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Poésie : Augustus Young

29 septembre 2007

par Augustus Young

The Long Habit of Living
Sequence of poems 2003-2004
La vieille habitude de vivre
Suite de poèmes 2003-2004
Augustus Young
Traduction de Caroline Andriot-Saillant

****

‘The long habit of living indisposes us for dying.’
Sir Thomas Browne, Hydriotaphia, 1658
 
‘I am in mourning for the integrity of the eyelids coming down before the brain
knows of grit in the wind.’
Samuel Beckett, Letter to Tom McGreevey, 1932
 
A Maker of Light Verse Having a Sunny Time
 
‘Flairant dans tous les coins les hasards de la rime,
Trébuchant sur les mots comme sur les pavés,
Heurtant parfois des vers depuis longtemps rêvés.’
Baudelaire, ‘Le Soleil’, Les Fleurs du Mal
I see myself as others do. They accept me
now as an old man, not without his vanity,
who’s allowed to kiss the bride and hold the baby
and is honoured for grey beard’s humanity
 
and parting sadness. Someone who life is leaving.
Montaigne, you said life was all about the good death.
Didn’t you hesitate on the threshold of believing
that life is good in itself, and let live this let ?
 
‘I leave the fruits of my studies for death to taste.
We shall see what come from the mouth or the heart.’
These are not the words of a sad soul who has chased
life into a grave and jumps in to die apart.
 
Blaise Pascal chose not to think about death at all,
rather than fake a happy one. A Jansenist
believes that nothing better than life can befall
a human sinner, unless it is not to exist.
 
But I’m with Montaigne who did not give in
to ‘the terrible bite of necessity’ in the dark.
He faced it with a calm mind, peacefully living
in the hope that when he came home his dog would bark.
 
Nor did he abandon the life his youth once wished
would surprise him, but sadly watched it to the close,
suffering family feuds and kidney stones. He kissed
the scarecrow in the mirror and thumbed his nose.
 
The sons that he brought up by his own book were blind
to his wisdom and joined their mother to rescind
a quiet life. So be it. Knowledge is never mind.
‘We grasp at everything but catch nothing save wind.’
« La vieille habitude de vivre nous dissuade de mourir. »
Sir Thomas Brown, Hydriotaphia, 1658
 
« Je pleure des paupières intactes qui s’abaissaient avant que n’entre dans le cerveau
la poussière du vent. »
Samuel Beckett, Lettre à Tom McGreevey, 1932
 
Le faiseur de vers au soleil
 
« Flairant dans tous les coins les hasards de la rime,
Trébuchant sur les mots comme sur les pavés,
Heurtant parfois des vers depuis longtemps rêvés »,
Baudelaire, « Le Soleil », Les Fleurs du Mal
Je me vois tel qu’on me voit. On accepte
le vieil homme que je suis, non exempt de vanité,
qu’on autorise à embrasser la mariée, à porter le bébé,
qu’on honore pour l’humanité de sa barbe grise
 
et sa tristesse de partir. Quelqu’un dont s’éloigne la vie.
Montaigne, tu as dit que toute la vie tenait
dans l’art de bien mourir. N’as-tu pas été tenté de croire
que la vie est bonne en soi, ce bail de temps à vivre ?
 
« Je remets à la mort l’essai du fruit de mes études.
Nous verrons là si mes discours me partent de la bouche, ou du coeur. » [1]
Ce ne sont pas les paroles d’un homme qui a poussé
la vie dans la tombe et s’y précipite pour mourir dans son coin.
 
Blaise Pascal a choisi de ne pas penser du tout à la mort,
plutôt que d’en feindre une heureuse. Le Janséniste
croit que la meilleure chose qui puisse échoir au pécheur mortel,
c’est la vie, si ce n’est de ne pas exister.
 
Mais je me range au côté de Montaigne qui n’a pas cédé
à « la terrible morsure de la nécessité » dans l’ombre.
Il l’affronta d’un cœur serein, vivant en paix
dans l’espoir qu’en rentrant chez lui, son chien aboierait.
 
Il n’a pas non plus abandonné la vie dont sa jeunesse rêva autrefois
qu’elle le surprendrait, mais y assista jusqu’à sa triste fin,
souffrant de querelles familiales et de calculs rénaux. Il embrassa
l’épouvantail dans le miroir et lui tira la langue.
 
