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Poésie : Claude Bauwens

27 septembre 2006

par Anne Mounic, Claude Bauwens

Claude Bauwens, gercé ou aoûté. Maison de la poésie d’Amay : L’arbre à paroles, 1998.

Ce recueil de textes en prose (à l’exception du poème intitulé « La lettre de Dunkerque), dont le titre évoque les deux pôles de l’année, hiver et été, conjugue paysage et mémoire. Claude Bauwens, au jardin et dans les environs de la maison natale, y est en quête des traces de son enfance :

« Ainsi en est-il du souvenir comme de l’écho. De nombreux emplacements répercutaient l’écho de ma voix d’enfant. Où sont ces endroits ? Où se situe mon enfance ?
Un jour, on réalisa l’immobilité du vent mais sans que l’opacité de la poussière suspendue s’en ressentît.
Mon paysage se soustrayait toujours à mon regard en mal d’émerveillement.
Grand-père, où êtes-vous sur ce chemin jadis ensoleillé ? Pénétrez-vous à tout jamais l’obscur ?
J’avais perdu la luminosité des souvenirs et les souvenirs eux-mêmes.
Une forte fièvre me cloua au lit. » (p. 28)

L’auteur de ce recueil erre dans un périmètre très restreint, que la précision du détail et l’imagination animent : « Je repris mon errance en terre à la fois connue et étrangère. » (p. 14) Le détail concerne tout le bonheur de l’existence rurale :

« Au seuil du bois : l’étang, l’étang noir, profond et vaste, volière de la mouette blanche, domaine du cygne blanc, lieu de l’affrontement entre l’élément liquide et le règne végétal. Eau morte contre mort bois, celle-ci se ramifiant en celui-ci par des mares et des rigoles stagnantes. » (p. 23)

Chaque métamorphose est minutieusement observée en ce périmètre restreint :

« On atteint l’orée blanche. Il a neigé dru en marge avancée du redoux et pour qu’un seul jour de neige dense suscite un long hiver dans la mémoire d’un lointain futur. La neige a procédé au dédoublement du taillis et des arbres jusqu’à rupture de branches à phosphorescence éteinte et noires comme le ciel de corneilles. » (p. 29)

La phrase, en son rythme, retient le souvenir d’explorations enthousiastes du mystère du visible, tout habité de merveilleux, à portée, toujours disponible :

« C’est toujours le même chemin d’approche, la maison de la fée à l’orée, la fée disparue mais qui propage toujours son charme dans la profondeur du bois.
Il fait doux, brun sombre et pluvieux comme du temps de mon adolescence que j’ai vécue nocturne. »

Et c’est bien le visible qui invite l’esprit au mystère en un monde qui suscite chaque sens :

« Dans le portail de nos granges, s’inscrit toujours une porte à la dérobée.
Quel mystère ! Quelle merveille ! L’une s’ouvre toujours à l’insu de l’autre.
Au fond de l’antre obscur, aux étoilements de foin, une troisième porte bée et crée un appel d’air, composé de l’odeur du porc crotté, de la paille sèche ou fermentante, de la volaille caquetant après la pondaison secrète et du parfum du purin réchauffé au premier soleil printanier. »

Autant dire qu’il s’agit là d’un recueil très émouvant, dont nous proposons ici deux extraits plus larges que ceux qui viennent d’être cités.

La guerre que je n’ai pas faite

La guerre et la libération ne constituent pas pour moi, âgé de cinq ans et deux mois, le deux septembre 1944, une suite d’événements logiques, d’enchaînements inexorables, une histoire commencée dans le désastre et terminée en apothéose, un conte où les sorcières eussent remplacé les fées.
La guerre et la libération ne me reviennent qu’en visions fulgurantes, depuis cinquante ans, au détour du sommeil ou de la veille.

Le premier jeudi de chaque mois, la sirène des pompiers évoque toujours l’annonce du bombardement.
Je revois la cave illuminée, le soupirail occulté, tante Julia et ma mère en émoi, mon père qui ne tient plus en place, tous occupés à clouer sur leur hampe des drapeaux : un belge, un français, un américain, un anglais et même, je crois, un russe, devant moi étonné de cette agitation.

Je revois je ne sais quel véhicule militaire, tellement couvert de branches, qu’il forme un taillis ambulant, ne révélant rien de l’engin qu’il dissimule.

J’entends encore, assis dans le panier, à l’arrière du vélo de ma mère courant aux nouvelles chez ses parents, j’entends, après le pont de La Vallière, une terrible explosion : celle du camion de dynamite à Saint-Symphorien, pulvérisant les corps dont celui de mon oncle.

Je crois revoir un char abandonné, au bout des champs, devant la pente couverte de sapins.
Je me revois, en compagnie de ma mère inconsciente du délit de provocation, tirant avec mon fusil de bois sur un colonel allemand penché, m’observant, bienveillant, souriant, amusé.

Je revois la cave sans lumière cette fois, non plus la nôtre mais celle des voisins. Je me retrouve dans l’obscurité parcourue d’un tremblement sans fin, d’un fracas de ferraille. On frappe. Nous remontons, le coeur battant. On crie derrière la porte :« Que faites-vous ? Les Américains sont là. »

J’entends un ronflement effrayant. Je vois des points lumineux, descendant du ciel sur Mons éloigné de cinq kilomètres. Comment ai-je appris que c’est la Mort qui tombe en chapelets de bombes ? Comment savais-je qu’il était tout indiqué d’hurler et de gagner la cave dans les jupes de tante Julia ? Je me rappelle ces poignées de caramels, lancées des camions à l’étoile blanche et qui s’éparpillent. Mon père fume sa première cigarette au même goût de caramel. Et le charnier de Goegnies-Chaussée, les carcasses d’acier brûlées, le char au canon dirigé vers la terre... l’obscurité du choc émotionnel, le hurlement d’épouvante et, pour longtemps encore, l’odeur de la Mort stagnant au-dessus des cris de délivrance. Je ne connaîtrai jamais le soldat allemand qui, en notre absence, déroba au pommier son unique pomme, objet de mon émerveillement.

