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Pierre Emmanuel

1er février 2006

par Anne-Sophie Constant

Pierre Emmanuel (1916-1984) et la lutte avec l’Ange

La lutte avec l’Ange devient un motif central de l’œuvre de Pierre Emmanuel à la fin des années soixante et Jacob s’inscrit alors comme la figure emblématique d’une œuvre qui jusque- là s’était articulée autour du motif de la descente aux enfers et du personnage d’Orphée. Jacob paraît en 1970 et, trente ans après Tombeau d’Orphée, redistribue les rôles, disposant autrement les protagonistes sur la scène du drame où se joue le poème comme la vie du poète.

La scène emmanuellienne se partage, en effet, dès l’origine, entre trois personnages en fonction desquels se distribuent tous les autres, qu’ils le sachent ou non. Dieu, le rival formidable, le Maître qui interdit ce qu’il commande et exige de ses créatures une impossible soumission en même temps qu’il leur communique le goût de la liberté est l’objet inatteignable d’un torturant désir. Le Christ, figure de l’homme, le sauveur qui arrache la créature impuissante aux profondeurs de l’enfer et lui donne accès au souffle en poussant pour elle le cri de la naissance est le Dieu présent , celui dont on peut se saisir sur la croix où nous le clouons et où il est à peine distinct de nous. Le poète enfin, l’androgyne ambigu des premiers poèmes, qui renvoie aux enfers Eurydice, la femme, la parole, son âme qu’il est venu chercher, l’Orphée noir de « Résurrection imparfaite » [1] qui tout en acceptant du Christ le souffle vital s’efforce de l’accaparer et de se faire Christ lui-même.

L’ombre d’Orphée, son ambition démiurgique, sa fascination pour l’entre-deux indistinct des marais infernaux, son amour haine pour un Dieu qu’il adore et refuse, plane sur toute la première partie de l’œuvre de Pierre Emmanuel et accule peu à peu le poète au silence. Quand Pierre Emmanuel voit la fresque de Delacroix à Saint Sulpice après en avoir vu l’esquisse à la Pinacothèque de Munich, cela fait cinq ans qu’il n’a plus écrit une ligne de poésie, mais cela fait plus longtemps encore, Babel est de 1951, qu’il ne s’est lancé dans ces longs poèmes où semblait jusque-là s’exprimer son génie. Plongé dans la dépression, il a senti peu à peu sur lui se refermer le monde et se pétrifier la parole si fluide des débuts.

Évangéliaire en 1961, selon le même processus que « Christ au tombeau », le premier poème de 1938, lui redonne accès à la parole et en même temps met en pleine lumière l’ambiguïté de sa démarche poétique. Le Christ, le Dieu fraternel, vient chercher une seconde fois la créature emmurée dans sa peur, sa volonté perverse, son désir haineux, son amour impossible. Dans « Christ au tombeau », la parole libératrice qui accomplit la descente aux enfers et la remontée au jour est comme dictée au poète et le mouvement de la naissance se fait par identification au Christ. Dans Évangéliaire, le poète, incapable d’écrire la préface qui lui est demandée pour un album d’images de Noël, s’efforce de rédiger de courtes légendes aux images et relit les évangiles. Il se trouve alors confronté au Christ lui-même, non plus comme dans « Christ au tombeau » dans une sorte de fusion où la parole devient parole commune, mais dans un face à face où le Christ, l’autre-même, lui demande de se déterminer et de sortir du clair-obscur orphique où jusque-là le poète s’était enfermé.

