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Poèmes de Patricia Keeney, traduits par Michèle Duclos et Magdelaine Gibson

24 septembre 2020

par Michèle Duclos

A Touch of the Goddess

Crouched low in oven sand dunes, hiding
dry as desert waves
I find the goddess again
baking in beige.
I now she’s there
as the grains blow.
Moving methodically underneath
changing geography
while ants march over prickly grass
boring in and biting.

She has pale sea-green eyes
and hair burned white.
Her consort of the hour parades
fine wicked bones and a flashing
smile spins and shocks.
She outwaits his power.

He’s a boy dazed
by the deafening bell of the sun.
A lump of crushed weed
fussy sandpipers pick clean
wind and foam roll small.

She is red earth and billows of grain
the moon whispering to wheat
ducks chockling darkly.
Her mind floats and fattens
puffs up, an island cloud
from merest morning curl
to backlit mountain vapour.

She wants him attentive-
geese wedging over water’s twilight sheen
salt spiking the air
the mauve and yellow spilling of weed.
Brazen as berries generating
reds and greens from heavy heat.
Brilliant bug crawling the balsa wood
in orange and black.

Acclaimed by crows in the aquamarine
by rusty jelly fish squirting brine
while the oars dip.

I feel her when there’s space and time
between us. It is emptiness
the sacred lady occupies
shining and blind.

Approche de la déesse

Tapie au creux des dunes brûlantes,
sèche comme les vagues de désert
je retrouve la déesse
se prélassant dans le beige.
Je sais qu’elle est là
comme le sable vole.
Ondoyant avec méthode
sous une géographie changeante
tandis que des fourmis défilent sur les herbes coupantes
fouissant et piquant.

Elle a des yeux de mer limpides, émeraude,
des cheveux qu’a blanchis le soleil.
Son compagnon du moment arbore fièrement
un corps fin et méchant, un sourire éclatant
qui tournoie et se heurte.
Elle survit à son pouvoir.

Lui, c’est un jeune garçon ébloui
par le son assourdissant du soleil.
Une bosse d’algue écrasée
que des bécasseaux tracassiers nettoient
le vent et l’écume tourbillonnent faiblement.

Elle, c’est la terre rouge, les rouleaux de sable,
la lune chuchotant à l’oreille du blé
les canards cancanant dans la nuit.
Son esprit flotte, enfle,
gonfle tel un nuage insulaire
depuis la plus infime boucle du matin
jusqu’aux vapeurs obscures du soir.

Elle le veut attentif _
des oies s’avancent sur la crépusculaire eau frémissante
le sel acidule l’air
le mauve et le jaune débordent des algues.
Cuivrés comme des baies
engendrant des rouges et des verts
plombés par la chaleur.
Un insecte luisant rampe sur le bois de balsa
orange et noir.

Acclamée par les freux dans l’aigue marine
par les méduses rouillées s’ébrouant dans l’onde
tandis que les rames s’enfoncent.

Je la sens quand l’espace et le temps
se glissent entre nous.
C’est le vide occupé par la dame sacrée,
aveugle et brillante.

Pen and Sword

I can do it in a book.
The character seethes inside
but politely agrees, with words.
I can do it because there
I am supreme
observing and commenting
in cool exposes.
Undertone and subtext.

Real life sings in silver wires
a high-tension glittering distance
between what is
and what seems to be.

You open your mouth and armies march out.
"Battle" bellow the soldiers.
"Fight for the sovereignty of self."
Does it matter who dies ?

So easy.
War is not the way I need
the way to free those
muted glittering smiles
below my words, behind my pages.

Killing cannot bring acceptance
that I have lived a sweet agreeable lie
hearing from caves of silence
glory go to the glib
while I kept clean demeanour
painted in flowers on bone china
pressed down and folded away for the week
like fresh linen

while my mind revolted.

It’s very female you say
this desire to be liked
by everyone.

It is, I finally know, female.
We want to stitch and heal
to make the words work like medicine
not weapons.

Any fine sharp point (nibs, needles)
we use to weave it all together
to make the lines touch and love each other.

Our scrollwork of inclusion.
Once, it was for small silk banners you drew blood.
And now we give them to you freely for your wounds.

Delicacy over pain.

I will take my strong thin steel my slender line
and with the writing of this book you will be the patient
I anaesthetize and cure.

La plume et l’épée

Je peux le faire dans un livre.
Le personnage bouillonne au-dedans
mais accepte poliment, avec des mots.
Je peux le faire parce que là
je maitrise
observant et commentant
En des exposés sereins.
En sous-entendu et en sous-jacent

La vraie vie chante sur des cordes d’argent
une distance étincelante, tendue
entre ce qui est
et ce qui parait être.

