Temporel.fr

Accueil > à l’oeuvre > Pierre Furlan, prose

Pierre Furlan, prose

26 septembre 2010

par Pierre Furlan

Ton pire ennemi

Ravenne. Photographie de Guy Braun.Cette histoire, je croyais la tenir, mais chaque fois que je tentais de l’écrire elle se dérobait — elle butait sur moi et moi sur elle, je me faisais des croche-pieds, si vous voulez, et à la fin, au lieu d’écrire je suis tombé hors du monde. Une chute que je peux évoquer (mais pas expliquer) à l’aide d’une vieille photo de famille qui a refait surface il y a peu de temps et sur laquelle je vois une de mes cousines que j’ai admirée quand j’étais gamin. Toute la famille parlait d’Émilie comme d’un génie, mais presque à mots couverts (son père disait : « il ne faudrait pas qu’elle se prenne pour quelqu’un d’autre »), avec des airs entendus qui me rappellent les mimiques qu’on fait pour évoquer un secret un peu honteux. Émilie devait devenir une grande artiste. À dix-huit ans, elle avait déjà écrit une pièce de théâtre qui avait été jouée en ville et saluée comme un tour de force. C’était aussi une virtuose de la flûte, et elle composait des morceaux pour synthétiseur. Sur la photo que j’ai retrouvée, elle a une vingtaine d’années et se tient debout entre son père et son frère, un dimanche après-midi, devant la maison de banlieue de ses parents. Les bras nus le long du corps, elle baisse un peu les yeux, sans doute à cause du soleil, et elle a ce sourire à demi-absent qui me donnait toujours l’impression qu’elle devait se ressaisir pour me remarquer ou m’adresser la parole. Oui, maintenant, je dirais qu’elle se prête seulement à cet instant, qu’elle ne nous voit pas. Elle se regarde : elle pense à celle qu’elle sera un jour quand elle aura dépassé l’obstacle de la vie ordinaire. Et pour s’affranchir de cet obstacle, elle vient de réussir avec sa facilité habituelle un concours administratif et se trouve sur le point de prendre, à la mairie du XVe arrondissement, un travail qu’elle dit alimentaire. C’est un moyen pour elle de ne plus dépendre de ses parents, de s’autonomiser quelque temps. Un simple intervalle, une parenthèse, une corde tendue au-dessus du trou du temps, qui lui permettra de passer de son côté de la vie. Sauf que trente ans plus tard, ma cousine travaille toujours dans un ministère, et, en la revoyant telle qu’elle apparaissait autrefois, je me sens mal à l’aise comme s’il lui était arrivé un accident dont personne n’a jamais parlé, comme si elle n’avait pas vu les années passer sans réaliser la promesse de son talent. Elle est tombée dans le vide qu’elle devait chevaucher en funambule ou en écuyère des vagues. Elle est restée dans ce transitoire qui ne lui allait pas, et elle n’aurait sans doute plus la force, maintenant, de se voir telle qu’elle était à cette époque. Elle a dû s’oublier, glisser à côté d’elle sans s’en apercevoir, et ce trou du temps est devenu le lieu d’une hémorragie pratiquement imperceptible, à peine marquée par quelques à-coups semblables à la sensation de rater une marche qu’on éprouve parfois au moment de s’endormir. Dans ce trou se perdent les couleurs de la vie — on le voit bien au vieillissement de la photo : la fraîcheur éclatante de l’époque s’est ternie en une sorte de brûlure du papier, et même si les teintes sont encore identifiables, elles ont cédé, se sont effacées, et je me demande où est partie l’énergie que ma cousine a dû déployer pour demeurer aussi longtemps dans une position qu’on dirait statique en continuant à croire en une réussite qui ne pouvait manquer de venir. La leçon que j’en tire, c’est qu’une fois de plus la réalité ne corrige pas les croyances. Il s’agit d’une vérité établie par plusieurs expériences célèbres menées auprès de sectes millénaristes qui prédisent la fin du monde à telle date, et quand telle date passe et que le monde ne s’est pas écroulé, eh bien, la croyance persiste, trouve toujours une explication. C’est là où je veux en venir : on doit se dépenser beaucoup pour rester en place face à la déferlante du temps on maintient une immobilité de surface qui repose en réalité sur une foule de petits gestes répétés on vit une contradiction permanente qui persille la réalité puis la ronge et la perce de partout et c’est dans ce genre de trou que je suis tombé à mon tour au lieu d’écrire ma prochaine histoire je me suis contenté de la rêver dans le néant mais persister dans ce néant exigeait des efforts semblables à ceux d’un cycliste qui voudrait faire du surplace des gestes qui m’enfonçaient toujours plus dans une routine aveugle de sorte qu’à la fin je ne considérais plus rien du monde sauf ce qui pouvait renforcer ma protection et à mesure que je perdais la distance vis-à-vis de moi et du monde je perdais aussi la ponctuation qui est comme une respiration un rythme où j’aurais sorti la tête de l’eau et du temps pour voir les choses de l’extérieur tandis qu’à la place je dressais un barrage de mots et m’en couvrais comme d’une armure d’écailles qui me transformait en une variété bizarre de pangolin en animal dont la cuirasse étincelante renvoie la lumière sauf qu’au lieu de termites et de fourmis je me nourrissais du retour éternel des heures et des jours je me complaisais dans une absence qui rendait toutes choses égales et durables et plus les mois passaient plus ma longue phrase s’enroulait autour de moi tel un serpent qui m’enserrait en prétendant me défendre et le serpent sifflait les lettres se hérissaient comme des pieux enduits de venin tandis que je je je devenait le centre absolu et immobile de tout exactement comme l’avait prédit Dostoïevski disant Vous détrônez Dieu mais c’est uniquement pour mettre votre petit moi à sa place — et là j’aurais envie d’employer les guillemets pour voir ça d’un peu plus loin et pouvoir lâcher la sentence de D à la manière d’un projectile au lieu de la garder en moi comme un épine qui infecte les méandres de mon discours et mes humeurs mais je n’ose plus je roule tout dans cette vague-là je me resserre encore plus et retourne jusqu’à l’écriture sans espaces à l’ UNUMVERBUMSIGILLUMQUEFALSIETVERIINDEXERIT à vous d’aérer les lettres et les mots je n’ai plus rien ici je suis comme les démons sans forme propre ni sexe ni figure aussi dois-je me débattre pour ne pas sombrer dans le délire verbal qui m’attire et me menace je veux me rêver et déployer mon je dans le souvenir à la manière d’une houle et d’une histoire que je prétendrai mienne et les rares fois où j’ai repris souffle en cette longue période c’était en invoquant Montaigne alors que je savais que Montaigne et son époque avaient entrepris le chemin exactement inverse du mien qu’ils ne se repliaient pas en eux ni ne cultivaient un je traumatisé par ses délocalisations mais qu’ils voulaient le sortir de la gangue médiévale et de cette illusion de sécurité que leur je avait longtemps cherchée dans des édifices supposés résister au temps et dressés aux quatre points cardinaux pour soutenir le ciel et même si je me disais non non il faut partir au lieu de se laisser métamorphoser en animal à ceintures d’écailles paralysé par le poids de son armure je continuais dans cette voie vers le je je je et quand je cherchais en moi je ne trouvais plus rien ou presque à peine un creux et un battement que je prenais pour l’écho du cœur et des bribes de ce savoir que j’avais puisé hors de moi et sans cesse je retournais au Dieu est mort ! le ciel est vide de Jean Paul Richter popularisé par Nietzsche avant de devenir une parole de consommation courante chez ceux de mes amis penseurs qui portaient la charge d’une génération à l’autre et d’un pays à l’autre la charge qui leur signifiait qu’allez-vous faire sans dieu mes pauvres vous qui en avez tellement besoin que vous le cherchez partout vous qui n’êtes pas des particules de poussière ou de lumière ni vraiment onde ni vraiment matière et pas même des lettres ni queues de g ni barres de t ni points sur les i rien du tout en somme et qui pourtant souffrez et ne voulez pas mourir car réduire la vie à ce maintien des fonctions vitales n’est pas chose facile on n’arrive pas à devenir machine malgré tous les progrès de la science non la machine non plus ne tient pas ses promesses et pourtant ce ne sont pas ces réflexions qui m’ont sorti de mon trou pour me faire écrire mon histoire suivante ni ces réflexions-là ni d’autres plus communes dont je me berçais pour ne pas me réveiller parce que je me plaisais aussi dans le terrier où les mots m’avaient construit un barrage et une forteresse contre la houle de la vie m’avaient immobilisé comme les dalles d’un temple sous lesquelles je me contentais de me sucer et de me dévorer lentement en sécrétant une frustration que j’élevais en revendication face aux injustices du monde, lorsque le dehors est venu à mon secours — pas du tout, comme on pourrait l’imaginer, au moyen d’un désastre ou d’une maladie

