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Poèmes, par Claude Vigée

29 septembre 2007

par Claude Vigée

MP3 - 624 ko

Le ballet de printemps

pour Anne Mounic

« Et la nuit,
où vont-elles,
les vives hirondelles ? »
demande Evy à sa chère Anne,
en suivant de son doigt
les cercles qu’elles tracent, –
élargissant leurs cris
au-dessus de nos toits
dans le ciel rose et brumeux de Paris.
Mon Evy siffle-t-elle aujourd’hui dans le noir,
dès que les belles hirondelles
dansent au ciel avec le soir ?

Claude Vigée
Paris, le 24 juin 2007

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MP3 - 1.4 Mo

L’eau des sombres abysses

Evy, si tu m’entends encore là-bas, où tu n’es plus,
sache que tout me manque de toi, ton corps, tes yeux, ta voix et ta vive présence,
mais sache aussi que je tente de faire ce que tu m’avais dit
quelques semaines à peine avant de t’en aller dans le noir :
« Quand je serai partie, tu finiras ton livre,
tu en commenceras d’autres, si Dieu t’en donne envie,
car du puits secret de la vie jaillit la neuve poésie,
et souvent répond le génie à l’appel muet du destin.
Si je l’entends là-bas, j’en aurai du plaisir ;
mais quand viendra l’instant de glisser dans la nuit,
laisse-moi doucement, sans cris, sans mots, partir :
chacun de nous doit boire seul l’eau des sombres abysses. » *

Claude Vigée
Paris, le 30 juin 2007

* Poème écrit après l’écoute du second mouvement (lent) de la symphonie n° 41, dite Jupiter, de Mozart, dirigée par Bruno Walter.

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MP3 - 1.8 Mo

La jetée déserte

Revu ce soir à Trouville, au soleil couchant, sous l’envolée des mouettes rieuses, la jetée en bois ancienne couronnée par son petit phare, que coiffe un dôme bulbeux peint en rouge vif. Elle est couverte de planches étroites, disjointes et noircies par les ans, posées sur une charpente de tréteaux géants rongés par l’eau agitée de la Manche. Dans les interstices de ces planches, je vois bouillonner les vagues sombres de la mer à marée montante. C’est ainsi que elles tournoyaient jadis sous nos pieds, pendant que nos genoux se frôlaient, se touchaient tendrement, se caressaient en silence, ce matin d’hiver 1940 où nous avons essayé de nous dire pour la première fois, en marchant côte à côte, ce que les mots n’arrivaient pas à exprimer : « Alors, qu’est-ce que tu en penses ? » Tu avais dix-sept ans, et moi dix-neuf tout juste… Maintenant je reviens seul sur la jetée déserte, pendant que la marée haute envahit le petit port ensablé où la Touques s’enlise depuis un siècle, sans parvenir à mourir tout à fait dans le flux.

Mais je ne suis, en vérité, ni veuf ni solitaire,
car je survis à deux dans mon coin d’outre-terre..
Depuis que tu n’es plus, je vis dans ta pénombre :
Seul l’éclat de ta nuit rend mon réveil moins sombre.

30 juillet 2007

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MP3 - 2.7 Mo

Jamais plus

« Douce est la lumière, et les yeux se délectent de voir le soleil. »
Ecclésiaste, XI, 7

Voilà plus de sept mois qu’Évy s’est éclipsée. Elle s’est glissée toute nue hors de frontières de notre monde ancien, absentée pour longtemps de la demeure close d’ici et de maintenant. Le mal d’être avec elle sans elle s’est creusé sournoisement un puits d’ombre dans mon corps. Déjà il se tait plus qu’à moitié : il fait la taupe en moi.
Allons, pour t’occuper gentiment chaque matin au réveil tu auras beau dire et faire, questionner, écouter, écrire, regarder partout autour de toi. Où que tu ailles dans ce monde-ci, où que tu t’arrêtes pour fuir, pour explorer, pour oublier le présent, même si tu es en train de dormir ou de rêver les yeux ouverts, jamais plus, jamais plus il n’y aura d’Evy.
Pour toi, comme pour elle, être ici, tête contre tête, c’est fini. Nous ne rirons plus ensemble une seule fois au lit, tous les deux. Mais moi, je veille seul avec le soleil du soir qui incendie le parquet et rampe au bas des murs, en cette longue soirée de fin d’été complice de tous les songes, dans cet appartement parisien soudain devenu suspect, presque trop familier, qui se fait chaque jour plus vide et plus silencieux.
Évy, ce n’est pas seulement toi que je pleure encore ce soir dans mon coin muet de Paris. C’est toute la vie que je pleure, cette vie qui s’en est allée avec toi et ne reviendra plus vers moi. Reste là un vieil homme désolé, qui écoute en ce moment le quintette pour clarinette tardif de Brahms pour traverser la nuit : le chant de ton absence, le clair et merveilleux appel en mineur de la lumière qui s’abîme si doucement dans le noir.

(25 août 2007, vers minuit)

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MP3 - 584.1 ko

L’accalmie
(Windstille)

Revisitant ce soir, au début de l’automne,
les bosquets du vieux parc qu’envahira la nuit,
j’ai murmuré devant ton prunellier d’Asie :
« Douce petite Evy, la nuit déjà revient plus tôt ;
vis, du mieux que tu peux, car ce sera juste pour nous deux,
ou sans moi s’il le faut, dans le ciel profond tout là-haut
où germent brume et vent qui tombent en septembre.
Seul ton ample manteau de feuilles d’un roux sombre
étincelle encore, un instant sans fin, sur ma tête blanche
dans la voie lactée des ténèbres.

(5 septembre 2007)

Le mot de passe
(Un chanson écoutée dans le noir)

Que la voix de ta poésie
tantôt sanglote et tantôt rie,
même si par temps de souffrance
dans la nuit souvent elle crie :

pourvu qu’en rêvant
elle prie,
pourvu qu’à l’oreille
elle danse,
pourvu qu’au réveil
elle chante,

afin que, dans les pleurs, son sourire t’enchante...

(16 septembre 2007)


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