Vous ouvrez la bouche et des armées s’élancent.
“À l’attaque” mugissent les soldats.
“ Se battre pour la souveraineté du moi”.
Qu’importe qui meurt.

Si facile.

La guerre n’est pas ma façon à moi
le moyen de libérer ces
sourires étincelants tus
sous mes mots, derrière mes pages.

Tuer ne peut me faire accepter
d’avoir vécu un doux mensonge agréable
alors que monte des cavernes de silence
la gloire pour le bagout
tandis que ma conduite modeste
se peint en fleurs de porcelaine fine.
Pressée et pliée pour la semaine
comme du linge frais.

Alors que mon esprit se rebellait.

Très féminin, dites-vous
ce désir d’être aimée
de tous.

Féminin finalement, je le sais.
Nous voulons coudre et guérir,
que les mots se fassent onguents
et non armes.

Toutes pointes acérées (plumes, aiguilles)
nous servent à tisser en un tout
afin que les lignes se touchent et s’aiment.

Notre rinceau d’inclusion.

Jadis, c’était pour de petites bannières de soie
qu’on versait le sang.
Et maintenant nous vous les donnons librement
pour vous panser.

La Tendresse sur la douleur.

Je vais prendre ma lame d’acier,
ma fine ligne
et en écrivant ce livre
vous serez le patient
que j’anesthésie et guéris.

Poets Great and Small

Larger than life
a noisy fossil exploding
packed academic brick

he held reluctant court

roaring down his puny protégés
mewling pups who could not hear
Tennyson’s ancient ache
a spirit breaking wildly on the shore
the cry in Keatsian ecstasy and
crazies rattling Blake’s chained mind.

"All poets. must be mad."

And the trumpets of apocalypse
shattered glass
as he sang
resonating through the roof
on hinged wings of white delirium.

Simple scorching answers :
create from pain and chaos
be strong and scornful
make the magnificence happen.

This prophet roaring under the sun on a pagan rock

this man of timeless appetite.

You and I my wounded hungry sister

you and I hooked on kindness
common sense and passion
the prism of desire
suffusing sex throughout our female lives :

torsos trees the great Pacific shining

spring’s sap running through us
whenever we are hybrid March
a breezy puddle between seasons
full of buried fragrance

sexy
landing like pollen where the wind puts us

tufted burrs hooking in
what rolls randomly our way

won by wit and gentleness

the strings of Spanish guitars
their brown tongues sandblasting the blood

waiting for hard and blunt and dangerous
to shake us up rattle our fixed stars
from fine silver sleep.

You and I he’d call minor poets
in a major key
letting our flagrant shifting lives
moving like dunes across desert
so devastate our art.

Poètes, grands et petits


Plus vaste que la vie
fossile qui explosait bruyamment
brique académique

Il tenait cour peu enthousiaste

écrasant sous ses rugissements ses minuscules protégés
chiots vagissants indignes d’entendre
l’antique douleur de Tennyson
dont l’esprit venait se fracasser sur le rivage,
le cri d’un Keats en extase et
des dingues qui secouaient l’esprit enchainé de Blake.

« Tous les poètes se doivent d’être fous »

Et les trompettes de l’Apocalypse
fracassaient le verre
quand son chant
résonnait jusqu’aux voûtes
sur les ailes articulées d’un délire blanc.

Des réponses simples et brûlantes
Créer à partir de la douleur et du chaos
Etre puissant et méprisant
Faire naitre la magnificence

Prophète qui rugit sous le soleil sur un roc païen

Homme à l’appétit intemporel

Toi et moi, soeur blessée affamée
Toi et moi agrippées à la bonté
Au bon sens et à la passion,
Au prisme du désir
Diffusant le sexe à travers nos vies de femmes.

Torses arbres le grand Pacifique brillant

La sève du printemps coulant à travers nous
toujours Mars hybride
flaque agitée entre les saisons
Pleine de parfums ensevelis

sexy

nous posant tel du pollen là où le vent nous dépose

gratterons qui s’incrustent à
ce qui roule sur notre chemin

gagnées à l’esprit et à la douceur

Cordes de guitares espagnoles
dont les langues brunes abrasent le sang

En attente du dur, du cru, du menaçant
pour nous réveiller, agiter nos astres immobiles
Les tirer d’un doux sommeil d’argent.

Toi et moi, pour lui des poètes mineurs
dans une tonalité majeure
laissons nos vies instables
se mouvoir comme des dunes à travers le désert
donc dévaster notre art.

War Babies

Some friendly mirror drew us
from holy poses stiffening
in hopeless universities
to our troubled, flooding selves.

We accepted nothing on faith.
We had nothing, an identity perhaps
the empty generation
unheroic, underground
awkwardly against the tide
like rocks the wrong way round.

