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Pierre Emmanuel, par Anne Simonnet

30 septembre 2009

par Anne Simonnet

Le poète ? Un homme « qui met sa vie dans ses mots et ses mots dans sa vie »

« Vous êtes, monsieur, l’un des esprits les plus honnêtes que je connaisse », affirma Wladimir d’Ormesson lorsqu’il reçut Pierre Emmanuel sous la coupole de l’Académie française. Que voulait-il dire alors ? Sans doute que Pierre Emmanuel avait un grand souci de la vérité des mots qu’il employait, et de l’accord entre sa conscience et sa vie, dans toute la mesure du possible. L’honnêteté, chez Pierre Emmanuel, se définit d’abord par un lien conscient et toujours recherché entre la liberté de l’artiste et la vérité du réel et donc de la personne autant que des événements.

Pierre Emmanuel et Claude Vigée, par Evelyne Vigée
La question de l’honnêteté se pose d’abord à Pierre Emmanuel, dans sa poésie, en lien avec l’événement historique de ses débuts : la montée des totalitarismes, en premier lieu de l’hitlérisme et plus largement du fascisme, puis du stalinisme. Connu du large public comme un « poète de la résistance », il peut écrire en 1970 : « La vérité pure est qu’en ces années de guerre, je fus assez constamment honnête, sinon brave absolument. Ceux qui ont vécu cette époque jugeront de ce que cela signifie » (Autobiographies, Préface, p. 10). La simplicité des vocables, leur discrétion ne doivent pas nous voiler le courage nécessaire et les risques encourus dans des actions qui pouvaient lui coûter la liberté, peut-être la vie (cf. par exemple Anne VALLAEYS, Dieulefit ou le miracle du silence, Fayard, 2008). Mais le premier lieu de la résistance est pour Pierre Emmanuel l’écriture. « Je ne veux pas mourir comme un parjure », affirme-t-il : « avoir peur c’est trahir atrocement ses morts » (La liberté guide nos pas, p. 413).

Il s’agit pour lui de défendre le sens des mots. Car ces derniers sont porteurs du réel : ne pas les respecter est tromper l’homme, changer la pensée sans qu’il s’en rende compte : « Tout se tient, et défendre l’homme c’est défendre les mots dont il se sert (d’autant plus que l’ennemi, en l’espèce, s’était installé au cœur des mots). Non les mots rares, apanage du petit nombre : les mots les plus communs où les hommes se retrouvent et communient » (Autobiographies, p. 262). Face à un gouvernement qui « d’un décret changeait le sens des mots, ou plutôt en métamorphosait l’être », déformant du même coup l’homme qui les prononçait, le poète choisit de rétablir le langage dans sa vérité, fort éloignée d’une simplicité monolithique : « Hier encore, tel vocable unifiait en lui plusieurs sens : il vivait à plusieurs hauteurs de langage, dont il fallait tenir compte sous peine de discréditer sa pensée » (Autobiographies, p. 209). La répétition de certains mots dans son œuvre – « sang » [1], « liberté », « mains » etc. – et la pluralité de leurs acceptions disent alors un choix poétique : rétablir l’humanité dans sa dignité, la pensée de l’homme libre, en lui rendant la pluralité du sens. Le rôle du poète consiste ainsi à la fois à dénoncer une falsification qui réduit les vocables à un sens unique et à rétablir par sa parole la complexité du réel pour porter plus haut les regards de l’homme : « Dire, mais dire quoi ? Ce que tout le monde pensait, et qui dans les journaux n’avait plus place ? Cela, oui : et autre chose encore. Dans une société dont la mauvaise conscience était protégée par toutes sortes de tabous absurdes, la seule poésie osait encore prononcer les mots par la censure interdits : et elle les prononçait avec leur énergie originelle, leur poids de larmes et de sang, – elle leur donnait vie à nouveau dans la chair et la souffrance des hommes ». (Poésie raison ardente, p. 33).