Ce Christ auquel il croit en tant que chrétien, Pierre Emmanuel se rend compte qu’en tant que poète, il l’utilise ou a la sourde tentation de le faire. Plus grave encore, il prend conscience que cette parole dont il sait qu’elle lui est donnée, il refuse qu’elle soit parole commune et la veut à lui seul tout entière. Le poème n’est plus alors l’étreinte dans lequel « mes membres des Tiens se distinguent à peine / Mon Christ » [2] comme dans « Rédemption » le poème qui est écrit juste après « Christ au tombeau », mais le lieu d’un combat qu’il commente ainsi dans la préface d’Evangéliaire :

« Et c’était comme si pour le mieux saisir mon langage m’eût échappé, se fût retourné contre moi, me contraignant à des significations que j’essayais de rejeter. Il m’engageait de plus en plus dans un débat dont il était bien davantage que le dire : le corps même, la réalité physique en mouvement. Pourtant cette parole exigeante n’avait rien du torrent d’énergie verbale qui m’entraînait, enthousiaste, dans mes jeunes années. Elle m’étreignait, me faisait violence : et moi à mon tour. L’artiste résistait pour rester libre, au besoin contre sa parole : pour briser une sensation dominante, celle d’épaisseur, d’étouffement, de mutisme. Que cette parole avec laquelle je me battais fût une Présence, j’en étais sûr. Je n’en voulais que davantage demeurer le maître de mon dire, me trouver en lui, et non Dieu : ce qui me déterminait à désarticuler toute expression que je ne reconnaissais pas pour mienne, ou que je croyais m’être imposée. Dure bataille ! (...) Redoutable mise en demeure que le langage pour celui qui, habitué à s’en servir, l’entend tout à coup devenir autonome et lui parler avec une autre voix que la sienne ! Je n’acceptais pas que cet Autre parlât à ma place : tant que je serai un artiste, je ne l’accepterai pas ; et j’ai bien failli laisser inachevée une œuvre dont cet Autre était la clé de voûte. »

 [3]

Il achève pourtant le livre mais, incapable de résoudre la contradiction dans laquelle il se trouve, incapable de se décider pour le Oui ou le Non qu’il pense que Dieu exige [4] , incapable d’affronter de nouveau un combat qu’il juge blasphématoire, Pierre Emmanuel s’enferme alors plus complètement dans le silence.

Cette « dure bataille » inachevée de fait dans Évangéliaire qui contrairement à « Christ au tombeau » n’ouvre la voie à aucun autre livre et reste comme un objet unique envers lequel le poète manifestera toujours des sentiments ambivalents, ne se reconnaissant qu’avec peine en lui, va trouver sa figuration et avec elle sa justification et son sens dans le « Combat de Jacob avec l’Ange », tel que le représente Delacroix.

« Dans le stupéfiant Jacob de Delacroix que l’on peut voir à Saint-Sulpice, écrit Pierre Emmanuel dans La vie terrestre en 1976, Jacob se rue sur l’Ange qu’il semble s’ouvrir en lui tenant le bras gauche écarté, et l’Ange fléchit sous le poids formidable de cet homme-peuple, de cet homme-humanité. (...) L’Ange reçoit Jacob comme une femme reçoit l’homme : bien qu’il s’arc-boute sur la pointe du pied, il se donne davantage qu’il ne résiste. L’Ange - Dieu ? -, être éternellement jeune, étrangement féminin, danse tandis que l’homme se jette en avant pour le forcer, le pénétrer, passer outre.
Ce Combat avec l’Ange fut pour moi le symbole libérateur qui me tira de l’ambiguïté esthétique. Du fait de la personnalité de Jacob, la plus ambiguë peut-être de l’Écriture, il m’était possible d’assumer la mienne sans voir en elle un obstacle coupable à l’unité : le Combat avec l’Ange, ce sont aussi les noces avec Dieu (...). Voir le tableau me fut une illumination : quelques jours plus tard, je relus l’histoire de Jacob dans la Genèse, et je fus, comme devant l’Orphée ou le Christ de ma jeunesse, empli d’un besoin à demi conscient d’identification. »

 [5]

Jacob libère Pierre Emmanuel d’Orphée, l’arrache à la fascination pour la femme interdite, Eurydice, la mère ou l’amante, qui disparaît si on la regarde, mais surtout donne sens et légitimité au combat contre Dieu. La lutte pour la parole, comprend-il enfin, n’est ni coupable ni interdite. « C’est avec Dieu non contre Lui que tu luttais » [6] , écrit-il dans « Lutte avec l’Ange » et dans le poème « A l’aplomb de ta Face », il affirme : « Ces mots que je Te crache encore au visage, ton souffle seul les pouvait extirper. Béni sois-Tu de m’avoir fait Te maudire : j’ai délogé mon fœtus mort. » [7]

