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Poésie : Tony McManus

29 septembre 2007

par Michèle Duclos

Essayiste, poète et critique, il est décédé en 2002 à l’âge de 49 ans. Il était un enseignant et syndicaliste engagé, nationaliste ardent mais pacifiste, musicien, compositeur et adepte enthousiaste du Monde Blanc de Kenneth White. Il a animé de toute son énergie le Centre Géopoétique d’Ecosse qu’il avait créé en 1995 et assumé particulièrement l’exposition qui s’est tenue à Edimbourg en Novembre1996 avant de circuler à travers l’Ecosse jusqu’aux Orcades puis dans diverses bibliothèques de France avant de trouver un site.

Ses essais (en anglais) peuvent consultés sur le site
http://www.institute-of-governance.org/onlinepub/mcmanus/index.html
Bibliographie française
Trois poèmes dans Goéland 1 et Goéland 2
« Kenneth White, l’Ecosse et la Géopoétique », Le Monde Ouvert de Kenneth White, PU Bordeaux, 1995
« Kenneth White, la route radicale » Kenneth White et la Géopoétique, L’Harmattan, 2006
The Radical Field, Kenneth White et la géopoétique. Sandstone Press, 2007.

Kenneth White “LAMENT for McMANUS”
 
It’s a blue diamond evening over Lannion Bay
the sea is whispering up against the shore
and the gulls are yelling homewards
 
the news came through this afternoon
that you died this April morning
of the cancer that after lingering
had speeded up and reduced you
almost to a skeleton
 
as I walked along the Goaslagorn valley
the air was full of bird notes
some close some far
like some unfinished symphony
 
I was remembering
that was the last time we walked together
that was at Cramond, Edinburg
along the banks of the Almond River
talking about Duncan ban Macintyre
and about the name he gave to the Lowlands
the Machair Alba
 
when suddenly we saw a heron
standing absolutely attentive
in the midst of the rippling water
 
the way the mind can be at its best
as you well knew, McManus
son of the celto-galatian West
always looking for the words and the music
to say that highness
 
it’s the flowers of the machair here
whin flowers and blackthorn bloom
with sprigs of purperine heather
I’m scattering over your grave, McManus
over by Mortonhall
at the end of your fight
 
but it’s thinking of what your mind was after
that I’m looking at that first star
shining away up there to the North
in the clear erigenian light.
ELEGIE POUR McMANUS
 
C’est un soir bleu et lumineux sur la baie de Lannion
la mer murmure sur le sable
et les goélands rentrent en criant
 
cet après-midi est arrivée la nouvelle
que tu étais mort ce matin d’avril
du cancer qui, après avoir pris son temps
s’était soudain activé, te réduisant
presque à l’état de squelette
 
tandis que je longeais le Goaslagorn, la vallée
était remplie de pépiements
certains proches certains lointains
faisant comme une symphonie inachevée
 
je me remémorais le dernier jour
où nous avions marché ensemble
c’était à Cramond, près d’Edimbourg
le long de la rivière Almond
nous parlions de Duncan Ban Macintyre
et du nom qu’il avait donné aux Lowlands
le Machair Alba
 
quand soudain nous vîmes un héron
debout, immobile et totalement attentif
au milieu de l’eau qui ondulait
 
tel l’esprit dans son état supérieur
comme toi, McManus, tu le savais bien
fils de l’Ouest celto-galatien
toujours en quête de la musique et des mots
pour exprimer cette hauteur
 
ce sont les fleurs du machair
fleurs de genêts et d’épine noire
avec quelques brins de bruyère
que je répands sur ta tombe, McManus
là-bas à Mortonhall
où a pris fin ton combat
 
mais c’est en pensant à la recherche qui fut la tienne
que je contemple cette première étoile
qui brille là-bas vers le Nord
dans la claire lumière érigenienne.
 
Kenneth White “Lament for McManus” (Le Passage Extérieur, traduit par Marie-Claude White, Mercure de France, 2005)
Poèmes de Tony MCMANUS
 
SATURDAY EVENING
 
The polyphonous, polyrythmic
song of the skylark is grounded
in the universal drone it surrounds
with multitudinous sound
 
between the boughs of the beech
and through the darkening
bristle of its branches
the grey sky
beats like a heart
 
it is not the letter nor the word
nor the line moves
but beneath the print
the white page stirs
SAMEDI SOIR
 
Polyphonique, polyrythmique
le chant de l’alouette prend forme
dans le bourdonnement universel qu’il entoure
d’une multitude de sons
 
Entre les branches du bouleau
à travers le bruissement qui s’assombrit
de ses rameaux
le ciel gris
bat comme un cœur
 
ni la lettre ni le mot
ni la ligne ne se meuvent
mais sous l’écriture
la page blanche s’anime
THE WAY OF THE STONE
 
Your world is to be
the world of stone
in the flow of rain
- the original thing
 
to carry glacier and desert
lagoon, swamp, grasses
all the walkers and flyers
of the earth.
 