La poésie est alors essentielle comme lieu où l’homme retrouve l’être, dans la mesure évidemment où elle use des mots justes, qui s’incarnent réellement dans la vie, et refuse d’être le plan miroir de la propagande. Le poète résistant se fait gardien des mots pour conserver à l’homme sa grandeur : voilà son champ d’action. L’« Hiver de l’homme », par exemple, dit tout à la fois le temps du mutisme et celui de « l’âme voûtée », et lorsque le poète décrit une France privée de sa liberté, c’est en évoquant les mots qui avaient construit en quelque sorte, façonné le pays et ses habitants : « Ces mots que nous avions plantés en notre terre / avaient grandi nourris du plus pur de nos morts / ils étaient devenus des arbres millénaires / si justes, qu’autour d’eux s’était organisé / tout un peuple aux profonds paysages » (La liberté guide nos pas, p. 413, 414).

Plus largement, le poète veut briser la signification conventionnelle des mots et retrouver leur vérité propre, porteuse de sens pour l’homme : « Réinventer les mots est la tâche du poète : tâche difficile quand il s’agit des plus simples, que l’usage courant a délavés jusqu’à les rendre inexistants ; tâche irréalisable ou presque, si les mots défigurés ne sont plus que la caricature obscène de leur sens. Quand cette corruption attaque les mots-clés du langage humain, sur le sens desquels l’homme se fonde, elle gagne la réalité tout entière. Il devient impossible de parler, de dire aussi bien : ciel, ou larme, que : patrie, ou liberté » (Autobiographies, p. 262). Aussi son vocabulaire ne cherche-t-il pas d’abord l’originalité mais la précision, l’exactitude qui transmettent le sens. Les vocables ont souvent dans sa poésie leur signification originelle, étymologique (tels « tyran », « agonie » etc.), et Pierre Emmanuel ne recule jamais devant les termes violents, les associations surprenantes parfois, s’ils disent le vrai et gardent ainsi la parole de l’homme. De même les paradoxes énoncent-ils une vérité supérieure à celle du langage habituel, car il s’agit de lire dans leur apparente contradiction des circonstances exceptionnelles : lorsqu’il écrit que « la victime égorge/ le meurtrier »(Jour de colère, p. 141), Pierre Emmanuel ne proclame ni l’innocence du bourreau, ni une quelconque culpabilité de la victime ; mais le bourreau se tue lui-même en lui donnant la mort : ils sont donc tous deux à la fois victime et bourreau, sans le vouloir, sans même le savoir, sans doute).

Appauvrir le langage équivaut strictement, aux yeux de Pierre Emmanuel, à appauvrir l’homme. Cela le dépouille de lui-même, en fait « [u]n sac bourré d’une sciure de paroles », « une frénésie froide et morne de regard / et de geste, qu’anime ou freine par saccades / le sang artificiel injecté par la Voix » (Combats avec tes défenseurs, p. 119). C’est donc le vouer à l’absurde. Or Pierre Emmanuel refuse l’absurde, dans l’histoire comme dans la parole. Il refuse de penser que « l’homme est l’être par qui le néant arrive au monde », et à plus forte raison que « l’être et le néant sont une même chose » (J. Lefranc, « Négativité et néant », Encyclopædia Universalis, CD-Rom 1999). Les identifier est faire œuvre de mort, introduire « la Paix horrible du chaos ». Lorsque « la Mort le néant et Dieu n’ont plus de sens » (La Liberté guide nos pas, « Hiver de l’homme », p. 24), l’homme perd à la fois sa signification et sa direction.
Face à l’homme, « vivant qui parle », le tyran est dans les œuvres de guerre emmanuéliennes « la Voix : il utilise la gorge et les mots – instruments de l’homme et en particulier du poète – non pour chercher le vrai dans une relation à un interlocuteur responsable, mais en éructant des sons qui forment une curieuse mélopée visant à séduire, à charmer, à annihiler l’intelligence de ses auditeurs. Le tyran est donc perçu d’abord comme celui qui utilise la parole humaine de manière foncièrement malhonnête. Il la détourne de sa fonction, en joue, se l’approprie, au lieu d’en faire le lieu d’une rencontre. Car cette « Voix » ne dit rien : elle ne donne pas le souffle, ne le reçoit pas davantage ; instrument de jouissance et de torture, elle est entièrement vidée de tout contenu. Elle ne peut utiliser qu’à contresens les mots qu’elle entend, en sorte que chacun prête à confusion et se retourne contre l’homme : les termes de la fraternité – « Amour », « Pain », « Sang », « Liberté » –, pervertis aussitôt prononcés, créent leur contraire au lieu de produire ce qu’ils annoncent :

