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Pierre Furlan, prose

25 avril 2015

par Pierre Furlan

Ecrire à Poindimié

J’étais invité en Nouvelle-Calédonie, au Salon du livre océanien qui se déroulait dans le village kanak de Poindimié, et ce matin-là, alors que je prenais mon petit-déjeuner à la terrasse du superbe hôtel face à la mer, un des organisateurs est venu me parler d’une urgence. Un car d’élèves âgés de treize et quatorze ans allait arriver d’un village situé à deux heures de distance, et ces gamins, presque tous kanaks, s’étaient levés très tôt pour rencontrer au Salon une de leurs idoles, un jeune musicien/écrivain mélanésien qui composait des chansons de style néo-reggae et les chantait en s’accompagnant sur sa guitare. Or, ce chanteur qui faisait chavirer le cœur des filles semblait avoir déjà pris des habitudes de star, car il venait de se décommander en faisant téléphoner par son attaché de presse qu’il était retenu au Vanuatu « pour des raisons professionnelles ». Après m’avoir exposé cette déconvenue, l’organisateur m’a demandé d’un air soucieux si je ne voudrais pas accueillir ces élèves qui, bien sûr, seraient prévenus du changement par leur enseignante.

Je suis parti d’un éclat de rire. Tu veux ma mort ? Ils attendent une rock-star mélanésienne et tu vas lui substituer un vieux lettré à lunettes venu de France ? Ils vont me huer, me jeter des pierres. Non, non, a répondu l’organisateur, les gosses d’ici sont gentils, respectueux, parce qu’ils sont heureux de vivre – rien à voir avec ce qu’on raconte de la France.

Il me dorait la pilule, mais je comprenais son embarras, et comme je l’aimais bien et qu’après tout on m’avait invité au Salon en espérant que j’irais à la rencontre des visiteurs, j’ai accepté. D’ailleurs, j’étais maintenant curieux de faire la connaissance de ces jeunes qu’on présentait comme tellement mieux que les nôtres. Dès neuf heures du matin, je me suis donc retrouvé derrière le grand hangar du salon, dans le paysage bucolique d’une pelouse très verte bordée par des arbres en fleurs et un petit ruisseau. Devant moi, une trentaine d’élèves, dont certains garçons déjà grands qui manipulaient leur inévitable smartphone. Nous nous sommes assis sur l’herbe, et l’enseignante, toute blonde et arrivée récemment de métropole, m’a présenté. Je me suis excusé de ne pas être celui qu’ils attendaient, suscitant à peine quelques petits rires. L’enseignante a poursuivi en m’interrogeant sur le métier d’écrivain et de traducteur. Les gamins tendaient l’oreille, n’ayant sans doute pas encore pris la mesure du phénomène exotique qui leur rendait visite. J’ai tenté d’égayer mes réponses par des anecdotes légères, mais assez vite des questions très directes ont fusé à la place des pierres que j’avais redoutées. Des questions dénuées des précautions oratoires auxquelles j’étais habitué, du genre :
Combien tu gagnes ?
Celle-là venait d’un garçon grand et maigre qui souriait d’un air narquois. Je m’en suis tiré en louvoyant, sans donner de chiffre, mais en insistant pour dire que je me débrouillais. Je me rendais compte que son interrogation n’était pas agressive, que ce garçon voulait surtout mettre mon activité dans un contexte où il pourrait la comparer aux métiers qu’il connaissait et à ceux dont il rêvait.

Jusqu’à quel âge tu vas faire ça ?

Spontanément, j’ai répondu que je continuerais tant que j’en aurais la force, en espérant que je n’aurais pas perdu suffisamment la boule pour croire l’avoir encore, cette force. Parce que ce n’était pas exactement un métier, ce que je faisais, c’était une activité qui dépendait bien plus de moi que la plupart des occupations auxquelles on emploie les gens – et, en disant cela, j’ai senti que je venais de saisir un fil important.

