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Poésie : Henry Braun

29 septembre 2007

par Henry Braun

Henry Braun et Claude Vigée, sur le campus de Brandeis University en mai 1953. Photo prise par Evy. Henry Braun et Claude Vigée
Henry Braun
Weight
 
for my teacher Claude Vigée
in his time of mourning
 
We are given weight
separate from the earth
as the first miracle,
 
a certain leave
to rise like the stones
in a thawing road.
 
There are directions
pointed to by growing
in the flowering branch
 
or the equal root for those
who have tried and tired
who disbelieve the sunlight.
 
Because it is lonely,
teachers wait at the mouths of caves
for our coming home,
 
où sont les neiges ?
 
In memory that lasts because shared,
 
Henry
Pesanteur
 
pour mon professeur Claude Vigée,
dans le temps de son deuil
 
Un poids nous est donné
séparé de la terre
dans un premier miracle,
 
une certaine latitude
pour se lever comme les pierres
sur une route au dégel.
 
Il est des directions
pointées par la croissance
dans la branche qui fleurit
 
ou la racine aussi pour ceux
qui se sont efforcés et lassés,
qui n’ont plus foi dans la lumière solaire.
 
Parce qu’elle est solitaire,
des enseignants attendent aux bouches des cavernes
notre retour tardif chez nous.
 
Où sont les neiges ?
Dans une mémoire qui perdure,
puisqu’elle est partagée.
 
Traduction de Claude Vigée,
Paris, le 12 mai 2007

****

Sonnet in Winter
 
Now stretch pale fibers of the day again<
And the vast weaving that the sun betrays
Is lying open to the winter rain.
All color is an echoing of greys
Half danced to by the jagged evergreens.
The field’s impassioned flowers have fought the sting
Of the cold long ago. A mandrake leans
In a locked swamp, the ice’s overhang.
Shadows toward night grow till they loop the world.
The curved blade of their East cuts one by one
Dark patterns on the landscape. Soon the cold
Of light will tunnel through the air alone
And men will know how little can satisfy,
Watching a lonely star possess the sky.
Sonnet d’hiver
 
S’étirent à nouveau désormais les fibres pâles du jour
Et le vaste tissage que le soleil révèle
A nu s’expose à la pluie d’hiver.
Toute couleur, écho de grisaille,
Sur lequel dansent à moitié les silhouettes hirsutes des arbres toujours verts.
Les fleurs du champ en leur passion ont combattu vraiment le dard
Du froid il y a longtemps. Une mandragore s’incline
Dans un marécage figé, surplombant la glace.
Les ombres croissent quand la nuit vient, et se referment sur le monde.
La lame courbe de leur Orient découpe une par une
De sombres silhouettes sur le paysage. Bientôt la froide
Clarté seule va percer l’air
Et les hommes sauront se contenter de peu,
Guettant une étoile solitaire qui s’empare du ciel.

****

CONCERT
 
The woman who crouches lovingly
against the wingbone of her harp,
the leglocked cellos
gyroscoping on their pivots
in the fluttery happiness of fame,
the sounds themselves, all, all
body forth their parts
when the conductor’s hands
leapfrog toward one Pythagorean length.
 
Blessed art !
As in a Giotto
a room’s forms
are made to listen to gold’s
deepest dialogue with light, so
here. Here is the room of restoration
for those who walk away from lost causes
clenching empty hands in their pockets,
for those contorted by a daily round.
 
As long
as movements sound
their good speed.
Concert
 
La femme qui s’incline amoureusement
contre l’aile de sa harpe,
les violoncelles aux pieds entravés,
gyroscopes sur leur pivot,
dans le bonheur papillonnant de la gloire,
les sons eux-mêmes, tous, tous
incarnent leur rôle
quand les mains du chef
à saute-mouton, mènent les âmes, comme Pythagore.
 
Art béni !
Comme chez Giotto
la forme d’une pièce
est conçue pour écouter le profond
dialogue de l’or avec la lumière, de même
ici. Voici la pièce où l’on restaure
ceux qui s’écartent des causes perdues
en serrant dans leurs poches des mains vides,
ceux que la routine a déformés.
 
Aussi longtemps
que les mouvements résonnent
à leur juste rythme.

****

F R O M P O R L O C K
 
My simulacrum
at the kitchen table of the doll’s house
crosses his tiny legs,
stretches the leather of his tiny slippers
by flexing and unflexing his big toe,
and writes
 
In Xanadu did Kubla Khan
over again.
 
He too comes from a dream,
being, in his own way, the man from Porlock
on the road over a hundred years, and well read.
 
Now he rests and works
hidden in the countryside of culture
measureless to man
these days and, for that matter, to the Mongols.
 
Over again he calls up damsel,
Abyssinian maid,
and is himself aroused to the vision ...
 
Could I revive within me ...
 
Without interruption he grows to human height
along with the whole doll’s house, now a lonely
farm house :
 
Since there is room for
poem after poem about this earth,
a few might as well be his.
Venant de Porlock*
 
Mon simulacre
à la table de cuisine de la maison de poupée
croise ses jambes toutes petites,
étire le cuir de ses pantoufles, toutes petites,
en pliant et dépliant le gros orteil
et écrit
 
A Xanadu, Kubla Khan
une nouvelle fois.
 
Lui aussi émane d’un rêve
lui qui est, à sa façon, l’homme venant de Porlock
sur la route pendant une centaine d’années, et cultivé.
 
Il se repose désormais et travaille
dissimulé dans l’arrière-pays de la culture
incommensurable à l’homme
de nos jours et, d’ailleurs, aux Mongols.
 
De nouveau, il évoque damoiselle,
jeune fille d’Abyssinie,
et s’éveille lui-même à la vision…
 
Puissé-je revivre en moi…
 
Sans être interrompu il croît à taille humaine
en même temps que la maison de poupée tout entière, maintenant
ferme solitaire :
 
Puisqu’il y a place
pour un poème après l’autre sur cette terre,
quelques-uns d’entre eux peuvent bien être de lui.

* Henry Braun évoque ici le célèbre poème de Coleridge, « Kubla Khan, or A Vision in a Dream ». Le poète anglais explique qu’il composait en rêve un poème « dans lequel toutes les images s’imposaient à lui comme des choses » jusqu’au moment où il fut interrompu par un visiteur « venant de Porlock ».

Henry Braun, Loyalty.
New and Selected Poems.
Weld, Maine : Off the Grid Press, 2006.

(Traduction de Claude Vigée et Anne Mounic)


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