on découvre encore des inédits dans les greniers. A juste titre aussi, féministes et militants politiques rappelleront l’existence, non négligeable, des leurs.

Littérairement parlant, la guerre n’a pas produit les mêmes fruits amers d’un côté du Channel et de l’autre. Poésie en anglais, prose en français : tel est le raccourci auquel nous nous tiendrons en préambule à votre lecture. Pour la statistique : un site anglophone consacré aux poètes contemporains de la guerre, combattants ou non, et qu’elle a inspirés, recense environ soixante-dix français et cent-dix britanniques. La liste ne prétend pas être exhaustive, mais elle donne à réfléchir.
Si, pour les Français, la Grande Guerre évoque les boucheries (ou les mutineries) de Verdun et du Chemin des Dames, pour les Britanniques, ce sont celles de la Somme et de Flandre. Les conditions y étaient exactement les mêmes. Il faut ajouter que les anglophones, annexant le naval, ont aussi en mémoire Gallipoli. Les fringants officiers et sous-officiers formés aux études classiques à Oxford ou Cambridge, avaient un peu l’impression, en cinglant vers les Dardanelles, de revivre la Guerre de Troie. Le site, que venait de découvrir Schliemann, se trouve sur la rive asiatique quasiment face à leurs positions sur la rive européenne ou dans les îles.

Quiconque décide de traduire s’expose tout autant, sinon plus, à la critique. Dans ce recueil, le parti a été pris d’ajouter quelques très rares notes explicatives, de supprimer autant que possible les majuscules internes, de lisser les ponctuations. Le traducteur assume pleinement ces choix, dictés par un souci d’équilibre entre obéissance à l’original et contraintes inhérentes au fond et à la forme de sa propre langue ainsi qu’à sa musique. Il espère ne pas avoir trop failli et laisse le lecteur francophone, qui désirerait éventuellement déclamer ces textes, libre de les orchestrer selon sa propre sensibilité. L’émotion ne manquera pas de lui dicter les pauses.

***

Herbert Asquith

1881-1947

Deuxième des six enfants de Herbert Henry Asquith qui fut Premier Ministre de 1908 à 1916. Son frère aîné, Raymond, meurt au combat à Guinchy le 15 septembre 1916. Plaque commémorative dans la cathédrale d’Amiens.

Après le marmitage



Ça grouille, ça monte et ça descend,
Rats des villes autant que rats des champs.
Les tignasses télégraphiques des poteaux
Sont figées dans un air sans écho.
Sur des rails tordus, lascive,
S’offre, roues écartées, une locomotive.
Le village n’est qu’un amas de poussière.
Ça grouille, ça monte et ça descend,
Rats des villes autant que rats des champs.
Un crâne, éjecté du proche cimetière,
Bâille dans les herbes. Un papillon,
Tout neuf dans son azur irisé,
S’ouvre au monde dans la rosée,
Parmi les fleurs. Avons-nous perdu la raison,
De quel dieu sommes-nous les pantins,
Pour jouer à ça, au printemps, au matin ?
Sur une corniche défoncée, creusée d’entonnoirs,
Un coquelicot se donne à voir.
Jeunes et belles, des perles d’eau
S’attardent sur l’escalier de l’araignée.
Des arcs-en-ciel jusqu’ici épargnés,
De pousse en pousse font le gros dos.

Araignée chez elle, logis de l’homme détruit :
Les voies sont impénétrables de Celui
Qui ne protège ici d’autre sanctuaire,
Que le temple où tisse l’épeire.

Ça grouille, ça monte et ça descend,
Rats des villes autant que rats des champs,
Liquidés au revolver, eux aussi.

Un petit vent décoiffe la nuit.

***

Laurence Binyon
1869-1943

Trop âgé pour le service armé, s’engage dans les ambulances en 1916. À ceux qui sont tombés, mis en musique par Elgar, fait partie intégrante des cérémonies du souvenir dans le monde anglophone. En particulier la quatrième strophe.

A ceux qui sont tombés



Reconnaissante et fière, notre mère-patrie,
L’Angleterre, pleure ses morts d’outre-mer.
Ils sont, liberté, tombés pour ta cause,.
Souffle de son esprit, fruits de sa chair.

Tambours poignants, auguste reine, la Mort
Chante un péan aux sphères éternelles.
Une musique sourd dans la désolation
Et nos larmes de gloire étincellent.

Partis à la guerre en chantant, jeunes,
Bien faits, francs du regard, forts, radieux,
Ils ont mené jusqu’au bout leur lutte inégale,
Sont tombés à l’ennemi sans baisser les yeux.

Sans souci du verdict, libres du poids des ans,
Jeunes ils resteront : à nous de vieillir.
Que se couche le soleil, que naisse le matin,
Ils sont nos souvenirs.

Ils ne rient plus au milieu de leurs camarades,
Ne sont plus assis à la table de leurs pères,
Ne mettent plus la main à nos travaux du jour :
Ils dorment loin des moutons d’Angleterre.

Mais dans nos désirs, au sein de notre espoir,
Telle une source que les profondeurs nous voilent,
Dans le cœur de leur patrie leurs noms sont reconnus,
Comme la nuit connaît ses étoiles.

Étoiles, ils brilleront sur notre poussière,
Ils marcheront en rangs serrés au firmament,
Étoiles, ils brilleront quand la nuit nous prendra,
Présents jusqu’au bout, jusqu’à la fin des temps.

(Extrait d’Aviateurs d’outremer)

Qui sont-ils, venus des océans lointains,
Venus du sud dans la gloire du printemps
Comme un vol d’hirondelles ? Venus chez nous
Le sourire aux lèvres et le regard ardent.

Ils sont ceux qui ont quitté visages connus,
Paysages, bruits, et odeurs du terroir,
Renoncé aux certitudes scellées par le temps,
À leur doux foyer, leur avenir riche d’espoir.

Leur étoile est notre île : indomptable,
Seule encore debout, lumière dans la nuit
Sous les masses de haine qui l’assaillent,
Âme partout de la liberté, Albion est leur Patrie.

Bravant l’adversité, narguant la vantarde Terreur,
D’innombrables compagnons bientôt ils accompagnent,
Ailes joyeuses sur la rose des vents,
Fleur et fierté de notre Grande-Bretagne.

Venus de loin se battre pour notre vieille île,
Ils montent en flèche et piquent, maîtres des cieux.
Les trahis, les captifs les entendent la nuit.
L’espoir palpite sous leur tonnerre impétueux.

Pour oser l’impossible, des lointains océans,
Vague après vague ils bravent les houles malignes.
Comment les saluer ? Aucun mot ne convient
Et nul chant n’en est digne.


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