I hung on for a while, stuck
in a few spidery filaments
viscous fashion clinging

but you seemed to slide in quicksand.

For the record
we turned everything to formula.
My family was not so middle class
its large red heart held beneath
society’s white collar
a little dingy, fraying, sub-commercial.
From Irish diggers up
by our westworld bootstraps ; like fantasy
the bumptious British carnival wound down to
boarding-house blues
in proper Ottawa.

Your Canadian evolution
Was nouveau, glassy rich
a military mandate to live well.

European culture turned
imported like Hungarian Tokai
to Montreal chic.
A cold classic chime.

You would unsettle me
darkly probing, without words.
My rational mind, no totalitarian state
gave way to your ghosts in the night.

I’ve never forgotten them.

Years later, your children.
Especially the eldest, lithe
ebony-edged and guarded
who looks like you
and keeps the secrets
a generic sharing.
Marriage made you whole.
United to Jewish roots, you became
your own cartographer.

Pleased and hurt
the map was so antique.
Sculptor, archaeologist obsessed
you model images in irony
rail at a talent denied
its racial soil.

But look, the world gives you birthright.
Finally it’s come to you
what you’ve always had, and, Cassandra known.

One newspaper story breaks
the blue solitude, brooding fear
we all feel.

Small phoenix flapping above the flame
you were an infant victim saved
from the maw that chewed Jews
in a battle big as Wagner.

Your parents flipped the switch
erased the tape
hid you from all that scorching fact
the epic tribal exodus
the flying low and cool at night
the settling down like tents over desert
coaxed to flower
the ball and chain of northern woods
where trees were window-bars.
They left the real story smouldering
live coals in your sleepless eyes.

The face I know is charred
from history’s heat.
They ran away ; you ran back bringing
half the clan with you, a heart in pieces.

Your face
a stubborn, moving
midnight sun.

Enfants de la guerre

Un miroir amical nous tira
de nos poses sacrées raidies
dans des universités désespérées
vers notre moi trouble et flou.

Nous n’acceptions rien sur parole.
Nous n’avions rien, peut-être une identité
génération vide
sans héroïsme, cachée
gauchement opposée au courant de la vie
comme un flot que des rochers contrarient.

Je m’accrochai un temps,
comme engluée dans des fils d’araignée
visqueux,

Mais toi, tu semblais glisser dans des sables mouvants.

Pour mémoire
nous transformions tout en formules.
Ma famille n’était pas de la bourgeoisie
son vaste cœur rouge caché
sous le col blanc de la bienséance
un peu défraichi, douteux, pas négociable.
Rustiques irlandais qui nous étions faits seuls ; tel dans une comédie
le carnaval britannique bruyant
à broyer du noir dans une pension de famille
de la convenable Ottawa.

Ton évolution au Canada
se fit vers le nouveau riche clinquant
avec mandat militaire de bonnes manières.

La culture européenne s’avéra
aussi importée que du Tokay de Hongrie
devant le chic de Montréal.
L’évolution classique de bon ton.

Tu me désarçonnais
qui progressais à tâtons, sans paroles.
Mon esprit rationnel, sans état totalitaire
s’effaçait devant tes fantômes nocturnes.

Je ne les ai jamais oubliés.

Des années plus tard, tes enfants.
Surtout l’aîné, souple
silhouette et réservé
qui te ressemble
et sait garder un secret
héritage familial.
Le mariage t’a rééquilibré.
Uni à des racines juives tu t’es fait
Ton propre cartographe.

Content et blessé
la carte était si antique.
Sculpteur, archéologue obsédé
tu façonnes des images ironiques
qui raillent un talent privé
de sa terre raciale.

Mais voici que le monde te donne ton droit de naissance.
Finalement il t’est parvenu
ce que tu as toujours eu, et connu, comme Cassandre.

Un récit de journal rompt
la solitude bleue, la peur aliénante
que nous éprouvons tous.

Petit phénix voletant au-dessus de la flamme
tu échappas petit enfant
au monstre qui avalait les Juifs
dans une bataille wagnérienne.

Tes parents coupèrent le courant
effacèrent l’enregistrement
te cachèrent tout cet embrasement
l’exode tribal épique
volant bas et tranquille de nuit
l’installation comme des tentes au-dessus du désert
apprivoisé jusqu’à fleurir
le boulet des forêts nordiques
où les arbres étaient des barreaux de fenêtres.
Ils laissèrent le récit véritable couver
comme des braises dans tes yeux sans sommeil.

Le visage que je connais est noirci
par l’incendie de l’histoire.
Ils s’enfuirent en courant ; en courant tu revins ramenant
la moitié du clan avec toi, un cœur en morceaux.

