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Philippe Jaccottet : « S’il y a un passage, il ne peut pas être visible ».

9 mars 2007

par Anne Mounic

« S’il y a un passage, il ne peut pas être visible ».

Dans son ouvrage sur Gustave Roud, Philippe Jaccottet (né en 1925), qui a bien connu le poète à Carrouge, écrit : « Ici, la poésie suit un chemin non pas semblable mais parallèle à celui de la religion, à celui de la philosophie (et voyez que, parmi les rares poètes cités dans l’œuvre, il y a deux saints, François d’Assise et Jean de la Croix ; les autres, Baudelaire, Mallarmé, Rimbaud, Hölderlin, Novalis, étant tous poètes métaphysiques) ; elle jaillit d’une vision et poursuit une vision. » (GR, p. 37) Cette réflexion sur l’œuvre de celui qui fut son ami, Philippe Jaccottet paraît la faire sienne. Il suffit de lire Paysages avec figures absentes pour comprendre à quel point pour ce poète la poésie se démarque de la philosophie et de la religion. Je lis le passage suivant de « Travaux au lieu dit l’Etang » comme méfiance à l’égard de l’intellect séparé du monde sensible : « Je sais bien que la vue de l’eau nous touche par une suggestion quasi machinale de fraîcheur, de pureté, qu’elle désaltère tout l’être. Mais je sais aussi que cette suggestion ne doit pas être abstraite de la chose, qu’elle doit rester à l’intérieur, donc cachée aussi dans le texte. C’est à la condition d’être plus ou moins cachée qu’elle agit ; autrement, on n’a plus qu’une formule qui intéresse l’intelligence, que l’on admet ou réfute, et nous voilà sortis du monde que je crois le seul réel, engagés dans le labyrinthe cérébral d’où l’on ne ressort jamais que mutilé. » (PFA, p. 62)

Quant à la religion, Philippe Jaccottet la rejette sous son aspect dogmatique (PFA, p. 174) : « Au fond, chaque fois que je rencontre, où que ce soit, l’expression d’un quelconque dogme, j’éprouve une véritable stupeur : comme s’il n’était pas possible que personne crût ainsi à une vérité unique, définitive. » Il montre d’ailleurs aussi comment cette notion essentielle de l’incarnation s’est étiolée en un refus un peu étriqué du plaisir de la vie terrestre. Il parle de « cette très mystérieuse réalité qu’est le plaisir à ses moments d’accomplissement où l’on dirait que l’être en même temps monte et descend, sombre et vole, que l’homme un instant devient moins homme pour s’allonger à la fois du côté des dieux et du côté des bêtes, cela qui est immémorial et commun autant que la mort » et s’interroge : « Peut-on admettre simplement que ce soit le péché qu’il fallait l’immolation pour effacer ? » (PFA, p. 170)
Pour ce qui est du poète lui-même, il vaut mieux qu’il se méfie des images, car, abstraites de leur réalité tangible, elles deviennent le signe d’une inertie de l’esprit (la « suggestion quasi machinale », dans le passage cité plus haut) et nous éloignent de ce qui est l’essence de la poésie, c’est-à-dire le mouvement sans limites de l’esprit. Et là, le rythme de la marche prend tout son sens. Le lien entre le rythme des pas et la cadence du vers s’éprouve comme une certitude intérieure. Marche et parole se conjuguent pour une initiation à vivre et mourir. Cet aspect se révèle particulièrement dans A la lumière d’hiver :
« S’il y a un passage, il ne peut pas être visible,
[…]
Cherchons plutôt hors de portée, ou par je ne sais quel geste,
quel bond ou quel oubli qui ne s’appelle plus
ni « chercher », ni « trouver »…

Oh amis devenus presque vieux et lointains
j’essaie encore de ne pas me retourner sur mes traces » (ALH, p. 58)

Parole et marche ne se dissocient pas :
« J’insiste, quoique je ne sache plus les mots,
quoique ce ne soit pas ainsi la juste voie
- qui est droite comme la course de l’amour
vers la cible, la rose le soir enflammée,
alors que moi, j’ai une canne obscure
qui, plus qu’elle ne trace aucun chemin, ravage
la dernière herbe sur ses bords, semée
peut-être un jour par la lumière pour un plus
hardi marcheur… » (Id., p. 78)

