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Poésie : Annie Briet

27 septembre 2006

par Annie Briet

TESTAMENT D’AVRIL

Dans le hameau
le seul bruit de ma pioche
comme un bouquet d’étincelles
dans le jeu des feuilles avec la brise
Tout respire par bourrasques d’ailes
par lumières de bourgeons
par averses de printemps
il faut préparer la terre
il faut préparer l’été
le coucou s’en occupe
qui gravement
berce le monde entre ses deux notes

*

LA TREILLE

Des mains de feuilles
qui inventent l’ombre pour l’été
une ruche de grains d’ambre
où tourne le soleil
pour l’antique collier
suspendu au cou de la maison
 
Le vin n’est encore que songe endormi
dans les grappes de seins lourds
 
C’est septembre aux mille bras de sève

*

LE GRAND PIN

Grand pin
aux flammes vertes dorées de miel le soir
tu es averse d’été en plein hiver
lampe d’éternité dans le flux du temps
un parfum de juillet brasillant d’étoiles et de grillons
et l’on t’a vu
câliné de neige comme un lys blanc
te réchauffer avec des flambées d’oiseaux

*

STUPEFIANTE NOUVELLE

Ce matin
nous avons laissé ouverte la porte du puits
ses gonds ont grincé avec la langue d’autrefois
nous avons bu à sa bouche d’ombre
pour recueillir l’imaginaire de l’eau
Désert de cet été au cœur sec
comme une saison sans nouvelles humaines
Le soleil est en croisade
Partout, la soif, langue de chienne, traîne par terre.

SAISONS

L’été carillonne sa grêle de soleil à toute volée
Les blés montent enflammés
Les abeilles sont à l’œuvre
Les rivières glissent et gloussent dans leur lit
ruisselantes de plaisir
Leurs grands corps insaisissables gorgés de rire
L’été bat tambour
Déjà l’on ne fane plus qu’à la nuit
Coquelicots à la bouche, on s’enivre de velours noir parfumé de menthe
et les étoiles lancent des poignées d’étincelles
quand les hanches des amants secouent la terre.

*

VERGERS

Quels vergers cet été !
Des pêches de vigne
comme ventres de bouvreuil
des prunes sur l’herbe illuminée
chair ouverte, offerte.
Peau très douce des poires blondies par le soleil.
Les pommes rousses gonflent chaque nuit
en même temps que la lune.
Les jarres sont prêtes à recueillir le sang de l’été.
Et déjà les noix s’élargissent
Déjà les bogues des châtaignes,
petits hérissons des forêts d’automne
verdoient
et les grappes de raisins débordent des mains,
préparent l’ivresse des gorges.

L’ORAGE

Un ciel de loup menaçant
sournois, ses yeux de braise
s’allument
zigzaguent quelques secondes
à la recherche d’une proie
s’éteignent
il grogne il gronde
il lance ses boulets de colère
l’air agité souffle d’une seule gifle
toutes les flammes d’un arbre,
feuilles d’or s’envolant
pareils à une bande d’étourneaux.
Et lui, verse des pleurs de rage.
Une fois encore, son ennemi lui a échappé.
 
*
 
Plaisir du feu
Dans l’âtre en plein été
La fumée fragile colonne gris bleu odorante
Paix de l’âme qui songe et monte
Dans le calme des soirs
Vers les nuages bourgeonnant de neige d’amandiers
 
Au matin, la cendre sous les doigts
Est chaude et douce comme un ventre d’oiseau
 
Ce soir, le vent s’est levé
comme un tourment
il malmène la huppe des palmiers,
ces grands oiseaux marins toujours ébouriffés
et les plumes d’écume s’amoncellent sur l’eau.
On pourrait croire que le ciel s’est jeté dans la mer tant il a pris sa couleur de cernes
puis s’allume le croissant de lune
- profil de l’œil qui surveille la nuit d’hiver-
 
*
 
Grand voile blanc étendu sur la terre
plus un chant d’oiseau
plus une couleur
le brouillard pèse sur les rêves
le monde s’est retiré dans un monastère
 
O neige, neige
sur l’aile
sur l’îlot blanc
neige en flocons d’oiseaux
en flocons de lune
sur la mer
 
*
Une seule ligne de chênes, sans feuilles,
en fuite vers l’horizon des nuages.
Sur toute l’immensité de la terre brune,
les araignées ont tissé de longs fils fragiles
à la crête des mottes
pour les violons des elfes.
Ils vibrent dans le soleil ...
Ainsi coule la lumière d’hiver ...
 
