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Poésie : Anne Mounic

29 septembre 2007

par Anne Mounic

Poussière amoureuse. Colomiers : Encres Vives, 2007.

Le titre de ce livre fut inspiré par la traduction que donna Claude Le Bigot [1]d’un vers de Francisco de Quevedo.

Photographie : Guy Braun
polvo serán, mas polvo enamorado.
Francisco de Quevedo

poussière elles seront, mais poussière amoureuse.

MP3 - 598.4 ko

[Extraits, pp. 3, 4, 5, 6, 8, 11]

Nulle existence sans inquiétude ou
faut-il penser que celle-ci soit le sel
de cette vie qui nous tarabuste, nous enchante et nous déçoit
d’un même rythme indifférent ?
Le regard d’autrui nous cloue au sol sans ménagement,
sans égards et tout jugement, mais il y a bien pire
et c’est le désespoir de voir en soi se tarir la source qui,
du deuil de tout espoir dans l’immédiat à présent,
de son souffle humble et obstiné, mène sans conteste à la joie.

****

Le fruit d’une couleur par le vert du jardin,
cet éclat d’écarlate par la trouée des tiges,
là-bas, au fond, sous les lilas,
juste avant la clôture, puis l’allée,
par le menu sous-bois que le chat noir, mélancolique et trapu,
de son pas prudent sur la pelouse humide, vient de quitter,

ce fruit de la couleur au calice d’une fleur,
ce rouge de cadmium foncé comme goutte à goûter
sur l’immense palette de ce qui nous est donné
pour peindre,
m’enchante et j’y puise ce mythe qui à vous me relie,
ce mythe de la couleur que le soleil avive,
ce mythe d’un regard qui s’empresse de ressentir
tout ce qu’il voit, voix mêlées, balbutiantes de leurs palpitations
au corps, au cœur, des mots.

Et les voici, les mots, qui flottent dans l’air entre vous et moi,
comme ces parfums au jardin,
avril, mai, et puis juin,
dans la paume ouverte, et la bouche, des dons.

Je ne demanderai pas davantage que ce qui rend possible ces
[éclats
de parole, le fruit d’une couleur, cet éclat d’écarlate,
la pulsation des mots,
là-bas, au fond, où muse l’inquiétude.

****

TRANSCENDANCE INTÉRIEURE/EXTÉRIEURE

MP3 - 135.7 ko

Rien ne peut atteindre la terreur concentrée de la nuit,
sa tension sans partage,
sans bienveillance ni égards,
si ce n’est la grande flaque du soleil,
certains jours, en son absolue limpidité.
La vie, de l’obscur à l’aveugle, brûle.

****

LA FINITUDE DEJOUÉE

MP3 - 1.2 Mo

Par la vieille complicité d’être,
la vie ne cesse de se dire –
de toi à moi, et vice versa,
parmi nous, nous tous, le visage inconnu, là-bas,
que je ne perçois pas, seule l’intuition nous permet jamais
d’appartenir pleinement…

… ce qui nous sépare, ce qui nous échappe,
appartenir pleinement, ou saisir aux racines de l’expérience
la conjonction des modulations –
l’expérience, à l’aveugle, au toucher,
notre enfant chéri en ses balbutiements rythmés,
cette existence qui se noue, se déprend au fil du temps…

…et l’imagination se charge du reste, pourvoit, le pont,
le lien, tout ce qui brise le cercle de notre enfermement,
que nul ne perçoit, que nous avons là, sur le bout de la langue –
ce qui nous échappe, la source où puisent les paroles
qui créent le silence,
le silence qui nous unit, au-delà de nous,
de ce que nous voyons, envisageons,
la douce vision, plus loin que nous,
de la joie du monde.

****

La solitude en soi n’est rien ;
c’est l’absence qui est tout,
la chute de ce qui, au fil du temps, s’était tissé,
le lien, la certitude de vivre au-delà,
le goût (la manie !) de parler et de s’immiscer
en des lieux, des perspectives, étrangers.

La solitude en soi n’est rien,
mais le lien qui tombe est tout,
tout le fracas d’une existence qui atteint (enfin ?) son inanité,
le décourageant essoufflement de sa vanité.

****

Le sentiment est doux d’une vie partagée
qu’un rien peut briser au regard de l’éternité,
dans l’ordre des malheurs.
La peur en est un, malheur,
inévitable,
ou suis-je simplement pusillanime,
trop attachée à l’instant présent
pour me faire à l’idée qu’un jour,
la joie puisse se dénouer,
toute notre existence en mémoire,
déguenillée ?

****

Quand la lumière bouge selon les voix du vent,
dans la demeure, l’ombre danse sur les murs
par la petite musique de l’esprit,
et nous valsons sur pointes, légers, le plus qu’il nous est possible,
par le trait d’union, vif,
de la menue minute qui fuit.

****

Octobre, l’automne est rond comme un o
aux fronces obscures des cieux qui se mêlent
aux feuilles ébouriffés qui larmoient ;
les grosses gouttes aux feuilles se confondent
et l’œil, rond comme un o lui aussi,
accorde les petites notes de la mort
à l’effroi toujours là au for intérieur,
à la peur qui naît en nous, sa petite musique,
basse continue de nos tempéraments,
et fait son chemin à l’ombre de nos pas,
au revers de l’amour,
au retrait de la compassion,
sans parler de toutes les défaites de l’amitié, de l’indulgence et
du rêve de l’âge d’or, jusqu’à l’ultime révélation, dont nous ne savons rien,
l’ultime révélation, un jour, « le plus tard possible, » doit-on dire alors –
jamais ne saurons, car savoir à cet apogée,
c’est ne plus être, quelle affaire,
la bouche ronde comme un o
du cri premier au dernier soupir… non, pianissimo et
reprise à la coda,
Octobre…

****

Octobre vibre de vif et de voix,
les oiseaux dans l’or et le roux picorant la pulpe,
le sucre de l’accompli. Les fruits
par la ramure s’arrondissent,
mûrissent le temps de les chanter
dans l’arbre feuillage à l’oreille
de pépiements affairés
à l’inquiet festin de vive voix.

****

(On peut entendre tous les poèmes de la page, qui se suivent d’onglet en onglet.)

Notes

[1Claude Le Bigot, « La transgression et la norme dans le sonnet espagnol contemporain », in Le sonnet au risque du sonnet. Textes réunis et présentés par Bertrand Degott et Pierre Garrigues. Paris : L’Harmattan, 2006, p. 358.


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