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Poèmes d’Alexandre Guelman, traduits par Marc Sagnol

26 avril 2014

par Alexandre Guelman

Poèmes

J’ai rêvé de maman,
Elle disait : « Je viens d’accoucher, ici, d’un petit frère pour toi,
A la place de Chaioun, mort en quarante-deux » ;
Elle disait : « Comme ça, tu n’auras pas peur de mourir là-bas,
Ici t’attend un petit frère » ;
Elle disait : « Il grandit, selon mon bon vouloir -
Parfois plus vite, parfois plus lentement,
Lorsque tu viendras nous voir,
Il aura juste vingt ans,
Toi tu seras vieux, et lui il sera jeune » ;
Elle disait : « Je lui ai raconté tout ce dont je me souviens de toi ;
Je lui ai dessiné ton visage sur la paume de la main droite,
Pour que les anges, qu’il salue chaque matin,
Sachent à quel point je te trouve beau » ;
Elle disait : « Ne traîne pas, viens, toute la famille sera réunie,
Il ne manque que toi. »
 

***

 
Paul Celan
 
Il a réuni des pensées
Qui ne se seraient jamais trouvées l’une à côté de l’autre,
Il a réuni des mots
comme s’ils étaient des gens.
Il a aimé Mandelstam
Plus que soi-même.
Il a espéré, il a cru
Que quelque chose, un jour, sortira
De ce d’où rien n’est jamais sorti.
Pour ne pas se convaincre du contraire,
Il a sauté du pont Mirabeau, dans l’abîme,
A l’âge de cinquante ans,
A Paris.
Ses poèmes, il les a écrits en allemand,
La langue
Qui a assassiné sa mère,
Qui a fait chanceler sa foi en Dieu.
 

***

 
Heidegger
 
Il n’est pas allé jusqu’au bout, il s’est ravisé,
Heureusement, il s’est ravisé,
Mais pourtant, pourtant, pourtant,
Les quelques pas qu’il a faits
En direction de Hitler
Son génie ne les efface pas
Du bas de ses jambes.
Pénétrer dans le plus profond des profondeurs
En aveugle devant ce qui se présente devant son nez :
Il y a là un secret que je ne voudrais pas élucider,
Même si je le pouvais.
 

***

 
Lorsque l’âme du petit garçon
Qu’ils avaient brûlée à Oswiencim
Décida de ne pas retourner au Ciel
Mais de mourir avec lui,
Alors Dieu, s’en rendant compte, se mit terriblement en colère :
Pour la première fois depuis la création
Une âme de Dieu refusait l’éternité.
Chagriné, il se retira dans ses appartements.
Durant plusieurs jours
Personne ne put s’approcher de lui.
« Que fait-il donc là-bas ? »
Demanda un jeune angelot
A un ange plus âgé.
« A mon avis, il prie ».
« Il prie ? Le Tout-Puissant prie ?
Mais qui donc ? Lui-même ? »
 

***

 
De nouveau je suis là
Où je ne devrais pas être.
Rayez mon nom de là
Où je ne dois pas être.
Faites-moi disparaître, effacez-moi, enlevez-moi, réduisez-moi en cendres,
Dès que j’apparaîtrai
Là où je ne dois pas être.
 
Que Dieu me maudisse !
 

***

 
La vie s’est mise à claudiquer des deux jambes,
Les gens se déplacent
Sur des points d’exclamation
Comme sur des béquilles.

Traduit du russe par Marc Sagnol
Poèmes extraits du recueil Ailes et béquilles, Moscou 2013.


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