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Poèmes de guerre, traduits par Sarah Montin

26 avril 2014


Illusions

Edmund Blunden

Trenches in the moonlight, allayed with lulling moonlight
Have had their loveliness ; when dancing dewy grasses
Caressed us stumping along their earthy lanes ;
When the crucifix hanging over was strangely illumined,
And one imagined music, one eve heard the brave bird
In the sighing orchards flute above the weedy well.
There are such moments ; forgive me that I throne them
Nor gloze that there comes soon the nemesis of beauty,
In the fluttering relics that at first glimmer wakened
Terror – the no-man’s ditch suddenly forking ;
There, the enemy’s best with bombs and brains and courage !
– Soft, swift, at once be animal and angel –
But O no, no, they’re Death’s malkins dangling in the wire
For the moon’s interpretation.

Memory let it all slip

Ivor Gurney

Memory, let all slip save what is sweet
Of Ypres plains.
Keep only autumn sunlight and the fleet
Clouds after rains,

Blue sky and mellow distance softly blue ;
These only hold
Lest my pangèd grave must share with you.
Else dead. Else cold.

Strange Meeting

Wilfred Owen

It seemed that out of battle I escaped
Down some profound dull tunnel, long since scooped
Through granites which Titanic wars had groined.

Yet also there encumbered sleepers groaned,
Too fast in thought or death to be bestirred.
Then, as I probed them, one sprang up, and stared
With piteous recognition in fixed eyes,
Lifting distressful hands as if to bless.
And by his smile, I knew that sullen hall ;
By his dead smile, I knew we stood in Hell.

With a thousand fears that vision’s face was grained ;
Yet no blood reached there from the upper ground,
And no guns thumped, or down the flues made moan.
"Strange friend," I said, "Here is no cause to mourn."
"None," said the other, "Save the undone years,
The hopelessness. Whatever hope is yours,
Was my life also ; I went hunting wild
After the wildest beauty in the world,
Which lies not calm in eyes, or braided hair,
But mocks the steady running of the hour
And if it grieves, grieves richlier than here.
For by my glee might many men have laughed,
And of my weeping something has been left,
Which must die now. I mean the truth untold,
The pity of war, the pity war distilled.
Now men will go content with what we spoiled
Or, discontent, boil bloody, and be spilled.
They will be swift with swiftness of the tigress.
None will break ranks, though nations trek from progress.
Courage was mine, and I had mystery ;
Wisdom was mine, and I had mastery ;
To miss the march of this retreating world
Into vain citadels that are not walled.
Then, when much blood had clogged their chariot-wheels
I would go up and wash them from sweet wells,
Even with truths that lie too deep for taint.
I would have poured my spirit without stint
But not through wounds ; not on the cess of war.
Foreheads of men have bled where no wounds were.

I am the enemy you killed, my friend.
I knew you in this dark ; for so you frowned
Yesterday through me as you jabbed and killed.
I parried ; but my hands were loath and cold.
Let us sleep now . . ."

Preparations for Victory

Edmund Blunden

My soul, dread not the pestilence that hags
The valley ; flinch not you, my body young.
At these great shouting smokes and snarling jags
Of fiery iron ; as yet may not be flung
The dice that claims you. Manly move among
These ruins, and what you must do, do well ;
Look, here are gardens, there mossed boughs are hung
With apples who bright cheeks none might excel,
And there’s a house as yet unshattered by a shell.

"I’ll do my best," the soul makes sad reply,
"And I will mark the yet unmurdered tree,
The tokens of dear homes that court the eye,
And yet I see them not as I would see.
Hovering between, a ghostly enemy.
Sickens the light, and poisoned, withered, wan,
The least defiled turns desperate to me."
The body, poor unpitied Caliban,
Parches and sweats and grunts to win the name of Man.

Days or eternities like swelling waves
Surge on, and still we drudge in this dark maze ;
The bombs and coils and cans by strings of slaves
Are borne to serve the coming day of days ;
Pale sleep in slimy cellars scarce allays
With its brief blank the burden. Look, we lose ;
The sky is gone, the lightless, drenching haze
Of rainstorms chills the bone ; earth, air are foes,
The black fiend leaps brick-red as life’s last picture goes.

Illusions

Edmund Blunden

Les tranchées calmes au clair de lune, alanguies sous la lune,
Ont eu quelque beauté : quand, sous la rosée, les herbes fantasques
Caressaient nos pas lourds le long des noirs chemins,
Quand, au-dessus de nous, luisait le crucifix étrange
Et qu’on imaginait une musique, qu’on entendait le chant flûté
Du fier oiseau, s’élever du puit mousseux dans le soupir des vergers.
Il existe de ces moments, pardonnez que je les célèbre
Ou que j’évoque, trop tôt, l’envers de la beauté
Par ces légers vestiges qui aux premières lueurs éveillent
La terreur – le fossé de no man’s land soudainement scindé :
Là, le meilleur de l’ennemi, ses bombes, son esprit, son courage !
– Doucement, vite, sois à la fois ange et bête –
Mais non, ce sont les fantoches de la mort qui flottent aux barbelés
Pour mystifier la lune.