To fall in lava
flow, gather
on the world’s river beds
 
the rock rang
before the ever sang
 
dressed and raised to indicate
the wheel of the universe
in a wheel of stone
the fundamental rhythm of love
 
washed in the cloth of time
wind and weather
gem-fire, mineral blaze
mirror
 
morainic debacle
stones chaos of the earth
 
the rubbed erratic sings
a gentle keening
 
temples, houses, libraries
hewn, shaped, composed
the passage of civilisation
LA VOIE DE LA PIERRE
 
Ton monde sera
Le monde de la pierre
dans le flot de la pluie
- la chose originelle
 
pour porter glacier, désert
lagune, marais, herbe
tous ceux qui marchent et volent
sur la terre.
 
pour tomber en flot
de lave, se rassembler
sur les lits des rivières du monde
 
le roc a résonné
avant que la cloche aie jamais chanté
 
vêtu et élevé pour annoncer
la roue de l’univers
dans une roue de pierre
le rythme fondamental de l’amour
 
lavé dans le tissu du temps
vent et climat
feu-gemme, éclat minéral
miroir
 
débâcle morainique
chaos pierreux de la terre
 
l’erratique usé chante
une douce complainte
 
temples, maisons, bibliothèques
taillées, façonnées, composées
passage de la civilisation
SEALOFT
 
I can imagine how
You dig up rusting iron things
Bits of anchor, old rowlocks
Burst spars of seachests
The links of winding gears
See them lying brown and red there
In loamy or in sandy earth
The wind in your face, the salt
Tang of the wind in your skin
And lift them, feel
Their weighty coarseness flaking
Amber into your hands
Utter absence of smooth
And take them to the smooth and glass
The light-filled space, the sea
And sea-sound
Of a studio where you
Handle their red heavy roughness again
Smiling
At words such as
Abstract concrete found
Art object...
And place it somewhere
To be left or used or
Handled someday
To a visitor, talking to him
Of Point of Stoer
On a wet day and a windy day and
What can be achieved by digging
ATELIER MARIN (pour Liz Ogilvie et Bob Callender)
 
Je vous imagine
qui exhumez des objets en fer rouillés
bouts d’ancre, vieux tolets
espars éclatés de coffres marins
chaînons de treuils
les voilà gisant bruns et rouges
dans la terre argileuse ou sableuse
le vent dans votre visage, la
salure du vent dans votre peau
et vous les soulevez, soupesez
leur lourde masse qui s’écaille
en ambre sur vos mains
absence totale du lisse
et vous les portez vers le bois et le verre
l’espace rempli de lumière, la mer
et le bruit de la mer
de l’atelier où vous travaillez
leur rugosité pesante
et rouge
en souriant
de mots tels que
abstrait concret trouvé
objet art…
et le placez quelque part
pour l’ y laisser ou l’ utiliser ou
le donner un jour
à un visiteur en lui parlant
de Point of Stoer
par un jour de pluie et de vent et
de ce qu’on peut réaliser en creusant.
GLASGOW-AYR
 
White mist morning
Glasgow Central
people talking, passing by
the music the’re playing
‘s just that side of the sentimental
it’s enough to make a tired man cry
 
guy with a bounce in his step
walking with purpose
carries no bag, close up
you notice his clothes
he’s touring the buckets
he hopes you won’t see him
on his eary morning rounds
you queue for a coffe
small change, three pounds.
 
in the corner a lady
of impenetrable shades
points her cigarette in the air
she seems to be staring
you deem she is daring you
to gaze at her purple stains
on her yellow trouser legs
you disappear intoyour cup
between the foam and the dregs
 
think of your journey
a gathering of minds on the coast
it’s hard to keep your head clear
for words and ideas
you think about Reich
you think about Gaudi
you think about White
you’re thinking out loudly
and they all turn and stare
you rise and you walk
you’ve got no way to fare
GLASGOW-AYR
 
Brume blanche du matin
Glasgow Gare centrale
Des gens passent en parlant
leur musique un rien sentimentale
vous donnerait les larmes aux yeux
 
un homme l’air décidé
mission en tête
sans bagages, de près
tu remarques ses fringues
il fait la tournée des poubelles
espère qu’on ne le verra pas
dans ses premières rondes matinales
tu fais la queue pour un café
petite monnaie, trois livres
 
dans le coin une femme
aux lunettes noires impénétrables
pointe sa cigarette en l’air
elle semble te dévisager
tu penses qu’elle te provoque
à contempler les taches pourpres
sur son pantalon jaune.
Tu t’enfonces dans ta tasse
Entre la mousse et le marc
 
pense à ton voyage
une rencontre de penseurs sur la côte
dur de garder la tête claire
pour les mots et les idées
tu penses à Reich
tu penses à Gaudi
tu penses à White
tu te mets à penser tout haut
ils se retournent et tous te dévisagent
tu te lèves et tu marches
tu ne sais quelle voie prendre