Ton visage
Têtu, mouvant
soleil de minuit.

Sleepless

She’s awake again.
Backwards through time.
Nodding off all daylight hours
swiveling dizzily with the wraparound screen
on full feature nights.

Count sheep, says her gentle snoring shepherd.
But she won’t count. Can’t count.
Speak is what she does.
She will speak.

Because numbers bore her.
Numbers sit in the brain quantifying faults
comparing, judging : you’re lazy
ignorant. You don’t contribute.

Words beckon and promise, play her.
Seductive, treacherous words :
Don’t close your eyes, a command.
Or, close your eyes but not your mind
a directive. Or even, beguilingly
you can beat this, worming
through grey matter, exposing
every tricky negative.

Count, drones her patient prodder
watch their blank faces as they jump.

Recklessly he’s evoked animal.
Biblical, pastoral. Wet wool smell.
Mindless munching. She writes the epic
in her head, invents for them
history, culture, language
who leads and who follows.

Forlornly they bleat. What
do they think, she muses,
how communicate ?

She must make narrative sense
or at least lyric for this aimless
ambling through space, avoiding
fences that aren’t even there.

Anarchic, they refuse
to cooperate with numbers
never show their nibbling faces
only lumpy shuddering rumps
bumping over turf, dirty curls
stranded on burrs.
Oblivious. Unconscious
as she is conscious.

It’s not tragedy propping her eyes open.
She can deal with tragedy
a deep dive into meaning
tidal wave transforming her.

It’s the serenity of zero
round and empty. Complete.

Not needing her.

It’s not being needed. Not used up for the day
the life, the sulphurous, sultry world
that keeps her alert. Not called upon for anything
else, when so much is still wrong.

Sleep tape tries its soothing mantra
floating light through every cell
clarifying her, filling her limbs electrically
until she glows, all liquid fire.

Lightning woman
on a low humming fuse

furiously herding sheep.

Sans sommeil

Eveillée une fois de plus
Retraversant le temps.
Somnolant toutes les heures du jour
tournoyant à en perdre le souffle sur l’écran panoramique
Des nuits de long film.

Compte les moutons dit son gentil berger qui ronfle.
Mais elle ne veut pas compter. Ne peut pas compter.
Alors elle parle.
Elle doit parler.

Parce que les chiffres l’ennuient.
Les chiffres dans le cerveau quantifient les erreurs ;
Comparer, juger : vous êtes
ignorant paresseux
Vous ne participez pas.

Les mots font signe, prometteurs, se jouent d’elle
Mots séducteurs, traitres.
Ne fermez pas les yeux – un ordre.
Ou fermez vos yeux mais pas l’esprit
Une directive. Ou même pour tromper
Vous pouvez vous en triompher, en vous faufilant
A travers la matière grise, dénonçant
toutes les négations trompeuses.

Compte, susurre son patient conseiller
suis les visages vides quand ils sautent

Imprudent il a évoqué l’animal.
Biblique, pastoral. Odeur mouillée de la laine.
Mâchonnant la tête vide. Elle compose l’épopée
dans sa tête, leur invente
histoire, culture, langage
qui mène et qui suit.

Abandonnés tristement ils bêlent. Que
pensent-ils, se demande-t-elle,
comment communiquer ?

Elle doit donner un sens narratif
ou au moins lyrique à cette déambulation
inepte à travers l’espace, évitant
des barrières qui ne sont même pas là.

Anarchistes ils refusent
de coopérer avec les chiffres
ne montrent jamais leur tête en train de brouter
seulement des grosses croupes tremblantes qui cahotent sur l’herbe,
Des boucles salies égarées sur les bardanes.
Innocents Inconscients
alors qu’elle est consciente.

Ce n’est pas la tragédie qui l’incite à garder les yeux ouverts.
Elle peut s’occuper de la tragédie
plongée dans le sens
lame de fond qui la transforme.

C’est la sérénité du zéro
rond et vide. Complet.

Sans besoin d’elle.

C’est qu’on n’en ait pas besoin. Non pas usée pour le jour
la vie, le monde sulfureux et étouffant
qui la maintient en forme. Non appelée pour n’importe quoi
d’autre quand tant va de travers.

La bande du sommeil essaie son mantra apaisant
diffusant de la lumière dans chaque cellule
la clarifiant électrisant ses membres
jusqu’à la rendre brillante, tout feu liquide.

Femme éclair
sur un fusible qui susurre

furieusement rassemblant les moutons

Sleepless est tiré de First Woman, Inanna, 2011. Les autres poèmes de Selected Poems of Patricia Keeney. Oberon, 1996.
Poèmes traduits par Michèle Duclos et Magdelaine Gibson


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