Surtout le combat ne s’achève pas par la défaite de l’un des deux mais par leur naissance réciproque dans cette parole commune qu’est le poème. « J’aurai lutté toute ma nuit d’homme pour T’arracher ton Nom, écrit-il dans le dernier poème de la section : or le prix de ma victoire ambiguë n’est pas ton Nom hors de prise pour moi mais un nom nouveau que Tu me donnes. Ce nom qui est ta prise sur moi est aussi la mienne sur Toi : il contient et ne contient pas l’Ineffable, il le revendique et le reconnaît transcendant. Qui est le vainqueur, le vaincu ? N’y a-t-il ni vainqueur, ni vaincu ? En m’éloignant de Péniel j’ai senti que je boitais de la hanche : Toi, Tu portes comme l’éclat de ta gloire les meurtrissures de l’homme en croix. » [8]

Le Jacob de 1970 va ouvrir la voie à toute une série de livres majeurs, Sophia en 1973, Tu en 1978, Le livre de l’homme et de la femme, la trilogie dont les livres sont respectivement publiés en 1978, 1979 et 1980 et enfin en 1984, Le grand œuvre. Cosmogonie, paru trois semaines avant la mort du poète, qui achève l’œuvre entière en édifiant cette cosmogonie dont les œuvres antérieures ne proposaient que des fragments. Point de départ de la deuxième partie de l’œuvre de Pierre Emmanuel, il constitue un véritable seuil. Jacob va définir en effet aussi la composition de tous les livres qui suivront, en dehors de la trilogie.

La nuit de Jacob, la lutte avec l’Ange est pâque. Elle fait passer l’être inachevé de Jacob de l’autre côté du Yabok, cet autre côté où il renaît, blessé mais vivant, sous le nom d’Israël, portant le nom de Dieu en lui. De même elle arrache le poète à l’aporie contre laquelle il bute clairement depuis Évangéliaire. Elle le fait passer du clair-obscur orphique à la nuit et donc ensuite à la lumière. La poésie n’est ni souffle volé ni copie servile, comprend-il, mais création libre inconnue du poète comme de celui qui donne le souffle. Le poème est créature nouvelle née de leur lutte/étreinte et qui les fait naître l’un à l’autre. « L’histoire de cet homme n’est pas qu’une acceptation de la volonté de Dieu, elle en est l’épreuve. Dieu éprouve l’homme et l’homme, Dieu : ils s’assurent réciproquement de leur force. Quand Dieu éprouve, il n’attend pas que l’homme cède, mais qu’il réagisse au poids de l’épreuve, au poids de Dieu. » [9]

La structure du texte biblique, les différents aspects de cet étrange combat définissent alors pour Pierre Emmanuel, parmi bien d’autres interprétations que nous ne pouvons étudier ici, l’attitude du poète.

Pour écrire, pour avoir accès à sa propre parole encore inconnue de lui-même, le poète doit s’enfoncer dans sa propre nuit. Se dépouiller, comme Jacob laissant sur l’autre rive, ses femmes, ses enfants, ses troupeaux, ses idoles et ses biens et restant seul. Il doit faire silence, scruter le vide, creuser en lui l’absence, devenir autant que possible l’incompréhensible et insaisissable être de vide et de ténèbre, ce Dieu dont il est en quête dès l’origine, comme Jacob dans la nuit se confond avec elle.

Alors du fond du rien invisible, né de lui, Quelqu’un vient ; du fond du silence, du rien inaudible, née de lui, Quelque chose vient qui est « la concrétisation, la condensation du silence » [10] . « N’importe quel poète sachant comment cela commence, écrira Pierre Emmanuel plus tard en 1970, sait que, justement, cela commence par l’évocation, en une image ou une phrase, de cette mystérieuse réalité qui nous manque, dont nous sommes sevrés, et en même temps nous sentons entourés. » [11]

Jacob lutte avec ce Quelqu’un, l’Ange ou Dieu lui-même, le poète lutte avec l’image, la phrase, le souffle lui-même. On peut dire « de la parole en train de se faire, qu’elle épie, tâtonne, cogne, agrippe, creuse, pétrit, modèle, module, et bien d’autres variantes d’un même acte constitutif de la forme [12] », écrit-il en 1967.