****

WAKING DREAM
 
A house takes shape
 
1930’s shell-dashed houses
take shape
 
streets of them –
terrace and crescent
drive loan place
 
all those windows
and never a face
REVE EVEILLE
 
Une maison prend forme
des maisons crépies des années trente
prennent forme
des rues entières
des chemins des impasses
des allées des passages
toutes ces fenêtres
et jamais un visage

****

WAVE
 
Among all the family photos
stretching way back
an old one
a wave
a high curling one
breaking
off the Capbreton light
VAGUE
 
Parmi toutes les photos de famille
qui remontent au déluge
ancienne
une vague
haute recourbée
qui se brise
dans la lumière de Capbreton.

****

CURVE
 
1
On the ground two flies
cease trading in the muck
and come together
for two electric seconds
11
a spider walks back
along the hammock of a web
she’s hung in the pinebush
sits, looks out
111
the whitest of butterflies
in a cool bobbing of flight
on the wave of heat
COURBE
1
Sur le sol deux mouches
cessent de trafiquer dans la crasse
et se rejoignent
en deux secondes électriques
11
une araignée recule
sur le hamac d’une toile ;
suspendue dans un fourré de pins
s’arrête, regarde autour d’elle
111
le plus blanc des papillons
dans l’arabesque tranquille d’un vol
sur les vagues de la chaleur

****

 
TAPAS
 
Her lips open
round a stick of anchovy
and red pepper
 
and my mouth fills
with the salt tang of the sea
the hot bite of earth
 
TAPAS
Ses lèvres s’ouvrent
autour d’un bâton d’anchois
et de piment rouge
 
et ma bouche s’emplit
de la saveur salée de la mer
morsure brûlante de la terre

****

EAU DE VIE
 
A thin stem
and a clutch of branches
bending still
over a garden
 
late afternoon sun behind
the little globes of resin
the bark expresses
 
all its length
old red peach
EAU-DE-VIE
Une tige mince
et une poignée de branches
se penchent immobiles
au-dessus d’un jardin
 
soleil de fin d’après-midi derrière
les petits globes de résine
que l’écorce exprime
 
sur toute sa longueur
vieille pêche rouge

****

WHAT THE THIRD CRAW (1) SAiD
 
Four roads out of town
- take the fifth
 
1) Dialectal pour “crow”
CE QUE DIT LE TROISIEME CORBEAU
 
Quatre routes pour sortir de la ville
- prends la cinquième !

****

EVERYWHERE YOU GO
 
Kids work on the class room walls –
a poster
- Don’t Go On The Railway ! –
shows a train
speding along a viaduct
 
in the background rises
the earth-coloured triangle
with the snow-white peak.
 
I’mwalking in silence
Eyes set
Acros railway lines
Where no train comes
OU QUE VOUS ALLIEZ
 
Le travail des gamins sur les murs de la classe
Une affiche
- Ne Marchez Pas Sur La Voie Ferrée !
montre un train
qui fonce sur un viaduc
 
dans le fond s’élève
le triangle couleur de terre
et son sommet blanc comme neige
 
Je marche en silence
Les yeux rivés
sur la voie ferrée
Où aucun train n’arrive

****

NOTES FROM A LECTURE BY JEAN-JACQUES WUNENBURGER
 
The Renaissance artist describes
the invisible in the visible
 
in modernity the human
saturates art
 
our task
to seek a reality
both sensual and intellectual
 
schizophrenia
in the failure to reconcile
 
but
ah the semantic
Deficit of our tongues
 
the great necessity –
topographical displacement
or –
 
other-placement
world re-vision
 
starting point : pre-world
that is
post-modernity
which is to say
turn aside from
anglo-saxon empiricism
for
seking to touch
it touches nothing
 
make one again
the body’s eyes
and the mind’s
 
movement
 
erotic
 
the intermediary space –
soul ?
psyche ?
 
the image –
the way of the pre-world ?
 
leading to the question –
how can the world’s horizon
become the horizon of the world ?
 
the grain of sand contains
more memory
than the photograph.
NOTES PRISES LORS D’UNE CONFERENCE DE JEAN-JACQUES WUNENBURGER (1)
 
