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Pierre Furlan

25 avril 2009

par Anne Mounic

Pierre Furlan, Le Rêve du collectionneur. Pirae, Tahiti : Le Vent des Iles, 2009.

Pierre Furlan, comme il le dit dans une note placée à la fin de l’ouvrage, a trouvé en Nouvelle-Zélande l’inspiration de ce roman, travaillant à partir d’archives notamment. Le collectionneur, qu’il nomme Will Bodmin, fils d’un inventeur, Franklin Bodmin, père un peu écrasant sans doute, et souvent absent, est aussi art-thérapeute. Ayant quitté la Nouvelle-Zélande en 1949, Will exerce sa profession à l’hôpital d’York. Abordé à la troisième personne par le narrateur-auteur, qui dit Je, il conte par la suite sa propre histoire à la première personne, et c’est ensuite sa nièce, dont le deuxième prénom est tiré du conte de Peter Pan, qui dit Je. Toutefois, Will Bodmin, grand admirateur de Jung, demeure à lui-même une énigme. A force de chercher des explications scientifiques, et déterministes, à la genèse de la vie intérieure, il met l’âme à la porte d’elle-même, comblant le vide à l’aide d’objets, les livres d’aventure de sa prodigieuse collection, qui l’emplir de fierté, et l’encombre. L’image du cercueil bardé d’ouvrages, à la fin, ne laissant qu’à peine la place du futur cadavre, manifeste l’ironie de l’auteur. Sara Tinkerwell, sa nièce, parle d’« aveuglement » (p. 257). Et c’est elle, d’ailleurs, qui, par sa décision finale, lève ce qu’on pourrait nommer le sortilège ; elle se dessaisit de la collection : « Ils renonçaient donc à tout cet argent ? J’avais du mal à le croire – ce n’était pas, disons, dans les pratiques du temps présent. » (p. 283) Le geste vient d’elle-même. A certains égards, elle sauvegarde son être en refusant l’encombrement.

Ces « pratiques du temps présent », Pierre Furlan les critique dans son roman. Il dénonce le mauvais usage de la télévision, le règne absolu de l’objet et de la rentabilité et tourne en ridicule la réification de la vie mentale elle-même, qui va jusqu’à donner corps à la croyance aux fantômes. La scène de l’œuvre est d’ailleurs mondialisée, entre la Nouvelle-Zélande et l’Angleterre en passant par l’Italie et la Russie. Will Bodmin, même s’il collectionne plutôt les ouvrages d’aventuriers marginaux, aiment les faits plus que l’œuvre de l’esprit : « Il écrivait des romans, répondit-il, moi, je parle de choses sérieuses. » C’est Flaubert qui se voit ainsi éconduit. Pas étonnant donc que devant le « trou noir » que dessine son patient, Jack Diggs, il soit lui-même impuissant. Jack, lui, n’est pas aveugle : « Un trou noir, dit-il, c’est quand la pesanteur, la gravité, est si forte que même la lumière est prisonnière. Elle se retourne sur elle-même. » (p. 194)

L’ouvrage est parsemé de tels aphorismes : « Il s’agit de héros parce que, une fois énuméré tout ce qui en eux est exactement comme en nous, il en reste quelque chose de grandiose, comme des ombres noires démesurées qui dansent sur un rideau blanc, qui tentent des gestes invraisemblables pour se sauver et peut-être même pour nous sauver. » (p. 11) Ou bien : « Equilibre instable – la vraie nature de l’équilibre. » (p. 171) Le style du récit est sobre, mesuré, sans emphase. Les clefs qui sont données sur le personnage sont amenées par la structure du roman et les voix qui s’y expriment – ces différentes façons de dire Je dont je parlais plus haut.


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