« Amour » dit-il. Et la plaie s’ouvre sur des villes
en pente, où le goudron des nuits ruisselle, où l’œil
à l’affût derrière les portes pénitentielles
d’où partent des couloirs feutrés d’assassinat,
fascine la victime infâme... (…)

Aussi le poète note-t-il que le « sens en est sombre ». Les mots ne portent plus que le mensonge, dans la parole et par suite dans les actes qu’elle suscite :

(…) Il y a les mots entrechoqués, les lèvres
sans visage, se parjurant dans les ténèbres :
il y a l’air prostitué au mensonge. (Combats avec tes défenseurs, p. 115-117)

Albrecht Dürer
À l’inverse, affirme Pierre Emmanuel, le poète est « un homme qui prend chaque mot dans sa plénitude, qui met sa vie dans ses mots et ses mots dans sa vie » (Autobiographies, p. 121). L’honnêteté consiste alors d’abord à s’obliger à ne pas jouer avec les mots, à ne pas les prendre en otage. Le mot « homme » doit résister aux distinctions factices du mot « race », il faut oser des titres comme « Camp de concentration », « Juifs », au mépris de la censure. Celle-ci peut bien faire sauter l’un, transformer l’autre en « Sion », les vers sont publiés, limpides :

« Le dieu qui fut un homme vrai et qui saigna
son sang de dieu, son Sang de Juif sur tous les hommes
n’est point ce faux jouet d’ivoire au ciel des tombes
ce cadavre au sang peint que patine la peur.
Mais déjà cette chair dérisoire est tombée
de vos mains, et les pieds des barbares expriment
le Sang le Sang par vous renié et qui coule
fomentant le chaos effroyable et le temps. » (Jour de colère, p. 144)

Car l’honnêteté consiste à dire le vrai, fût-ce en des conditions difficiles, peut-être encore plus en de telles circonstances, où il est si facile de se laisser séduire par les sirènes et les voix communes. Cela va, pour Pierre Emmanuel, jusqu’à se reconnaître comme l’un de ceux qu’il voudrait condamner. « Je me suis reconnu », affirme-t-il alors qu’il décrit le tyran et ses mains qui portent le malheur :

« (…) Je suis cet homme
mon nom est la syllabe muette de son nom,
et toi aussi tu es cet homme ! (…) » (Combats avec tes défenseurs, p. 124).

Le mal ne nous est pas étranger. L’honnêteté consiste à reconnaître que nous serions capables, placés dans des circonstances particulières, de participer à son œuvre. Cette conviction que Pierre Emmanuel énonce en pleine guerre, alors que tant de résistants – poètes compris – ne dénoncent le mal qu’en autrui, le frappe au visage lors des procès de la Cour martiale auxquels il participa dans la Drôme. Il raconte sa fascination pour l’accusé, qui le transforme à son insu en voyeur du malheur, en spectateur de la destruction du visage humain qui se sait condamné (Autobiographies, p. 286). S’il avait eu davantage de pouvoir, s’interroge-t-il, qu’en aurait-il fait ?

