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Pnina Amit

26 septembre 2010

par Pnina Amit

Photographie de Guy Braun.

Brisures (6)


Mère

Dans ton enfance, les filles pauvres n’apprenaient pas. Lorsqu’au puits tu portais le seau puiser de l’eau tu glanais
aussi quelques lettres. Ton nom était Buchewach
ou Buchwarg.

Je suis ignorante ma fille, tu disais, à cause
d’Hitler que son nom soit damné
et sa mémoire effacée.

J’ai appris. J’ai joué d’un instrument. J’ai essayé de danser.

Ignorante je suis
seul ton amour me lit et m’écrit

Père

Ses plans pour des caisses en bois compliquées, qu’il faisait pour Tsahal
entreposer des armes -
gardées en secret. Pas sur son nom.
Je connais le bois, disait-il. Six ans j’ai été à côté d’un arbre
dans la neige
éternelle

et tout le temps seul, papa ?

Mais moi je connais le bois des arbres a-t-il dit. Et il a construit
un portail de bois
pour notre maison.

Solitude

survivre
le feu et la glace la peur et la haine et même
le regret

Brisures (3)

Mère

Mieux que D. tu distinguais
le jour de la nuit
le jour - pour nettoyer cuisiner, travailler, payer , raccommoder
mettre de l’ordre et de l’ordre.
Et la nuit -pour le cri

et les pas de mon père.
Du valium, prend du valium. Dors
un peu. Dors.

Même plus que toi plus que D.
je suis
avant les mots.

Tohu

Père

Petit fils d’une femme violée
dans un pogrom. Un cosaque sur un cheval.
Mon père
un œil abîmé un doigt coupé une crayon
cassé derrière l’oreille bondir
dessiner écrire fermer
la bouche

et parfois il cache son visage dans les mains.

Et alors moi aussi je demande mon père,
et l’amour
il y a ?

Solitude

adopter les contradictions. Vivre.

Brisures (7)

Mère

Tes doigts caressent et ramassent les aiguilles perdues même
celles qui piquent

Après que tu as été chassée affamée de tes propres mains tu as enterré ton aîné
Tu as perdu ta fille, tu cousais
cousais -
survivre et te retrouver, tu as dit

et je me souviens du feu, du cri de l’effondrement et comment
tu m’as perdue

ta mort a dévoilé la vérité - tu m’as toujours retrouvée. Moi
je t’ai toujours perdue.

Père

Celui qui vit sur un glacier ressent même une parcelle de chaleur.
Shabbat après la lecture du journal tu écris dans ton cahier, seul
penché sur la source de chaleur.
Journal intime.

De ta mort pour moi j’ai volé le cahier.

J’apprendrai peut-être la langue de celui qui vit sur le glacier
la langue étincelante les brisures l’eau cachée des fleuves se frayant des déchirures accidentelles des êtres sortis des gouffres étranges, le langage
des esprits des oiseaux migrateurs, des volatiles des rapaces
langage des animaux affamés solitaires laissant
de petites traces
comme toi
en moi

marquer, ne fut-ce un instant, mon chemin

Solitude

Réparer. Réparer réparer réparer

Traduction de l’hébreu : Esther Orner


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