« Oui, écrire, ai-je poursuivi, donne prise sur ce qu’on devient. On devient en partie ce qu’on écrit, et c’est pour ça qu’on n’a pas envie de lâcher. » J’ai lancé à la cantonade : « Est-ce qu’il y en a, parmi vous, qui écrivent ? » Ils se sont regardés bouche bée, comme si je venais de lâcher quelque grossièreté. « Ecrire, ouah ! » s’est écrié quelqu’un. Rire général de soulagement. Deux gamins agitent leur téléphone portable. Même l’enseignante sourit. Et, dans le brouhaha, une fille en pointe une autre du doigt et lance : « Elle, elle écrit. » Silence soudain devant cette dénonciation, et la jeune fille en question rougit sous son teint marron. Quand je lui demande ce qu’elle écrit, elle hésite, cherche ses mots jusqu’à ce que sa voisine cafarde une fois de plus : « Elle tient un journal. »

« Très bien », dis-je. Aussitôt me reviennent tous les termes de mépris que les lettrés ont déversé sur les jeunes filles qui tiennent un journal – forcément, selon eux, mièvre et sentimental.
« Qu’est-ce que tu écris dans ton journal ?
‒ D’abord, dit-elle, j’ai parlé de mes amies, comment elles sont, ce qu’on fait ensemble, et puis…
‒ Et puis ?
‒ Et puis, mes amies ont changé, alors je me suis mise à écrire sur mes ennemis.
‒ Ça te fait quoi, d’écrire sur tes ennemis ?
‒ Eh bien, ça me donne des idées sur qui ils sont, pourquoi ils font ce qu’ils font…
‒ Tu as l’impression de mieux les connaître ?
‒ Ah oui, beaucoup mieux.
‒ Alors, ça te donne de la force ? »
Elle demeure silencieuse un moment, puis :
« Oui, c’est comme ça. Je cherche et je trouve des choses sur eux que je savais pas.
‒ Ouah ! Elle invente des trucs sur nous », lance un des garçons. Ses copains ont quelques rires brefs, mais tous restent attentifs.

Je reprends : « Vous riez, je peux le comprendre, parce que ce que fait votre camarade, ce n’est pas ce que fait tout le monde. Comme je disais il y a un moment, elle prend sa vie en mains, en écrivant. Un peu, un tout petit peu, mais ça compte. Ça compte beaucoup, même. Si vous allez dans une ville comme Paris et que vous prenez le métro, vous verrez plein de gens de votre âge et plus vieux qui ont des écouteurs sur les oreilles et des écrans devant les yeux : ça les rend aveugles et sourds à ce qui se passe autour d’eux, et à la place ils se gavent, ils reçoivent une musique en boîte, des messages préfabriqués, des images artificielles, plein de trucs industriels, à peu près l’équivalent de la malbouffe dont ils se remplissent la bouche et le ventre, parce que ce n’est pas comme ici où vous voyez les fruits sur les arbres, les légumes dans les jardins, les poulets au bord de la route et même les cochons dans les enclos. Non, pour eux, tout est prédigéré, éjecté comme une pâte écœurante dans des tuyaux électroniques qui vont leur boucher les yeux, les oreilles, le crâne, le ventre. Ils se gavent à la grosse mamelle cybernétique, et ce qu’ils ingurgitent est une sorte de drogue, parce que, vous savez, la drogue c’est ce qui crée le manque qu’elle prétend combler ‒ vous le savez ? Et comme c’est une sorte de drogue, ils en redemandent. »
Ils me regardent, étonnés par ma véhémence.
« Eh bien, pensez à ces passagers du métro et comparez avec votre camarade ‒ comment tu t’appelles, déjà ….. Veya ? ‒ qui écrit. Au lieu de se remplir de l’extérieur sans jamais y arriver, elle produit quelque chose à partir d’elle-même. Qui est le plus libre ? C’est de ça que je voulais vous parler, de qui est le plus libre. Et de se construire. »

