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Poésie : Céline Boyer

27 septembre 2006

par Céline Boyer

Robe grise

Pareille à la roche grise,
Je touche des bouts d’éternité
Du bout de mes ongles brillants.
Le sable est ma seule défense,
La roche ma seule confidente
Muette mais tellement solide,
Silencieuse mais digne de confiance.
Je suis changeante
Elle ne l’est pas
Sauf quand l’océan s’en mêle
Et là nous nous ressemblons tant.

La forêt comme abri

Quand la lumière du matin s’alourdit de givre
Tu marches vers la montagne de souvenirs
Lourds à porter, longs à déporter.
Et tu deviens l’homme des bois solitaire et grand,
Portant le merlin, le coin, le levier d’abattage,
Pour décrypter ce que Brocéliande cache en son centre.
Tu prévois où l’arbre va tomber, va s’évanouir,
Les arbres voisins ne trembleront pas face au débardage.
Des bardes dans la forêt il y en avait secrètement
Caressant la sève de toutes les moiteurs des arbres sacrés.
Tu guettes l’équilibre entre le houppier et la courbure
Sauras tu lire mon écorce, mes racines et mes bourgeons ?
Sauras tu ébrancher mon âme si je lâche prise ?
Tu tournes en rond, tu tournes en rond sous la cime
Tu redeviens un animal profond et sans masque.
La liberté est inscrite dans les feuilles que tu frôles
Mais l’homme a besoin d’espace et de lumière
Te réfugier dans les hanches de la forêt mère
C’est te cacher loup blanc sous ses branches.
Tu es libre et sans attaches sauf celle de la solitude
Qui s’accroche comme une vieille souche trop solide.
Continue à traîner la grume, l’agrume-soleil.
Aller dans la forêt sans limites
C’est l’amour hors-la-loi.
Et je pense t’y rejoindre dans ce voyage
Au cœur de la terre végétale et ancrée.
Abattre des arbres pour Noé
C’était donner naissance à des clairières
Et accéder à la vision du ciel bleu
Zébré de grives musiciennes.
Perds-moi aussi dans la forêt envoûtée
A l’abri du regard des renards.
Transforme moi en animal plus sauvage
A découvert même si j’en ai peur.
Tu fais tomber les arbres
Car ils sont plus grands que toi.
Tu embrasses l’air frais, la montagne et le bois
Toi le jeune homme seul qui rencontre le monde.
C’est parce que tu es déraciné que tu vis dans la forêt,
Sache que c’est dans l’amour qu’on prend racine.

La lune en commun

Ce soir je conduis seule
La route à perte de vue
Ce soir tu penses seul
Déroute et perte de vie
Dans nos nuits de ciment.
Je regarde la lune argile
Elle me fascine de sa lumière
Au même moment sans doute
Elle liquide cette même lumière
Sur tes épaules solides
Et sur tes cheveux qui volent.
Je me dis secrètement
La lune nous regarde
De la même façon ce soir
Toi au milieu des montagnes
Moi au milieu des immeubles
Tous les deux dans la vallée des larmes.
Elle me murmure que de là-haut
Elle t’observe et te trouve magnifique
Elle me raconte que tu as le même œil qu’elle
Lumineux, mystérieux et calme.
Nous sommes sans doute dans la pénombre
Mais nous avons la lune en commun.
A chaque pleine lune, viens marcher proche de moi
En levant les yeux au ciel avec émotion,
Je resterai silencieuse pour écouter ton regard.

À demi urbaine

Rue étroite
Soleil athlétique
En proie aux nuées
Talons hauts
Pour marcher droit
Visage portuaire
Paroles parfumées
Sang chaud, sanglots,
Sang interdit
Elle pleure pauvre demoiselle
Amante du macadam
Errance de l’asphalte
Nue écrue, nue et crue
Nuits écrites, nuits et cris
Elle pleure pauvre demoiselle
Ses larmes se perdent
Dans les caniveaux moqueurs
Rue étroite
Vie étriquée et jaunie.

Solo solaire

Ce matin de promesse
Je me sens immigrée
Exilée, immolée
Dans ce monde immonde.
J’arrose mes coquelicots
Qui poussent vaillamment
Sur le macadam de ma rue.
Heureusement
Je comprends la langue
Des oiseaux de passage
Et souvent ils se posent
Sur une de mes épaules
Et me livrent des secrets
Au creux de mon oreille.
Je marche en solo
Un béret sur la tête
Des chaussettes jusqu’aux genoux
Et j’espère qu’écouter la mer
Apaisera les hommes meurtris.
J’offrirai au monde immonde
Mes petits coquelicots.

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