Pourtant, il ne serait pas honnête, pense Pierre Emmanuel, de s’arrêter à la constatation du mal. Celui-ci n’est pas l’ultime parole sur l’homme. Le poète conduit l’homme, plus loin que sa peur, jusqu’à la grandeur d’une nature qui lui vient de Dieu et dont témoigne son visage, et donc à la responsabilité qui est la sienne. Une recherche de la vérité la plus profonde s’impose, quête incessante du poète à la fois sur lui-même et sur l’autre, qui est toujours pour lui autrui, « Je » qui s’ignore parfois mais n’en est pas moins porteur du mystère. C’est même ce que les bourreaux de tous les totalitarismes cherchent précisément à supprimer aux yeux de Pierre Emmanuel : la réalité de ce mystère qui les renvoie à la fois au plus profond d’eux-mêmes et à un autre – le Christ – qu’ils refusent de regarder. Pourtant, malgré leurs efforts, la Face du Christ demeure toujours derrière le visage détruit :

Et toi bourreau anonyme dont la fonction
est de défigurer toi-même ton visage
atteindras-tu à bout de haine et de douleur
à ces bords d’inhumanité pure où la Face
de dieu est toute proche et si navrée d’amour
derrière celle translucide des victimes
que le plus infernal blasphème serait moins
sacrilège que ce visage en filigrane
le tien ! qui te confrontera dans l’éternel ? (Jour de colère, p. 142)

Tel est l’homme pour Pierre Emmanuel, qu’il le veuille ou non, qu’il le sache ou non : la Face de Dieu est inscrite en lui de telle manière qu’il ne peut pas plus s’en défaire qu’une feuille de papier de son filigrane. Au contraire, plus disparaît le visage de l’homme, ce qui en lui tend à la mort, plus clairement apparaît le filigrane que l’on devinait à peine et ne remarquait pas dans des conditions ordinaires. Cette certitude est pour le poètes source d’espérance : les bourreaux peuvent bien s’acharner sur l’image de Dieu qu’est l’homme, jamais ils ne pourront « arrache[r] de [lui] ce visage trop nu / qui malgré [eux] reflète à jamais une Face / dont la miséricorde efface [leur] Enfer » (La liberté guide nos pas, p. 410). « Dieu souffre / Et la face humaine est offensée ». Ces deux vers de Jouve ont profondément marqué Pierre Emmanuel et il reprend volontiers, non seulement en épigraphe de « Camps de concentration », dans Jour de colère, mais aussi par exemple dans les vers suivants :

Mon visage a-t-il séché sur moi
ai-je fait grimacer de blasphème la Terre
ai-je péché contre ma face, devant Toi ?
(…)
Où sont mes yeux perdus dans les armées
où mon âme endurcie au pas des bottes mornes
où mon silence en l’épaisseur du cri muet ? (La liberté guide nos pas, p. 422)

Ainsi, la responsabilité du poète, face aux offenses infligées au visage de l’homme, à la face du Christ, est-elle de ne pas se taire, de ne pas retenir le cri qui monte en lui. L’écriture, le chant poétique qui s’élève contre la « Voix », sont un exigeant devoir d’honnêteté face à la vérité profonde entrevue dans l’événement.
C’est pourquoi Pierre Emmanuel adopte volontiers dès ses débuts le ton du mythe, qui utilise l’image et le symbole pour dire quelque chose du mystère encore imparfaitement dévoilé : c’est vrai avec Tombeau d’Orphée ou Sodome, avec Babel surtout, mythe de la parole et du pouvoir. Avant Babel, écrit Pierre Emmanuel, « les hommes parlaient la même langue et les mêmes mots / (…) Chacun dans le regard d’autrui connaissait sa mesure et son lieu. / Ils étaient libres. Leur patrie coulait en eux comme le sang. / Chacun d’eux était le verger, chacun donnait et recevait / Ignorant le mien et le tien, car leur semblance allait de source, / Et que chacun fût différent émerveillait leur unique amour » (Babel, p. 581). La construction de la tour est présentée comme la première entreprise de mondialisation par la parole, visant non à enrichir chacun de la différence d’autrui, mais à le réduire dans un moule qui fait disparaître toute personnalité, tout « Je » (« Ceux du chantier qui peinaient le plus, n’étaient ni les charpentiers ni les maçons, mais les déformateurs de vocables. / Ils avaient titre d’Intellectuels : mais on les nommait Menteurs du Prince » (Babel, p. 634)). Les hommes n’y sont plus que des biens interchangeables, marchandises remplaçables, moins précieuses encore que les briques de la tour [2].