J’ai perçu leur étonnement : ils m’écoutaient, ces gamins, et un instant j’ai eu peur de mon ton de prédicateur, je ne savais plus si je m’étais aventuré dans un sermon, mais je vivais un moment intense et ils le sentaient, ça leur plaisait, ça donnait de la vérité à mes paroles. Ils ont arrêté de manipuler leurs portables, de s’obséder sur leurs petits jeux électroniques, ils ont cessé de se tripoter eux-mêmes pour me trouver au moins aussi réel que ce qu’ils avaient sur leurs écrans ou dans leurs tubes. De mon côté, c’était en parlant que je découvrais en partie ce que j’affirmais – et je m’engouffrais là dans le chemin que m’avait ouvert Veya. L’atmosphère avait tout à fait changé, j’étais devenu quelqu’un avec qui ils pouvaient parler. Un garçon a même demandé si on pouvait continuer à écrire quand on savait que ce qu’on faisait n’était pas bon, mais sa question en soulevait une montagne d’autres et j’ai essayé de ne pas nous laisser enfermer dans le bon et le mauvais, j’ai répondu que si on veut que d’autres lisent ce qu’on écrit alors on est soumis à une forme de bon et de mauvais, très variable bien sûr, mais Veya n’en était pas là, elle n’avait rien à vendre, et donc, pour elle ça n’entrait pas en ligne de compte, ce qu’elle faisait était bon parce que ça la renforçait et lui permettait de trouver de nouvelles choses, oui, l’écriture est un moyen de découverte comme Veya elle-même l’avait remarqué.

Mais déjà le temps qui nous avait été imparti était passé, personne ne songeait plus à la rock-star absente, nous étions tous de bonne humeur, et quelques minutes plus tard, alors que je regagnais l’intérieur du salon et me dirigeais vers une table ronde, deux des filles de la classe, des adolescentes de treize ou quatorze ans sont venues vers moi et m’ont timidement demandé si je ne voudrais pas venir dans leur village ce soir-là parce qu’il y avait fête. J’ai souri, étonné, touché, mais j’ai secoué la tête : Comment est-ce que je ferais pour y aller ?
C’est simple, ont-elles répondu, tu prends le car ; il y en a un à cinq heures là-bas juste après l’hôtel, le trajet dure deux heures et nous on t’attendra à l’arrêt et on te montrera plein de choses.
J’ai regretté de me sentir trop vieux pour cette aventure. On te trouvera un endroit pour dormir, ont-elles même ajouté, mais moi je me suis représenté en butte à des regards d’inconnus qui se méfieraient de moi, qui me verraient, qui sait, en prédateur. Pourquoi cette idée ? Parce que je les aimais, ces jeunes, je me sentais bien avec elles, et je savais que c’était parce qu’elles étaient sérieuses. Car, contrairement à une idée reçue, on est sérieux quand on a treize ou quatorze ans. C’est à dix-sept ans que Rimbaud était sérieux… Et comme ces gamines étaient sérieuses et que je les aimais, je ne pouvais pas rester avec elles, car c’est moi qui ne l’aurais pas été, il fallait que je suive leur exemple, et j’ai encore une fois secoué la tête en souriant, non ce n’est pas possible, j’ai des obligations ici, ce soir il y a des gens importants que je dois rencontrer. Ce qui n’était même pas un mensonge. Sauf que ces gens importants je n’en ai déjà plus aucun souvenir, tandis que je n’oublierai pas ces deux adolescentes ni leur classe kanak, que je me suis même souvent imaginé leur village que j’aurais aimé voir avec elles. Mais celle qui me revient en mémoire avec le plus d’insistance, c’est Veya et son journal, et parfois aussi les questions impertinentes, les pierres qu’on m’a lancées et qui m’ont obligé à me demander ce que je veux en écrivant.

Eté 2014


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