Le rythme, pris, de ce point de vue, comme essence de l’œuvre poétique, en fonde la pensée et la fonde comme pensée dans le mouvement et dans le temps. Gustave Roud met en valeur ce qu’on pourrait nommer « communion des rythmes » : « Mais non, ce n’est pas encore le solstice, et il n’y a pas de tristesse encore dans le chant qui monte aux lèvres des arbres. Les feuillages s’abandonnent, tirant de l’invisible attaque, insinuante ou brusque, une musique jamais lasse. Quelle liberté ! Quel ineffable enchaînement de rythmes ! Le corps oublie peu à peu les siens. Le cœur s’arrête, suspendu dans la même attente indécise. Le rameau qui s’abaisse et se relève commande à la poitrine : elle se soulève, elle retombe, elle respire avec le monde entier. » (F, pp. 72-73)
La démarche dès lors s’apparente au religieux, au sens vrai du terme, c’est-à-dire en cette parfaite réversibilité, dont parle Gustave Roud, entre les êtres, le monde et cette conscience capable de la percevoir et de la dire, celle du poète. En somme, l’être intérieur sans cesse se ressource à l’intériorité du monde, qui n’est plus extériorité, qui n’est donc plus image mais sensation, grâce à son formidable pouvoir d’empathie. C’est ce que Gustave Roud exprime dans son Journal (p. 478) : « Tout me suggère d’autres espaces : la lumière philosophique, le récit des hirondelles et un retour du printemps ; et déjà leur départ au moment des ciels décantés et aussi leur chant qui vous atteint intérieurement et je m’aperçois que seul l’ESPACE INTERIEUR me permet de te rejoindre – mais j’ai besoin d’un intercesseur : le moissonneur aveugle : « l’œil intérieur ». C’est en ce « lieu intérieur » que paraît se fonder la communion des êtres ; le temps devient alors réversible : « MEDITATION : nos espaces intérieurs ne sont pas clos, ils sont les mêmes pour nous et ceux que nous aimons et avons aimés nous rejoignons nos morts et les autres les leurs, mais au même lieu intérieur. » (J, p. 479) C’est en cette réversibilité du temps que l’esprit, et donc le poème, aurait accompli son œuvre.
On trouve chez Philippe Jaccottet ce même mouvement, dans ce poème extrait de Airs (1961-1964) :
« On avance peu à peu
comme un colporteur
d’une aube à l’autre » (P, p. 149)

Se conjuguent là l’espace, le temps et la transmission d’un être à l’autre. L’avancée dans l’espace se confond avec la progression dans le temps et, en cette dramatisation de la condition humaine, le poète atteint une certaine forme d’impersonnel (« On »). Plus tard, dans A la lumière d’hiver (1977), les choses sont dites avec plus de netteté :
« Aide-moi maintenant, air noir et frais, cristal
noir. Les légères feuilles bougent à peine,
comme pensées d’enfants endormis. Je traverse
la distance transparente, et c’est le temps
même qui marche ainsi dans ce jardin,
comme il marche plus haut de toit en toit, d’étoile
en étoile, c’est la nuit même qui passe. » (ALH, p. 85)