Que tout t’échappe ô ma mémoire

Ivor Gurney

Que tout t’échappe, ô ma mémoire, sauf la douceur
Des plaines d’Ypres.
Souviens- toi du soleil d’automne et des nuages
Agiles après la pluie,

Du ciel bleu et du doux horizon bleu
Souviens-toi seulement,
Sinon c’est ma tombe tourmentée que nous partagerons.
Sinon mort. Sinon froid.

L’Etrange rencontre

Wilfred Owen

Il m’a semblé que je quittais la bataille
Par quelque tunnel profond et triste, creusé jadis
Dans des granits gravés par des guerre titanesques.

Mais là aussi pleuraient des dormeurs accablés
Figés dans la mort ou des pensées trop profondes,
Quand, sur mon passage, l’un d’eux se dressa
Et d’un regard pitoyable me reconnu sans frémir,
Levant des mains navrées comme pour me bénir.
Et à son sourire, je reconnu cette morne demeure
A son sourire mort, je su que nous étions en enfer.

Mille peurs veinaient le visage de cette ombre
Pourtant le sang ne coulait pas de la plaine
Et nul canon ne grondait dans les boyaux plaintifs.
« Etrange ami, lui dis-je, Il n’y a pas lieu de pleurer.

- C’est vrai, dit-il, sauf sur les années défaites,
Le désespoir. Ce que tu espères
Je l’espérais aussi ; et farouche j’ai chassé
La plus farouche des beautés de ce monde
Qui ne dors ni dans les yeux ni les cheveux en tresses
Mais se moque des heures qui passent sans cesse
Et si elle pleure, ses pleurs sont plus précieux qu’ici.
Car ma joie aurait pu réjouir les hommes
Et de mes sanglots il serait resté quelque chose
Qui doit désormais mourir. Je veux dire la vérité voilée
La pitié de la guerre, la pitié sublime de la guerre.
A présent les hommes seront satisfaits de notre ruine
Ou, insatisfaits, poussés au sang, seront répandus.
Ils seront vifs comme la Tigresse est vive
Et aucun ne rompra les rangs quand les nations s’écarteront du progrès.
J’avais le courage et j’avais le mystère,
J’avais la sagesse et j’avais la maîtrise
Pour manquer la marche d’un monde qui se retire
Dans de vaines citadelles sans remparts.
Puis, quand le sang avait rouillé les roues de leurs chars
J’allais les laver avec l’eau des puits parfumés
Et même des vérités trop profondes pour n’être pures.
J’aurais versé mon âme toute entière
Mais pas sur des plaies, pas sur le charnier de la guerre.
Le front des hommes a saigné sans blessure.

Je suis l’ennemi que tu as tué, mon ami.
Je t’ai reconnu dans l’ombre ; car hier aussi ton regard sévère
Me perça quand de ta pointe tu me tuais.
Je parai mais mes mains glacées étaient lasses
Dormons maintenant… »

Préparatifs de victoire

Edmund Blunden

Mon âme, ne redoute pas ce fléau qui flétrit
La campagne ; et toi, mon jeune corps, ne craint pas
Le mugissement immense des fumées, l’éclat bestial
Du fer ardent : car le dé n’est pas encore jeté
Qui clamera ta vie. Avance comme un homme
Parmi les ruines et ce que tu dois faire, fais le bien.
Vois ces jardins, ces branches moussues où pendent, vermeils,
Des pommes à l’éclat sans pareil,
Et là, cette maison indemne à l’abri des obus.

« Je ferai de mon mieux, dit mon âme chagrine,
Je verrai cet arbre que rien encore n’assassine,
Les vestiges des chères maisons qui flattent l’œil,
Pourtant je ne les vois pas comme je les voudrais voir.
Car entre eux, le pâle ennemi empoisonne
La lumière, tandis que lasse et déshonorée,
La moins viciée se tourne vers moi avec désespoir.
Mon corps, pauvre Caliban dont personne n’a pitié
S’acharne et sue et grogne pour mériter le nom d’Homme ».

Les jours ou les éternités déferlent comme
La houle et nous errons toujours dans ce sombre labyrinthe ;
Les bombes, les spires, les cuves, par des rangées d’esclaves
Transportées, préparent le triomphe à venir.
Le sommeil, pâle dans les caves visqueuses, soulage à peine
De sa brève éclipse, notre fardeau. Vois ! Nous perdons,
Le ciel a fuit, la brume liquide et sombre
De l’orage glace les os : la terre, l’air, nous assaillent,
Le démon noir jaillit rouge quand part l’ultime image.


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