« Bouchez les trous avec de la chair d’homme ! Élevez de votre substance une muraille contre la vérité !
L’ordre fut reçu dans l’enthousiasme de la peur. Les murs de Babel montaient plus vite que le ciel ne pouvait s’éloigner. Dans l’espace qu’ils enfermaient, toute chose était contiguë à d’autres choses : rien n’avait besoin de soi pour se définir. Une évidence, mais sans visage : cela est, pensaient les hommes. Cela au lieu de Celui.
Jusqu’au jour où ils connurent qu’ils faisaient partie de cela. Qu’ils étaient inertes, contigus, et si bien engrenés que le rien les happait comme une trémie, pour que Babel en s’élevant les broyât. Comme ils n’avaient plus de vérité, leur résistance intime était nulle. À qui donc auraient-ils pu dire : Je suis une âme singulière, J’ai un nom ? » (Babel, p. 621)

À la folie des hommes, aux « parleurs de paroles » pour qui les mots n’ont pas de sens et l’homme pas de valeur, Dieu répond finalement par un acte de miséricorde : il confond les langues, pour les rétablir dans la différence, et donc la nécessité de l’écoute, de l’accueil de l’autre en tant qu’autre.

« À chaque fois que je respire, j’appelle à moi les lointains, j’ouvre mon cœur à 1’univers,je le charge des vertus de mon sang et je dilate l’espace des âmes. À chaque fois que je respire, mon souffle est un bélier contre Babel.
Pour que Babel soit ébranlée, il a suffi que les hommes écoutent leur souffle et rendent grâces d’être ce qu’ils sont : des vivants. » (Babel, p. 741)

Babel croule d’elle-même lorsque les hommes retrouvent la vérité de leur être, au lieu de se fier aux sirènes de mauvais aloi. Oubliant les cris et les ordres du tyran, ils accueillent la part d’eux-mêmes qui chante avec le Pâtre dans Babel, avec Abel dans Le grand œuvre, et retrouvent la vérité de leur être. L’honnêteté consiste donc aussi, pour Pierre Emmanuel, à être fidèle à soi-même, sans se laisser influencer par les courants qui voudraient réduire l’homme à un objet de convoitise ou à un produit marchand. Ce choix d’écriture et d’être, indissociablement, habite le poète jusqu’à sa mort.

Mais cela implique de lui une grande vigilance, qui l’oblige à se remettre souvent en question, dans sa parole comme dans sa vie, face à lui-même comme devant autrui. À plusieurs reprises les deux volumes des Autobiographies reviennent ainsi sur ce qui lui semble, avec le recul, ne pas avoir correspondu à la vérité, dans sa vie comme dans ses œuvres. Il demande par exemple pardon à son oncle, dans la préface, de l’avoir chargé à tort, sans chercher à le comprendre ; il avoue avoir « vécu jusqu’à trente ans sur quelques vérités, et sur bon nombre d’erreurs (…) », et détruit volontiers les statues qu’il aurait pu se dresser lui-même. Mais dans le même temps, il choisit d’assumer pleinement chacun de ses mots et affirme : « Je suis fort loin de penser, comme toute une critique moderne, que nous sommes le discours d’un “ça”, que nous sommes non point écrivains mais “écrits”, non point vivants mais “vécus”, ou toute autre billevesée savante » (Autobiographies, p. 10).
Aussi ne faut-il pas prendre à la légère les vers de Visage nuage ou de Versant de l’âge qui, « dix ans » après la guerre, remettent en cause son œuvre ou celle de certains de ses contemporains :

« J’ai vu des chiens ramasser
Leur pâtée de mots artistes
Parmi les corps entassés
J’ai vu d’horribles fleuristes