*
 
Musique d’eau
Glorieuse dans le silence du givre
Source prodigue l’hiver
Comme la bouche d’un dieu
Quel oracle délivreras-tu ?
La flamme verte du cyprès dit l’éternel
Mais la parole semée dans la gorge de la tourterelle
Que dit-elle ? Que dit-elle ?
 
L’eau, le feu, la pierre, la terre


BRUITS ET SORTILEGES

Une seule clarine
et se dresse la montagne
un seul cri de mouette
et l’océan remue
un seul trille de merle
et le printemps s’installe.
 
Mer d’ombre profonde
et de vertes lumières
de quel horizon lointain
viens-tu vague après vague
pour expirer, moribonde, sur la rive
la blanche écume ourlant tes lèvres bleues ?
Tu te retires et reviens.
Quelle douleur berces-tu
mouvante et immobile sereine mais obstinée
à creuser les falaises
à polir les galets
comme le poète les mots ?
Mer, écritoire de l’infini,
Que dis-tu donc depuis toujours ?

*

ILES

Au cœur de
l’océan
fleuri d’iris bleus
et de grappes d’écume
quelques îles
pareilles
à des taches d’encre
sur les pages d’écriture
de la mer
à des lunes rondes
tombées du ciel
îles nées du cri d’amour
de la terre
îles écrins de rêves

*

LE FEU

Soudain
un buisson de lances,
d’épées innombrables
à l’assaut de la noire prison de la matière.
Folle chevelure de flammes
comme des âmes libérées
qui s’exaltent dans l’orange
et cette voix de forêt profonde
cette parole de vent
ce chant de gorge
ce ballet sauvage de soleils et de violons
dans les ténèbres
ce sont les nôtres
quand nous aimons
Fulgurants instants d’éternité
avant la cendre et ses pétales.
 
*
 
Maison
Presque troglodytique
Comme éclose de la falaise au-dessus d’elle
Sur la terrasse ombreuse
Figues et poires mêlées
Pendent gonflées d’un désir d’été
Ses fenêtres plongent leur regard clair
Dans la chair sombre du fleuve
Qui chemine en silence avec l’astre cerclé d’or
Jusqu’au fond du ciel
Au cœur du temps
 
Les chemins appellent comme des cornes de brume
pour une traversée de la vieille âme de la terre
le cœur noué à la beauté d’un temps sans parole
instants de plénitude
instants de pieds nus sur la mousse d’infinie douceur
les chemins offrent leurs mains de vent
leurs mains de feuilles
pour entrer dans l’île du silence
une île d’âme nue
 
*
 
O cette image
De roses profuses
Descendant sur les murs d’un jardin clos
Beauté chaleur d’un cœur
Malgré lui ouvert sur les passants
 
Iles noires nées de l’orange
brûlées de soif et de baisers
mouillées des larmes des départs.
Les femmes, silhouettes noires dans les ruelles blanches
vont et viennent entre l’église et le cimetière.
On les dirait pierre de lave
roulant dans les vagues leurs souvenirs leurs rancunes leurs désirs
toujours les mêmes
et les mêmes qu’en la terrible Antiquité.
Les hommes sont partis labourer la mer.
Les jours, l’un après l’autre, broutent le chardon bleu de l’âne.
L’herbe piquante de la chèvre aux cornes enroulées comme des fleurs
Ainsi respirent les îles des Cyclades
errantes, comme Ulysse
dans le labyrinthe des vents
emportées vers un horizon de roses blanches

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