Les fils qu’il éleva d’après les idées de son livre restèrent sourds
à sa philosophie et se joignirent à leur mère pour abroger l’accord
d’une vie paisible. C’est ainsi. La science ne comptait plus.
« Nous embrassons tout, mais nous n’étreignons que du vent » .

****

What Sleeps in Me
 
What sleeps in me are the moments
that do not need to be remembered
for that would bring them into question.
 
And the dreams they bring possess me
in oblivion without a thought,
dozing sweetly in the early hours
 
of a day that I am young again
with all my life before me to waste,
which doesn’t matter in the long run
 
because you’ve told nobody the dreams
so they can be taken for granted.
The moment I wake up I’m happy.
Dorment en moi
Dorment en moi les souvenirs de moments
qu’il n’est pas nécessaire d’éveiller
car ils appelleraient des questions.
 
Et les rêves qu’ils entraînent me tiennent
en leur pouvoir d’oubli sans pensée,
lorsque dans un doux somme aux premières heures
 
du jour je rêve d’être jeune à nouveau
et qu’il me reste ma vie à gaspiller,
ce qui, à long terme, importe peu
 
parce que tu n’as confié les rêves à personne
et que tu peux les tenir pour acquis.
Le moment du réveil est heureux.

****

Transparent 1
 
Reaching the cliff top
look down on water
so clear I can see
the sea forest wave
its fronds and fish flit,
 
I think life’s losing
some of its mystery.
The sea of my childhood
never stayed still long
enough to see through.
 
Those days the sea was
the future bringing
a ship towards me
as I dreamed of
Kiev or Recife.
 
All was foghorn clear
as I swam into
the horizon. Now
all I hope for is
not to lose my sight.
Transparence 1
 
Lorsque du haut de la falaise
les yeux plongés dans une eau
si claire que j’aperçois
dans la forêt de la mer ondoyer
ses feuillages et voltiger les poissons,
 
je me dis que se perd
quelque peu du mystère de la vie.
La mer de mon enfance
n’était jamais assez calme
pour qu’on pût voir au travers.
 
La mer était alors
l’avenir conduisant
un navire dans ma direction
lorsque je rêvais
de Kiev ou de Recife.
 
Tout avait la clarté de la corne de brume
lorsque je nageais
vers l’horizon. Maintenant
mon souhait le plus cher,
c’est ne pas perdre la vue.

****

Transparent 2
 
At the butt end of life
I have enough lead left
in my pencil to draw
a distinction between
something and nothing.
 
But the line will run out
as nothing is nothing
and some things were not meant
to leave their mark. And so
I’m left with a blank sheet.
Transparence 2
 
Dans le cul-de-sac de la vie
il me reste assez de plomb
dans la mine de mon crayon pour tracer
la différence entre
une chose et rien.
 
Mais la ligne va tarir
car le rien n’est rien
et certaines choses n’avaient pas vocation
à laisser de trace. Ainsi
m’échoit une feuille blanche.

****

Transparent 3
 
The tide’s not coming in,
or out, in this last sea,
which seems too clear to me.
It is easy to swim
in deep waters when young
without knowing it, face-
down breaking the surface.
 
The pull of the ocean
is downwards now, the moon
its anchor. Though the bed
is only in my head.
Impossible to exhume.
 
There is no end to it
that I can see. What’s clear
is invisible, and near
enough to infinite
to lose me. See the wrack
reflect on the moon’s orb
in the sky being absorbed
as you float on your back.
The ebb and flow of cloud
above is sedative,
and takes away the breath.
I draw in my own shroud.
Transparence 3
 
La marée ne monte pas,
ne se retire pas, dans cette mer ultime,
qui me semble trop claire.
Il est simple de nager,
au temps de la jeunesse,
dans des eaux profondes
sans le savoir, le visage
sous l’eau, trouant la surface.
 
La poussée de l’océan, maintenant,
descend, la lune
son ancre. Le lit fût-il
dans mes seules pensées.
Impossible de l’exhumer.
 
Aucune limite ne s’offre
à mes yeux. Ce qui est clair
est invisible, et assez
proche de l’infini
pour me perdre. Vois du naufrage
le reflet sur le disque lunaire
dans le ciel, absorbé
pendant que tu flottes sur le dos.
Le flux et reflux du nuage là-bas
est reposant,
et coupe la respiration.
J’inspire en mon propre linceul.

Notes

[1Montaigne, Essais, « Qu’il ne faut juger de notre heur qu’après la mort », Livre I, chapitre 19 (ndt).


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