Cultiver sur les charniers
La syllepse et l’hypallage
Et des belles y trier
Leurs bijoux d’anthropophages » (Visage nuage, p. 761)

L’œuvre qui perd ses références au bien et au mal, joue de l’un comme de l’autre, est foncièrement malhonnête, puisqu’elle se nourrit du malheur d’autrui sous prétexte de s’en faire le témoin. Il taxe de même de mensonge sa propre production et sa vie même :

« À mon tour j’ai changé les mots en charogne
L’âme humaine faite de mots
Pourrit par ma faute à la face de Dieu
(…) Mes yeux sont le miroir du mensonge
Et mes oreilles l’écho du mensonge
Et ma bouche le creuset du mensonge

(…) J’ai tué le Verbe de Dieu
Je suis un assassin comme les autres
Mais tous ne savent pas qui meurt par eux
Moi
Je le sais ». (Visage nuage, p. 807)

Pourtant, refusant se complaire en ce passé, le poète met une fois de plus la vérité au centre de sa recherche, la privilégie même sur la beauté, qui viendra, espère-t-il, « de surcroît » :

« Pourtant je me lèverai
Ma faim sera ma boussole
Pas à pas j’épellerai
Mon chemin vers la Parole

Ce chemin de vérité
Dieu dispose de sa trace
Plaise à lui d’y ajouter
La beauté comme une grâce. » (Visage nuage, p. 762)

La parole, avec une majuscule qui la rapproche du Verbe de Dieu, est à la fois un chemin et un but. Mais le poète ne le maîtrise pas, il se contente de le parcourir. Il ne crée pas le réel, n’est pas maître des mots ; ceux-ci le précèdent, comme le monde et en un certain sens lui-même. Le danger serait au fond de se prendre pour Dieu, de prétendre posséder ce que l’on découvre au lieu de creuser sans cesse les puits de la parole vraie que le quotidien encombre, tel Isaac dans Jacob  : « L’eau est à nous ! criaient les bergers contre moi. / Je ne l’ai pas contesté. Mon seul droit / Est de donner de l’eau à qui veut boire » (Jacob, p. 72).

Rembrandt
Le lent travail de mastication de la parole que disent ensuite les premiers poèmes des cosmogonies sont une autre manière de dire combien doit être patient et attentif le poète qui souhaite être honnête dans chacun de ses vocables. Dans un article du 15 juillet 1942 Pierre Emmanuel écrivait déjà : « Mon langage n’est ni le verbe de Dieu, ni même le chant des anges ; je ne puis sauver le monde par ma seule poésie ; et si je crois me sauver moi-même en elle au prix de l’oubli du monde, je me perds. (…) Beaucoup de lecteurs ne demandent au poète pas autre chose que le moyen de devenir des monades : il faut le dire, si la poésie se réduit à cela, elle est le mal. Ce n’est pas la poésie qui nous reste, c’est l’homme ». En 1961, on lit dans la préface d’Évangéliaire  : « Je puis faire de l’art mon occupation la plus haute, mon meilleur moyen, l’unique peut-être, d’approcher de la vérité – mais d’en approcher seulement, car il ne me permet de m’en former qu’une figure » ; et il précise dans Jacob  :

« Verbe de Dieu en langage d’homme
Parole humaine en Parole de Dieu.
Le combat est une Bonne Nouvelle
Proférée, contestée, recueillie.
Chaque vocable explicité dans la chair même
Pâti, haï, adoré. » (Jacob, p. 101)

Toujours le travail du poète consiste à accueillir d’abord à la fois le réel et le vocable qui lui correspond au plus juste, d’abord dans l’obscur, puis petit à petit en le faisant venir au jour, dans un combat de l’attention et de la recherche toujours plus profonde de la vérité : dans une honnêteté si possible sans faille.