L’Ange à la fin du combat interroge Jacob : « Quel est ton nom ? », dit-il. Le poète face au poème né de lui, se demande : « J’ai écrit cela que je ne comprends pas mais qui s’impose. Ce n’est pas la traduction en images de quelque idée que j’aurais conçue, de quelque sentiment éprouvé par moi : c’est cela, c’est là, face à moi et qui m’interroge. » [13]

Ainsi la lutte avec l’Ange telle que, pour Pierre Emmanuel, l’exprime la fresque de Delacroix et telle qu’à partir d’elle il relit le texte de la Genèse institue, pour le poète, une compréhension nouvelle des rapports entre l’homme et Dieu, entre la parole humaine et le souffle divin. La scène du poème emmanuellien se compose alors autrement que dans l’œuvre dominée par le schème de la descente aux enfers d’Orphée. Dieu l’inatteignable objet du désir, certes ne se laisse pas contenir mais il se laisse atteindre dans l’absence « Plus je T’attends plus je me suis inattentif. / Tu veux Seigneur que je ne sois que ton absence », dit Jacob qui comprend aussi que « L’Ange de Dieu c’est le vide naissant de l’âme » [14] . Le Christ, le Dieu fraternel est bien le Dieu en croix mais aussi ce Quelqu’un qui surgit de la nuit, Dieu qui « lutte en forme d’homme / N’ayant pour attribut de majesté/ Que notre sceau royal, la face humaine ». Non plus l’être fusionnel dont nous ne savons nous défaire, mais le Dieu en face dont la Face est notre « Unique ressemblance » [15] , le miroir dans lequel nous avons à nous faire advenir. Le poète, voleur du souffle, n’est plus l’étrange créature réfractaire et jalouse que déchirent les ménades, mais « Vaincu, vainqueur, lié par Dieu et Le liant (...) voleur du souffle et custode du Vent » [16]

Anne-Sophie Constant 13/01/2006

Notes

[1Deux poèmes, un de Tombeau d’Orphée, l’autre du Poëte et son Christ,, portent ce titre dans l’œuvre de Pierre Emmanuel. Les deux dans la première partie de l’œuvre qui, pour nous, s’arrête à Évangéliaire, Jacob ouvrant la deuxième partie.

[2Le poëte et son Christ, « Rédemption », Œuvres poétiques complètes, Tome I. Lausanne : L’Âge d’Homme, 2001, p. 207

[3Préface, Évangéliaire, Œuvres poétiques complètes, op. cit., p. 906

[4« Ni Dieu ni Rien n’ont de demi-teintes. Le Vivant n’admet devant lui d’autre attitude que le Oui ou le Non. Il force l’esprit à se dire pour ou contre lui, et le traque jusqu’au bout des ambiguïtés de la fable, des mirages mythologiques, des métamorphoses de l’art. », ibid., p.907

[5La vie terrestre. Paris : Le Seuil, 1976, p.36

[6Jacob, « Lutte avec l’Ange » Œuvres poétiques complètes, Tome II. Lausanne : L’Âge d’Homme, 2003, p. 88

[7Jacob, « À l’aplomb de ta Face », p. 99

[8ibid., p.100

[9La vie terrestre, p. 36

[10La face humaine. Paris : Le Seuil, 1965, p.142

[11Choses dites. Paris : Desclée de Brouwer, 1970, p.174

[12Le monde est intérieur, Paris : Le Seuil, 1967, p.282

[13Le goût de l’Un. Paris : Le Seuil, 1963, p.67

[14Jacob, « Le vrai combat », p .81

[15Ibid., « VerbeVisage », p.101

[16Ibid., p. 96


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