Non. Il m’est venu par un petit film où j’ai accepté de reprendre mon ancien métier d’acteur pour un ami qui réalisait un court-métrage et, qui, me cherchant dans ma retraite, m’a dit : J’ai besoin de quelqu’un qui puisse jouer à la fois un jeune et un vieux et j’ai pensé à toi. Ah, comment pouvait-on encore penser à moi de dehors ? J’ai souri en voyant qu’il me proposait d’échapper au temps, d’être à la fois jeune et vieux, et je lui ai dit : Tu me tentes, mon cher, tu me tentes, mais j’ai succombé avec joie, et dans le film j’ai joué un vieux truand et un jeune flic. C’était amusant, je me sentais vivre, mais très vite il y a eu de la bagarre, des coups de feu, et à la fin le vieux gangster tirait sur le policier et vice-versa, chacun mourait sous les coups de l’autre, ce qui était quelque part normal puisqu’ils représentaient l’envers et l’endroit d’un même personnage, mais c’est seulement en voyant le film monté que je me suis senti m’écrouler sous mes propres balles et que mes tympans ont menacé d’éclater tellement le bruit était fort. À ce moment-là nous étions trois moi — deux à l’écran et le troisième calé sur son siège — et je me voyais aux deux tiers mort. Le vertige qui m’a saisi me rendait bègue plus que muet. S’apercevant de ma mine déconfite, le réalisateur a éclaté de rire et s’est écrié : « Ta mère te le disais bien : tu es ton pire ennemi. »

Plus tard, quand j’ai voulu noter les mots :

JE est mon pire ennemi,

je n’ai même pas pu, parce que je restais anéanti par le paradoxe de cette mort au deux tiers qui me jetait à terre chaque fois que je me relevais. J’étais comme une sonnette où le courant s’arrête dès qu’il passe — on, off, on off — ce qui provoque le signal sans cesse répété, la sonnerie, un cri de détresse. Un tintement devenu si violent qu’il a fini par désagréger ma carapace, desserrer l’interminable phrase serpentine qui m’étouffait, et, quand j’ai émergés du bruit et des mots, je me suis appelé Le Sonneur. C’est lui qui a écrit l’histoire.


temporel nous contacter | sommaire | rédaction | haut de page