Quelque temps plus tard, après le passage de robots au bruit de casseroles battues, on ira me montrer les lumières de la ville. Un jour, je tourne et retourne, dans mes mains étonnées, une orange éblouissante.
Et les casques rouillant parmi les jonquilles.

(pp. 5-6)

Mon jardin d’oiseaux

À Danielle.

Ils niaient les évidences mais ne démordaient pas d’une seule : je n’étais pas des leurs. Je fus exclu, reclus. Enfin, ma maison commença de me rejeter comme un corps étranger.

Détaché.

Seuls mes oiseaux récupéraient ce détachement.

Je m’étais accoudé à la table de cuisine, qui m’avait longtemps servi « d’écritoire » du temps où ma plume fixait et épinglait les papillons des mots entre des journaux froissés et malodorants, rassemblant des épluchures de pommes de terre, les feuilles de la salade, du chicon ou du chou, que coiffe le marc de café. Parfois, je brandissais une feuille marquée du sceau de mon génie et d’une immense tache de graisse.

J’appartenais de plus en plus à l’extérieur qu’à l’intérieur ; au monde des oiseaux que je découvrais par la porte-fenêtre davantage qu’à mon chez-moi où je me trouvais aussi mal à l’aise qu’un blanc qui a renié sa race et brûle de partager la vie des Indiens.

Une nuée d’oiseaux aux prises avec le pain que je venais de rompre, attira, aimanta, assimila mon regard, mon attention, ma rêverie et je ne sais quelle substance intérieure, capta la plus grande part de mon être, ma subsistance.

Mon dernier forfait : nourrir les oiseaux au-delà de la date prescrite au risque de mettre en péril les semis des alentours. Sous les huées.
Depuis la mort du chat qui les effrayait malgré lui et ne les chassait plus depuis longtemps, les oiseaux, au fil des mois et insensiblement, avaient peuplé le jardin jusqu’au pied de ma porte.
Pendant quatre ans, ils se sont rassemblés comme à la dérobée.

Un jour, je découvre l’importance de leur migration en mon jardin, l’ampleur de son repeuplement ailé que je favorise à force de pain émietté et de graines en mangeoire, sous de hautes, multiples, triangulaires formations de mouettes étincelantes par la grâce de la lumière basse.

D’abord vinrent des moineaux et des merles, un rouge-gorge au seuil de l’hiver, quelques mésanges, une nuée d’étourneaux par un coup de froid, une ribambelle de tourterelles, une bergeronnette, puis peut-être des bouvreuils, des pinsons et des troglodytes... Ensuite, dépassée ma science limitée des noms d’espèces, je ne sais quels oiseaux bibliques ou féeriques.

Par la fenêtre ouverte de l’étage et dans le vague de la chambre, on entrevoyait, en chemisier grenat, la mystérieuse voisine.
Elle côtoyait la glace de son armoire et on dissociait mal sa réalité et son reflet. Ce dédoublement provoquait un trouble et un malaise profonds mais un éclat de lumière effaça les deux apparitions ; le fer de ma bêche réfracta cette clarté qui m’aveugla.
Auparavant le chagrin m’avait saisi, le regret violent de l’été passé, à la contemplation des végétaux vestiges desséchés d’un jardin florissant et totalement épanoui dans la chaleur dont je ne ressentais à présent que les premiers souffles poignants, espacés dans l’air encore froid.

Le jardin vide d’oiseaux me déconcerta et je m’empressai de rentrer pour leur rendre l’espace.
Les oiseaux ne chantent ni ne crient : ils mettent en garde leurs semblables ou leur progéniture ; ils les avertissent du danger, de la menace humaine.

Pourtant, à la fine pointe de l’aube et tout péril banni, le merle siffle, semble rêver, laisse rêveur, retarde le redoutable jour.

Dans l’éden parental, il advenait que l’orage arrachât au sapin géant, un nid si bien tressé que sa chute ne l’avait pas détérioré, un nid et ses trois oisillons, le bec ouvert. Ce nid reposé à hauteur d’enfant, trop fréquenté, objet de trop d’attention, ne recevait plus la visite des parents.
Chaque fois, j’espérais, à force de mies de pain, sauver les sinistrés.
Toujours, ils mouraient.
.
L’arc-en-ciel rappelait ma promesse non tenue.

À présent, malgré la quiétude du jardin, qu’ils semblent ignorer, les oiseaux n’élaborent pas davantage de nids dont je feins de ne rien savoir.

Une arche d’oiseaux, un jardin d’ailes et chaque feuille à l’unisson. Nid de duvet sur le vent du jardin. J’octroie à chaque oiseau le pouvoir du phénix. Feux d’aube trop tardifs pour alerter.

Il neige sur les oiseaux plus que sur le jardin. Ils brilleront à la lune de gel.

Oiseaux en filigrane dans l’irisation du ciel voilé.

[...]

(pp. 45-47)


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