Le même souci est sans doute à l’origine des refus de Pierre Emmanuel à se laisser enfermer dans une définition, quelle qu’elle soit, y compris, bien évidemment, celle de poète chrétien, parfois même tout simplement de chrétien (« Ce n’est point par coquetterie intellectuelle, mais par honnêteté que je ne me dis pas ouvertement chrétien », écrit-il par exemple dans Le goût de l’Un, alors même qu’il publie Évangéliaire), lorsqu’il perçoit dans ces appellations une simplification qui ne rend pas compte de la complexité du réel et ne lui donne pas la possibilité d’être lui-même, avec ses contradictions.

Ainsi s’expliquent aussi les démissions de Pierre Emmanuel, dont certains se sont gaussés bien à tort. Car s’il renonce à telle ou telle tâche, à tel ou tel honneur, ce n’est pas qu’il change d’avis, comme les politiques dont il explique avec humour – ou ironie ? : « Manquant de parole, jamais de phrases / Ils règnent sur la quantité. / Ils agglutinent. Ils totalisent. / Ils ne mentent pas : ils changent de mémoire » (Jacob, p. 295). C’est au contraire par fidélité à ce qui l’a fait s’engager dans telle ou telle fonction qu’il la quitte lorsqu’elle ne lui permet pas d’y réaliser ce qu’il espérait. Ainsi de son service à la radio, ou plus tard de ses fonctions à l’INA, dont il fut le premier président (Les interventions conservées montrent clairement qu’il ne pouvait y promouvoir la politique de la culture qu’il estimait juste et bonne pour l’homme, quand la plupart de ses partenaires pensaient essentiellement en termes de finances et d’audience), et qu’il quitta le jour où la censure d’une émission sur les grands patrons lui parut malhonnête et inquiétante pour la liberté d’expression. Ainsi du Conseil du Développement culturel, qu’il présida, et surtout, de l’Académie française, dont il démissionna lorsque celle-ci lui parut se renier en élisant Félicien Marceau : « Je me regarderais comme infidèle à la parole humaine et au souvenir de ceux qui, pour l’amour d’elle et de sa vérité, ont péri dans l’Europe de Hitler, si j’acceptais cette élection et cette majorité comme le veut toujours la coutume », écrivit-il alors au secrétaire perpétuel. Il ne fut pas toujours compris, se retrouva bien souvent seul, ostracisé par les uns ou les autres.

« Être seul est un grand courage. Donne à l’homme
La force de s’aimer assez pour être seul
Que chacun s’envisage à sa lumière, apprenne
Qu’il infléchit le cours des astres à sa voix. » (Babel, p. 721)

La fidélité est à ce prix, la quête de vérité qui permet à un homme de se regarder dans la glace sans trop de honte, et le travail sur les mots qui durent, parce qu’ils font venir l’être au jour. La responsabilité du poète est à ce prix, parce qu’elle est d’abord une responsabilité d’homme.

Les citations des œuvres poétiques de Pierre Emmanuel renvoient aux deux tomes des Œuvres poétiques complètes, s. dir. de François Livi, t. 1 et 2, L’Âge d’Homme, 2001 et 2003.
Autobiographies est paru en 1970 aux éditions du Seuil.

Notes

[1Le mot « sang » envahit par exemple l’œuvre de guerre –plus de 230 fois sans compter les composés –, s’élevant de toute la force de son universalité et de la richesse de la rédemption contre le Mythe du XXe siècle de Rosenberg qui faisait l’apologie de la race.

[2La tour avait atteint une telle hauteur, explique en effet un midrash, qu’il fallait un an pour monter au sommet. Une brique semblait alors plus précieuse aux constructeurs qu’un être humain. Si quelqu’un tombait et trouvait la mort, nul ne s’en inquiétait ; mais si tombait une brique, les ouvriers pleuraient, car il fallait un an pour en remonter une autre (Louis Ginzberg, Les Légendes des juifs, vol. 2, 1997, p. 131-132. Cl. Vigée commente : « Pour la perte d’une brique, on proclamait un deuil national, mais on colmatait les murs avec les hommes encore vivants » (Colloque international Pierre Emmanuel. Le poète, les poètes, Sorbonne, 3-4 décembre 2004, inédit).


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