A la Renaissance l’artiste
décrit
l’invisible dans le visible
 
dans la modernité l’humain
sature l’art
 
notre tâche
chercher une réalité
sensuelle et intellectuelle à la fois
 
schizophrénie
dans l’échec à réconcilier
 
mais
ah le déficit
sémantique de nos langues
 
la grande nécessité –
déplacement topographique
ou -
 
autre-placement
ré-vision du monde
 
point de départ : pré-monde
c’est-à-dire
post-modernité
ce qui signifie
se détourner
de l’empirisme anglo-saxon
car
cherchant à toucher
il ne touche rien
 
faire un à nouveau
les yeux du corps
et de l’esprit
 
mouvement
 
érotique
 
l’espace intermédiaire –
âme ?
psyché ?
 
l’image -
la voie du pré-monde
 
menant à la question –
 
comment l’horizon du monde peut-il
devenir l’horizon d’un monde
 
Le grain de sable contient
plus de mémoire
que la photographie
 
1) A l’occasion de l’Université d’Eté « Géopoétique et Arts plastiques » qui s’est tenue à Aix-en-Provence en1994

****

(SANS TITRE)
 
I say « there »
only because
I am « here »
 
I am “here”
only because
“it” is “there”
 
“it”is “there”
only because
I am not “there”
 
being “not there”
how can I see
what being “there”
makes for me ?
 
does my “here”
at some point touch
its “there” ?
 
what is the point
of neither “here”
nor “there”
 
when I see
it is no longer “there”
but “here”
am I
no longer “here”
but “there” ?
 
let this “here”
be as extensive
as that “there”
would there be
neither “here” nor “there”
nor “I”
nor “it” ?
 
just what ?
Je dis « là »
seulement parce que
je suis « ici »
 
Je suis « ici »
seulement parce que
« c’ » est « là »
 
« c’ » est « là »
seulement parce que
je ne suis pas « là »
 
n’étant « pas là »
comment puis-je voir
ce qu’ être « là »
fait pour moi ?
 
est-ce que mon « ici »
en quelque point touche
son « là » ?
 
quel est l’intérêt de
ni « ici »
ni « là »
 
quand je vois
que ce n’est plus « là »
mais « ici »
ne suis-je
plus « ici »
mais « là » ?
 
si cet « ici »
était aussi étendu
que ce « là »
n’y aurait-il ni « ici » ni « là »
ni je
ni « c’ » ?
 
juste quoi ?
 
Poèmes traduits par Anne-Marie McManus et Michèle Duclos
 
« Atelier Marin » et « Glasgow Ayr » ont été publiés en traduction respectivement dans la revue Goéland 1 et Goéland 2.

****

AONGHAS MACNEACAIL, poète écossais né en 1942 écrivant en gaélique.
 

CHANT DE TRAVAIL/CHANT D’ AMOUR

 
Blanche la lune cette nuit
blanche l’écume sur le rivage
 
amour que tu
sois près de moi
 
rafale de grêle
claque à ma fenêtre
 
amour que tu
sois près de moi
 
bourrasque criarde
ma cabine tremble
 
amour que tu
sois près de moi
 
je scrute alors
les horizons obscurs
 
amour que tu
sois près de moi
 
mer, sel
passent, durent
 
amour que tu
sois près de moi
 
tourbe qui brûle
toi mon cœur
 
amour que tu
sois près de moi
 
le monde peut être
pétri d’angoisse
 
amour que tu
sois près de moi
 
terre, sel
corps, esprit
 
amour que tu
sois près de moi
 
dans mon éveil
dans mon sommeil
 
amour que tu
sois près de moi
 
***
 
PETIT BEC
 
petit bec
raconte-moi
dans ta première langue
comment ta mère
s’emplit de toi
tu te rappelles ?
 
petit bec
chante-moi
dans ta première langue
les premiers chants
du début des temps
 
petit bec
montre moi
tes lèvres de nourrisson
 
petit bec
quoi de neuf
quelle est la couleur
de ton nom ?
 
chut, chut
petit bec
tu vas trop vite
tes syllabes m’inondent
de torrents d’éclairs blancs
qui percent la chair dure
de ma patience
 
petit bec
petit bec
tu me mangerais ?
 
petit bec
tu n’es pas le premier
à dire ‘je suis’
 
petit bec
boîte à bruits
rose calme
havre de sommeil
 
petit bec
quand tu reviendras
de la vallée muette
dis à ceux
qui n’ont pas entendu
dans ta première langue
que tu n’aimes pas
la souffrance
 
Cette traduction de poèmes écrits en gaélique par le poète écossais Aonghas MacNeacail (né en 1942) est de Tony et Anne-Marie McManus. Elle a été publiée dans un numéro spécial de Sources à Namur en 1998, dans sa collection Poésie des Régions d’Europe et intitulé LA COMETE d’HALCYON, Poésie en Ecosse aujourd’hui, sous la direction de Christine Pagnoulle.