En cette intériorité qui fonde la réversibilité du temps, microcosme et macrocosme se rejoignent, des « pensées d’enfants endormis » aux étoiles.
Comme l’écrit T.S. Eliot dans les Quatre Quatuors, « only through time time is conquered » (« C’est par la durée seulement que le temps est conquis » [1]). Philippe Jaccottet parle de « figures absentes », mais finalement cette absence n’est-elle pas une chance ? Ceci est suggéré d’ailleurs : « Les nymphes, les dieux… Souvent, trop souvent peut-être, leurs noms se sont écrits dans ces pages. J’ai dit que c’était une façon de parler, des noms pour l’Insaisissable, pour l’Illimité, les figures qui paraissent sur le seuil quand certaines portes s’ouvrent. » (PFA, p. 137)
N’est-ce pas finalement là l’espérance (je songe à la question posée au poète par Brice Parain, évoquée dans Paysage avec figures absentes, page 178), cette absence qui délie l’esprit et lui permet d’accéder au rythme de la marche, de défier en quelque sorte sa propre paresse (les images toutes faites, l’inertie des métaphores mortes ou, pire, les dogmes) pour sans cesse défricher l’inconnu ? L’espérance serait alors, comme le dit Gustave Roud, d’accéder par l’œuvre (la décantation) à la réversibilité du temps. Philippe Jaccottet lui fait écho dans « Apparition des fleurs » à la fin du Cahier de verdure (1990) : « Mais tout de même : éprouve-t-on, pour si peu, cette sorte de sourde jubilation qui était la mienne chaque fois que je retrouvais, à mon passage, ces couleurs ? Et passe encore d’en être touché ! Il y avait plus grave, plus incompréhensible, d’où est venue la fin à la fois trop et pas assez énigmatique du poème : je me suis vraiment dit, presque tout de suite, à propos de ces fleurs, qu’elles étaient peut-être la seule réponse à l’horreur dans laquelle nous voyions sombrer notre ami. Proposition qu’on hésite à risquer, qu’il faut risquer pourtant. Proposition que, naturellement, j’ai essayé de comprendre en m’arrêtant, en m’approchant de ce pré. Y croiser Perséphone cueillant ces mêmes fleurs aurait été peut-être un moindre mystère. » (CV, p. 70)
En somme, si nous suivons ce que dit le poète dans « Eclaircies » (PFA, p. 179),
« En fait, de toutes mes incertitudes, la moindre (la moins éloignée d’un commencement de foi) est celle que m’a donnée l’expérience poétique ; c’est la pensée qu’il y a de l’inconnu, de l’insaisissable, à la source, au foyer même de notre être. Mais je ne puis attribuer à cet inconnu, à cela, aucun des noms dont l’histoire l’a nommé tour à tour. »

la seule certitude fondée est celle de l’incertitude, qui permet cette quête ininterrompue qu’est la vie, dont la poésie serait l’expression. Il n’y aurait donc pas là absence, mais présence, réellement, le temps de l’œuvre humaine défiant le temps chronologique.
« Ecoute : comment se peut-il
que notre voix troublée se mêle ainsi
aux étoiles ?

Il lui a fait gravir le ciel
sur des degrés de verre
par la grâce juvénile de son art. » (« A Henry Purcell », ALH, p. 159)

Ouvrages de référence :
Philippe Jaccottet, Gustave Roud. Paris : Seghers, Poètes d’aujourd’hui, 2002. Première publication, 1968. GR
Philippe Jaccottet, Poésie (1946-1967). Préface de Jean Starobinski. Paris : Gallimard Poésie, 1994. Première publication, 1967. (P)
Philippe Jaccottet, A la lumière d’hiver, suivi de Pensées sous les nuages. Paris : Gallimard Poésie, 1999. Première publication, 1977. (ALH)
Philippe Jaccottet, Paysages avec figures absentes. Paris : Gallimard Poésie, 1998. Première publication, 1970. Nouvelle édition revue et augmentée, 1976. PFA
Philippe Jaccottet, Cahier de verdure. Paris : Gallimard, 1990. (CV)
Jaccottet poète. Catalogue, réalisé par José-Flore Tappy, de l’exposition réalisée par le Centre de recherches sur les lettres romandes. Bibliothèque cantonale et universitaire – Lausanne, 2005.

Gustave Roud, Feuillets, in Ecrits I. Lausanne : Bibliothèque des Arts, 1978. Première publication, 1929. (F)
Gustave Roud, Journal. Préface de Philippe Jaccottet. Vevey : Editions Bertil Galland, 1982. (J)

Notes

[1T.S. Eliot, « Burnt Norton », Four Quartets, Collected Poems 1909-1962. London : Faber, 1975, p. 192. Quatre Quatuors. Traduction de Claude Vigée. Commentaire de Gabriel Josipovici. Londres : Menard Press, 1992, p. 12.


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